Jordan Peele, le nouveau maitre de l’horreur ?

Jordan Peele est un nom dont vous avez certainement déjà entendu parler depuis quelques années. GET OUT, son premier film, sorti en 2017 fut un énorme succès critique et public. Il signe alors un nouveau genre d’horreur, sur fond de racisme latent et d’un univers familial très glauque. Ce film annonçait déjà l’univers du réalisateur qui nous offre donc son deuxième long-métrage en 2019 avec US, sorti le 20 mars dernier qui se base cette fois sur le thème du double et du quotidien corrompu par l’angoisse. Retour sur les points qui, à mon sens, font de Jordan Peele un réalisateur à suivre avec intérêt.

L’univers particulier de Jordan Peele

En 2017, on découvrait le premier film d’un réalisateur inconnu au bataillon et qui a très vite fait parler de lui. GET OUT fut un triomphe incroyable auprès du public et des critiques notamment pour sa modernité. Un réalisateur qui modernise l’horreur, remet sur le devant de la scène le cinéma afro-américain et expose au monde son talent incroyable pour l’écriture. Oscarisé pour son scénario, GET OUT raconte la rencontre entre Chris et la famille de sa petite amie. Couple mixte, Chris et Rose sont donc accueillis dans la propriété des parents de la jeune fille. Très vite, l’ambiance se corse et Chris découvre avec horreur que sa couleur de peau n’est pas son alliée. Un film sur fond de racisme qui modernise totalement le genre. Il était naturel d’être alors excité par le nouveau projet de Peele sorti cette semaine en France. US est un projet totalement différent du premier. Déjà, le film a couté cinq fois plus cher que le premier. Le triomphe de GET OUT a permis à Jordan Peele d’obtenir quasiment 22 millions de dollars pour réaliser son deuxième film. Un budget qui engendre forcément de nombreux changements : plus de libertés, plus de temps (tournage, réflexion, écriture), plus de choix et de moyens (BO incroyable avec The Beach Boys, NWA etc). US raconte l’histoire de Adelaide Wilson qui revient dans la maison de son enfance à Santa Cruz, avec sa famille. Un traumatisme lié à son enfance refait surface très vite et de nombreuses coïncidences se produisent dans son quotidien. Un soir, une famille se présente à sa porte avec des intentions malveillantes. Une famille ressemblant trait pour trait à la sienne… Un combat acharné va alors avoir lieu entre chaque membre de la famille et son double. US (« nous » ou « united states ») est profondément malaisant. Jordan Peele s’attaque à une angoisse profonde présente chez chaque personne : soi même. Mêlant le quotidien corrompu par l’horreur, la part d’ombre présente en chacun de nous et des éléments politiques liés à son pays : le réalisateur crée avec intelligence une œuvre multiple et totalement unique.

Retour sur ce qui fait l’originalité de son travail

Dans un premier temps, l’une des choses qui caractérise le travail de Jordan Peele au sein de ses deux premiers longs-métrages c’est la gestuelle. C’est une façon pour le réalisateur de montrer l’étrangeté des personnages et d’accentuer le malaise pour le spectateur. Il ne filme pas des monstres, des esprits ou des psychopathes. Il filme des êtres humains et l’horreur qui en ressort vient principalement du quotidien, des gestes, de la parole : de tout ce qu’il peut modifier pour rendre ça étrange et inquiétant. Dans GET OUT, ce sont les serviteurs de la famille de Rose qui provoquent cette étrangeté au fur et à mesure. Ils se tiennent très droits, parlent de manière presque robotique, ont un regard fixe parfois vide : ils amènent rien que part leur gestuelle une ambiance dérangeante qui entraine Chris à se poser des questions et titille le regard du spectateurs. Dans US, la gestuelle des « reliés » (les doubles) est inhumaine. Ils sont soit très statique soit animal (notamment le double de Jason qui se déplace sur les quatre membres comme un chien ou un félin). La plupart se déplacent par étapes, leur corps n’est pas fluide. Leur visage n’exprime pas d’émotions particulières. Ils sont très sauvages, leurs yeux sont grands ouverts et leur sourire malsain et fixe. Leur manière de parler est également très singulière. La plupart ne savent pas s’exprimer correctement, ils émettent des sons ou des cris. Red, le double d’Adelaide est la seule à parler mais son débit de paroles est entrecoupé de râles, sa voix est brutale et grave etc. La gestuelle et le corps de ses personnages est donc un aspect très important dans le travail de Jordan Peele. Il filme des être humains et par ce choix au niveau du jeu du corps, ils leur donnent une dimension inhumaine et extrêmement perturbante.

