Sorry to bother you de Boots Riley : la satire qui bouscule les codes

Pour son premier film, le rappeur Boots Riley (The Coup) connu pour être très engagé politiquement, livre une critique acerbe du capitalisme et du racisme américain sous une forme absurde et absolument savoureuse. Si les films engagés sont nombreux sur nos écrans, peu ont un concept aussi profond que celui de Sorry to bother you. Le film a mis plus de 6 mois à arriver en France tant sa sortie était incertaine. Petite oeuvre indépendante et subversive, le film était bien parti pour finir dans le catalogue Netflix dans quelques temps sans que personne n’en parle vraiment. Heureusement pour nous, Riley a finalement trouvé un distributeur outre atlantique et le film est sorti dans les salles françaises le 30 janvier.

Cassius Green (à lire : cash is green) est un vendeur par téléphone, qui se découvre un talent surprenant : imiter la voix d’un homme blanc pour accrocher ses clients. Alors que ses collègues décident de se rebeller contre leurs conditions de travail, sa productivité va le conduire à obtenir une promotion rapidement pour devenir un Super Vendeur et travailler à l’étage supérieur. Là, ce qu’il va vendre sera totalement différent des produits de base et il devra prendre des décisions importantes pour tenter de ne pas perdre son humanité dans un monde qui lui promet la réussite et l’argent.

Ce film c’est un ovni qu’on a envie de chérir. Le plus gros talent de Boots Riley c’est d’aller au bout de son idée. Il a un souci du détail incroyable (les boucles d’oreilles de Detroit, les messages sur ses t-shirts, la photo du père de Cassius qui s’adapte aux situations et le juge du regard, etc.) et il fonce dans l’improbable jusqu’au bout. Il signe une oeuvre totalement barrée, remplie de gags plus absurdes les uns que les autres, mais qui cache une satire incroyablement intelligente de la société capitaliste américaine. Les exemples de ce parti pris génial sont nombreux : le bureau de Cassius qui débarque, littéralement, dans le quotidien de ses clients lorsqu’ils décrochent peu importe leur activité à ce moment là, le slogan « suis toujours ton script » qui donne lieu à des conversations totalement incongrues, encore le code de l’ascenseur ridiculement long pour monter à l’étage des Supers-Vendeurs ou encore la voix de blanc de Cassius tout droit sortie d’un cartoon. Rien qu’avec le titre du film, Sorry to bother you annonce la couleur : il est là pour déranger, nous démanger et nous faire serrer les dents. En surface, le film dénonce par la comédie. On rit de bon cœur mais, plus l’intrigue avance plus nos rires sont jaunes. L’absurde est totalement le genre qu’il fallait adopter ici.

Boots Riley nous propulse dans un monde totalement déconnecté de la réalité. Son personnage passe son temps à s’excuser d’être ce qu’il est et de faire ce qu’il fait. Mais il finit par s’y perdre et oublier son humanité au profit de l’argent qui tombe sur son compte en banque. Une humanité oubliée par une grande partie de la société également, qui adule un homme qui a « révolutionné » la productivité en usine. Steve Lift (joué par Armie Hammer) à créer une entreprise qui promet un emploi à vie à ses employés qui sont logés et nourris sur place mais n’ont pas de salaire. Adulé par les patrons, l’homme souhaite aller de plus en plus loin. Les SuperVendeurs, y compris Cassius, proposent aux clients les plus riches du monde entier d’acheter des ouvriers/esclaves pour augmenter la productivité de leur entreprise. Steve Lift est cocainomane, véritablement déconnecté de la réalité et plein aux as. Son personnage et l’univers dans lequel il opère sont un tableau grotesque du monde des affaires et de son inhumanité grandissante. Les violences policières envers les manifestants dénonçant les pratiques de l’entreprise, la mise en valeur des SupersVendeurs pour leur chiffre d’affaires, les postes de télévision qui diffusent constamment les spots publicitaires mensongers sur la qualité de vie des ouvriers (dortoirs, plats préparés, productivité) : Boots Riley n’oublie rien et dénonce avec intelligence le capitalisme et l’oppression des plus riches sur le reste de la société.

Il va même plus loin et c’est là que le film prend tout son sens. Les vingt dernières minutes du film sont incroyables et totalement loufoques. Pendant une soirée absolument hors du temps (drogues, sexe, télés immense, argent etc) Steve Lift invite Cassius à le rejoindre dans son bureau pour lui proposer un nouveau concept. Il lui montre alors une vidéo expliquant les expériences faites par Lift pour rendre ses esclaves de plus en plus productif. Son idée : en faire des hybrides, mi-homme, mi-cheval. Il propose à Cassius un CDD de cinq ans, pour devenir le leader de ses hybrides et tenir le cap entre les employés et la direction. Une proposition totalement absurde qui encore une fois, est une idée de génie de la part du réalisateur. Evidemment, Cassius prends alors la fuite et tombe nez à nez avec des hybrides déjà créer. A partir de là, Cassius changera de camp et va tenter de faire comprendre au monde ce qui est en train de se passer. S’ensuit d’improbables scènes de violences, de plateaux télés, de manifestations et j’en passe. Cassius retourne alors dans le garage de son oncle, en n’oubliant pas de ramener les objets de luxe qu’il avait pu s’acheter lorsqu’il était un SuperVendeur. Et alors qu’il pensait être sorti de son monde dicté par l’argent et le pouvoir : il se rend compte que Lift lui avait administré le produit changeant les hommes en hybride. La fin du film achève l’idée de Boots Riley sur l’embrigadement dont on est tous victime dans la société actuelle. Il conclut son oeuvre en allant au bout de l’absurdité des choses qu’il dénonce, et c’est génial.

Sorry to bother you est une claque. Boots Riley propose une oeuvre entière qui secoue avec une bande son évidemment incroyable. Sans parler du casting absolument divin notamment Tessa Thompson que j’aime énormément mais aussi Steven Yeun, Forest Whitaker ou encore Terry Crews. Avec ce premier film qui secoue les genres et fait entendre sa voix, Boots Riley fera sans doute parti des noms dont on aura envie d’entendre parler ces prochaines années. Le film a déjà fait des millions d’entrées aux Etats-Unis et j’espère qu’il en fera autant en France. Allez-y, vous serez ravis d’avoir été dérangés.

En salles depuis le 30 janvier.

Et pour découvrir un peu plus l’univers de Boots Riley :

The Guillotine issue de l’album SORRY TO BOTHER YOU du groupe The Coup mené par Boots Riley

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