Edmond de Alexis Michalik

Je jette avec grâce mon feutre, 
Je fais lentement l’abandon
Du grand manteau qui me calfeutre, 
Et je tire mon espadon ;
Élégant comme Céladon, 
Agile comme Scaramouche, 
Je vous préviens, cher Myrmidon, 
Qu’à la fin de l’envoi, je touche !

Edmond est un petit bijou pour bien des raisons. La particularité de ce film c’est qu’il s’agit d’une incroyable mise en abîme. En effet, l’acteur, metteur en scène et scénariste Alexis Michalik déjà auteur de deux pièces à succès (Le porteur d’histoire en 2011 et Le cercle des illusionnistes en 2014) s’est attaqué à l’adaptation de sa propre oeuvre. Edmond est une pièce qu’il a créee en 2016 et qui raconte la création de la célèbre comédie Cyrano de Bergerac du poète Edmond Rostand. Écrite et montée en décembre 1897 c’est une pièce en cinq actes, en vers et qui a fait trembler les planches de nombreux théâtres depuis sa création. Edmond a été ovationné pendant plus de deux ans avant de se retrouver dans nos salles. L’adaptation d’une pièce de théatre au cinéma est toujours un projet particulier. Mais lorsque l’on adapte une pièce qui elle même raconte la création d’une autre et tout cela par le même auteur : qu’est ce que ça donne?

Edmond, c’est du cinéma pour les amoureux. Amoureux du théâtre français, de la poésie, des acteurs, de Paris, et de la création. Si vous n’êtes pas sensibles à tout ça, alors le film ne vous touchera peut-être pas autant que je l’ai été. Plongés dans un Paris du 19e, on revit les quelques semaines intenses durant lesquelles Cyrano à vu le jour : l’histoire d’amour intellectuelle d’Edmond, le triangle amoureux qui fera naître le comique de la pièce, la peur de voir le théâtre s’éteindre au profit du cinématographe, sa vie personnelle tourmentée, le théâtre parisien de l’époque, l’incroyable gérant du café où il écrit une grande partie de l’oeuvre, les improbables heures de filages et de répétitions avant d’arriver à l’apothéose des applaudissements et du succès de la pièce lors de la première. On redécouvre avec délectation les vers et les dialogues, on visualise leur création, on aspire la beauté des lettres du poète à Jeanne et on se réjouit des répétitions parfois chaotiques de la troupe. A noter que le film n’est pas à prendre comme un biopic ou une réelle reconstitution des faits mais bien une fiction inspirée de faits reels écrite par le réalisateur. 

Raconter comment l’un des plus grands poètes à pondu la plus célèbre pièce française c’était un pari risqué. J’ai peut-être sciemment ignoré les quelques défauts du film mais, pour moi c’est un pari réussi. J’ai adoré la manière dont Michalik se réapproprie sa pièce. On sent l’attachement énorme du réalisateur pour l’histoire qu’il raconte, pour les acteurs qui se tiennent devant sa caméra, pour Cyrano et pour l’époque qu’il filme. Certains plans sont véritablement sublimes (plans larges et sublimés devant le moulin rouge ou devant les cafés, contre plongée sur les lieux de représentations, plans fixes sur les scènes de spectacles, etc.) et l’on sent l’amour du cinéaste pour Paris et pour le monde des artistes. Il réussit également à ne pas faire de son film une pièce de théâtre filmée. Ce n’est pas une captation d’une représentation de Cyrano ni celle de sa propre pièce et c’est pourtant ce dont on pourrait avoir peur lors des scènes finales de représentation. Mais Michalik n’oublie pas que nous sommes au cinéma et embarque sa caméra pour jouer sur les différences et les atouts des deux arts qui s’entremêlent face à nous. Il fait glisser doucement la représentation théâtrale vers une véritable scène d’amour tragique de cinéma avec les mouvements de caméra, les décors et tout ce qui s’y rattache avant de revenir doucement sur les planches et retrouver les personnages là où on les a laissés. C’est profondément poétique, engagé et une belle déclaration d’amour au texte d’Edmond Rostand, au théâtre et au cinéma.

Alexis Michalik nous touche et parvient à créer une oeuvre totale tout en s’attaquant à une histoire populaire. Le film est drôle, dynamique, intéressant, beau et rend hommage au texte d’Edmond Rostand et à son oeuvre emblématique. J’aimais déjà énormément Cyrano de Bergerac, et le film m’a rappelé pourquoi. Le cinéaste signe ici un grand film, une déclaration d’amour au théâtre français et à la poésie. La mise en scène est brillante et sa reconstitution de l’époque est sublime. Un film français que je vous encourage à voir en ce début d’année et qui donne envie de suivre ce metteur en scène/cinéaste de plus près ainsi que de découvrir son travail sur les planches. J’adorerais voir Edmond au théâtre.

J’en profite d’ailleurs pour vous rappeler que Cyrano de Bergerac a elle même été adaptée de nombreuses fois au cinéma, et l’une de mes adaptations préférées est celle de Rappeneau en 1990 avec le grand (et jeune) Gérard Depardieu dans le rôle de Cyrano. C’est l’une des premières adaptations cinématographiques que j’ai vu et elle m’a vraiment marquée.

Extrait de Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990) avec Gerard Depardieu

Mais il y a également eu la version plus ancienne de Fernand Rivers en 1946 ou encore celle de Claude Barma en téléfilm dans les années 60. La pièce sera quant à elle encore jouée cette année notamment a la comédie française et l’a été de nombreuses fois en 2018. Une oeuvre que nous connaissons tous mais qui ne prends pas une ride et qui continue de faire vibrer les planches des théâtres français et de nous éblouir sur grand écran.

Edmond de Alexis Michalik, sorti le 9 janvier 2019.

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