La Favorite de Yorgos Lanthimos

Un casting féminin majestueux, une satire de la bourgeoisie anglaise du XVIIIe, Yorgos Lanthimos aux commandes et un flot de critiques positives depuis des mois : tout est fait pour que vous alliez voir LA FAVORITE en salles depuis le 6 février en France.

Le dernier film du réalisateur grec Yorgos Lanthimos raconte l’histoire de Anne, reine d’Angleterre au début du XVIIIe siècle en pleine guerre contre la France. Dans un état de santé lamentable et un caractère majestueusement insupportable, la reine ne commande plus grand chose et laisse le soin à son amie Sarah Marlborough de diriger le pays à sa place. Son amie et amante se délecte de ce pouvoir et joue de son influence auprès de la reine, tout en démontrant une sincérité à toute épreuve. Mais lorsque sa cousine Abigail débarque pour se faire embaucher, les choses vont changer du tout au tout.

Lanthimos nous embarque dans un triangle amoureux mêlant politique, pouvoir, guerre et manipulations. Les trois actrices sont absolument divines. Olivia Colman et Rachel Weisz, avec qui il avait déjà tourné notamment pour The Lobster , sont sublimes en amantes déchirées entre le contrôle de l’autre et l’amour véritable. Le personnage de la reine est si complexe, incontrôlable et touchant qu’il laisse le champ libre à son interprète qui offre des scènes fabuleuses. Olivia Colman est décidément une très grande actrice. Les scènes où elle perd totalement le contrôle sont certes parfois surjouées mais saisissantes. Ce besoin irrationnelle d’être aimée profondément et sans conditions, d’avoir le contrôle sur la personne qu’elle veut mais de se laisser manipuler également, ses traumatismes de mère qui n’a jamais pu avoir d’enfants malgré ses 17 tentatives et son incapacité à diriger son pays : Lanthimos a réussi a créer un personnage féminin complexe, intéressant, frustrant parfois et totalement fou. La reine est détruite par la mort de ses enfants, comme ci l’amour inconditionnel lui avait été refusé dix-sept fois. La douceur et l’innocence dont elle fait preuve face aux lapins qu’elle a adopté pour remplacer ses enfants est triste et si belle à la fois. Et c’est grâce à son besoin d’être comprise qu’elle va s’attacher à Abigail, qui lui montre son affection envers ses « enfants » sans jugement et qui lui fait revivre des instants d’innocence (danse, jeux etc). Comme un enfant, il suffit de lui accorder de l’attention pour être dans ses petits papiers, mais si vous lui retirez votre amour ne serait-ce qu’une seconde, la frustration et la colère prenne le dessus. Ce personnage est profondément bien construit et intéressant.

Autre personnage savamment orchestré : Abigail, joué par la délicieuse Emma Stone. Présentée comme une ancienne aristocrate qui a perdue toute sa superbe et qui vient demander de l’aide à sa cousine, Abigail va très vite troquer sa fausse naïveté contre sa cupidité, sa méchanceté et son orgueil. Un personnage qui nous touche énormément au début et qu’on finit par détester. Quant à Rachel Weisz, elle est impressionnante et livre un personnage d’une froideur incroyable qui dirige d’une main de maître les événements. Elle est majestueuse à sa façon et sa rage crève l’écran. Les rôles s’inversent au fur et à mesure : le caractère insupportable de Sarah est finalement révélé comme étant la seule chose sincère entourant la reine et la douceur d’Abigail se transforme en cruelle insolence.

Au delà de l’écriture et du développement très réussit de ces trois personnages, le réalisateur prouve une nouvelle fois son talent incroyable en termes de réalisation et de scénario. Les dialogues sont absolument délicieux. Et dès les premières images on reconnait sa signature. L’image est soignée, magnifique et chaque plan nous emmène dans le même état latent et confus que la reine : le changement de focale, les contre-champs, les miroirs, les gros plans, les ralentis, les travelling interminables, les plans larges somptueux qui isolent les personnages dans des pièces immenses où tout les dépassent. Tout est calculé et sublime. Chaque plan renforce l’ambiance du film, entre absurde et malaise. Le film est un délice pour les yeux et les amoureux de cinéma. La musique est également propre à Lanthimos, qui aime les instruments à corde et qui en abuse. Elle contribue à la confusion du spectateur en mimétisme à celle de la reine, mais elle est interminable et donne vite mal à la tête.

Vous l’aurez compris, à mon sens, La Favorite est un chef d’oeuvre de part ses actrices, ses dialogues et sa réalisation. Cependant, j’émets de nombreuses réserves quand au reste. Le film a des longueurs qui, au final, m’ont fait décrocher. Tout comme dans The Lobster ou Mise à mort du cerf sacré, l’absurde ou la bizarrerie adorée du réalisateur finit par se complaire dans une contemplation de ses idées et nous emmène rarement avec lui. J’ai décroché plus d’une fois et n’ai donc pas réussit à apprécier profondément le film. La satire de la bourgeoisie est parfaite, les séquences comme celles de la course de canards ou le lancer de légumes sur un homme nu : les ralentis et gros plans qui accentue la stupidité issue de l’ennui des classes supérieures en temps de guerre, c’est génial. Mais c’est long, insistant et grotesque par moment également. Quant à la fin du film, j’ai encore du mal à y voir un sens caché quelconque. Le plan est sublime, mais la superposition tue l’image et donne le tournis. Je pense que je suis décidément très peu touchée par les fins proposées par Lanthimos.

La Favorite est un bijou, un film comme on en voit peu, mais qui a ses limites. Yorgos Lanthimos ne réussit pas à me convaincre totalement, comme à son habitude. Il divise mais s’en délecte aussi et c’est certainement ce qui fait la rareté de son art. Déjà récompensé à Venise et aux Golden Globes, La Favorite sera très certainement sacré aux Oscars dans quelques jours et restera, j’en suis convaincue, malgré tout l’un des films les plus intéressants de cette année.

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