Lupita Nyong’o dans US de Jordan Peele (2019)

Le deuxième point sur lequel Jordan Peele se base pour créer l’ambiance de ses films c’est la musique : dans ses deux films, il choisit une musique très singulière. Il travaille avec Michael Abels dans les deux cas. Un compositeur qui est spécialisé dans les représentations en orchestre et influencé par le jazz, le blues et l’opéra. Il a réussi un travail incroyable qui colle parfaitement à l’univers de Jordan Peele, qui est à ce jour le seul cinéaste avec qui il a travaillé (exemple de son travail avec le thème principal de US ci dessous). Dans GET OUT la musique accompagne les scènes intrigantes et angoissantes : la scène d’hypnose, le moment où Chris découvre les photos de sa petite amie avec d’autres hommes noirs, etc. La musique se comporte presque comme un personnage à part entière avec des voix masculines très étranges qui rappellent les personnages autour de Chris. Elle s’adapte au scénario et raconte à elle seule quelque chose à chaque fois. Dans US, elle se mêle également aux moments d’angoisses avec des instruments à cordes qui font grincer des dents et des bruits humains qui rappellent la manière de s’exprimer des « reliés ». De plus, la musique de début dans la voiture est reprise à la fin du film dans un autre contexte et une autre interprétation et se mêle donc elle aussi à l’histoire du double. Il semble donc que chez Peele, le travail avec son compositeur soit réellement quelque chose de réfléchit et de très important dans la composition de son œuvre et de son propos.

Thème principal du film US

La troisième chose qui montre le talent incroyable de Peele pour le genre dans lequel il a choisit d’inscrire ses deux premiers films c’est le choix de l’horreur frontale. Il ne joue pas sur les ombres, les surprises etc. A part quelques jump scares ( principe qui recourt à un changement brutal intégré dans une image pour effrayer brutalement le spectateur par exemple un visage monstrueux qui apparait par surprise à l’écran ou une ombre passant en arrière plan etc) notamment dans GET OUT, l’horreur est totalement frontale. L’ambiance se construit au fur et à mesure principalement grâce au jeu des acteurs et l’utilisation de la musique (comme dit ci dessus) mais l’horreur en elle même n’est pas cachée. Elle est dans chaque plan, dans chaque image ou séquence. Il se base sur l’angoisse, l’inquiétant qui émane d’une chose qui pourrait sembler normale mais qui ne l’est absolument pas. Le miroir, les doubles, les photos, les armes, les personnes, les instants du quotidien, les regards: tout ce qui semble anodin se retrouve corrompu par l’horreur que Jordan Peele souhaite y mettre. Et c’est là l’originalité des ces deux œuvres qui se retrouvent totalement à l’opposé des derniers succès , au box office, du genre comme Ça (2017), La Nonne (2018), Conjuring (2013 et 2016) ou encore Sans un bruit (2018) qui basent tous leur succès sur les codes classiques de l’horreur de ces dernières années à savoir les esprits, les jump scares, les traumatismes d’enfance ou les créatures monstrueuses.

Daniel Kaluuya dans GET OUT (2017)

Ce qui m’amène aux derniers points, qui vont de pairs et qui, pour moi, sont les plus importants et les plus représentatifs de la réussite de Jordan Peele : l’écriture et la réalisation. Oscarisé pour le scénario de GET OUT, le réalisateur ne fait qu’élever sa réputation avec US. L’écriture est vraiment le point le plus fort de ces œuvres. Le scénario de base est extrêmement bien construit et original. Mais les sous textes (racisme, politique, psychologie, etc) sont une des obsessions du réalisateur et il excelle dans ce domaine. Il s’y perds aussi parfois, comme dans US, où à mon sens il a laissé son imagination et ses idées dicter son film quitte à ne pas proposer de réelle résolution à son histoire. Mais c’est justement ça qui le rend si intéressant. Ses œuvres fourmillent d’idées et d’interprétations. Des idées qui sont royalement accompagnées par une réalisation vraiment impressionnante. Dans US par exemple, davantage encore que dans GET OUT, on sent que Peele à souhaité raconter les choses aussi via l’image. Le point de vue de la petite fille dans la fête foraine, les plans symboliques (la famille qui arrive sur la plage avec les ombres qui sont projetées sur le sable et le masque du gamin vers le haut, le générique, etc) ou les plans séquences qui accentuent l’angoisse de la famille ou la gestuelle particulière des « reliés » : tout est réfléchit au millimètre. Il offre des plans d’une beauté sombre et malsaine. Le cadrage de ses personnages en dit beaucoup aussi sur l’histoire qu’il souhaite raconter : beaucoup de plans avec les reliés en arrière plan, gros plan sur les visages qui s’observent, cadrage pour accentuer la duplicité (miroirs, vitres, split screen, etc). Il y a une réflexion complète sur son travail et c’est ce qui le rends aussi appréciable et intéressant.

Personne n’est parfait : l’humour, le point le moins convaincant de ces deux œuvres

Le seul point qui me frustre un peu dans son travail c’est l’humour. Beaucoup moins présent et surtout plus subtil dans Get Out notamment avec les réflexions racistes et décalées des invités au début ou les discussions entre Chris et son meilleur ami, l’humour est presque centrale dans US. Un humour parfois potache (répliques du père de famille notamment) qui est en décalage total avec l’ambiance du film. Il faut savoir que Jordan Peele est un ancien humoriste qui travaillait à la télévision. L’humour fait donc partie de sa formation et de sa créativité. Cependant, je m’attendais peut être à un humour plus noir que ce qu’il propose. Certains dialogues sont clairement faits pour faire rire et ça marche (nombreux éclats de rire dans la salle) mais cela diminue parfois l’impact angoissant du film. Cela rend certainement les personnages plus sympathiques et accentue le quotidien normal des humains avec une ambiance familiale détendue. L’humour au début du film n’est donc pas contraire au propos du film. Ce qui me dérange c’est son utilisation tout au long de l’histoire. Est-ce une manière de réfléchir également sur ce comique morbide souvent utilisé dans d’autres œuvres devenues cultes (Scream ou Scary Movie notamment) ? Peut être, mais cela ne m’a pas paru très bien amené pour le coup et m’a parfois profondément dérangé dans mon approche du film.

Lupita Nyong’o and Jordan Peele on the set of Us, written, produced and directed by Peele.

A mon sens, Jordan Peele est un réalisateur intimement intéressant. L’horreur est revisitée, exit les éclaboussures de sang et les jump scares toutes les dix minutes, il se lance dans le quotidien angoissant et les sous textes profondément malaisants mais souvent emprunt de vérité. Inspiré par les premiers films psychologiques (Hitchcock, Spielberg ou Kubrick) auxquels il rend hommage notamment dans ses génériques très vieillots, il modernise l’angoisse avec une écriture précise et intelligente ainsi qu’une réalisation impeccable. Un réalisateur à suivre et qui fait partie de la nouvelle génération de cinéastes américains qui tentent de raconter notre monde actuel avec originalité et réflexion.

Bande annonce de US, en salles depuis le 20 mars 2019

Lien vers un article qui me semble assez intéressant pour mieux cerner Jordan Peele ou tout simplement aller plus loin.

https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/03/19/us-jordan-peele-tend-un-sombre-miroir-a-l-amerique_5438005_3246.html


Liens vers des critiques plus précises sur chacun des deux films

3 commentaires

  1. Bravo pour cette analyse en profondeur du style de jeune cinéaste émergent et talentueux. La gestuelle que vous décrivez notamment, expression corporelle qui pousse jusqu’à la chorégraphie dans son dernier film est en effet un marqueur évident et personnel de sa mise en scène.
    J’ai beaucoup aimé ses deux films d’horreur qui se démarquent du tout venant avec intelligence et caractère. Bien sûr, ils ne sont pas exempts de défauts mais on retiendra je pense la cohérence d’un auteur singulier qui prend sa place parmi les grands.

    Aimé par 1 personne

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