Les Crevettes pailletées : petit budget et grands sentiments

Il n’est pas chose facile, aujourd’hui, de proposer un film totalement original quand on se lance dans la comédie. Les scénarios se ressemblent, le schéma narratif classique est difficile à abandonner et les thèmes abordés sont souvent les mêmes. Pas évident, donc, pour nos cinéastes de proposer des œuvres innovantes et réussies. En 2018, Gilles Lellouche réussissait l’exploit d’une histoire originale avec un casting imposant, un humour grinçant et une comédie française innovante en réalisant « Le grand bain« . Il est difficile de ne pas voir les (tentatives de) ressemblances avec le premier film de Cédric Le Gallo (co-réalisé avec Maxime Govare) : Les Crevettes pailletées, prix du jury du Festival de film de comédie de l’Alpe d’Huez. Une minorité qui se retrouve autour d’une piscine et qui doit se préparer pour un championnat, sur fond de comédie et d’ode à la tolérance : que vaut Les Crevettes Pailletées ? Inspiré par sa propre équipe de water-polo, Cédric Le Gallo propose un road-movie aussi rafraichissant que touchant mais malheureusement très peu novateur.

Le film raconte la rencontre entre Matthias Le Goff, vice champion du monde de natation, et Les Crevettes Pailletées, une équipe de water-polo gay bien plus portée sur la fête que sur le sport en lui même. Après avoir proféré des propos considérés comme homophobes, Matthias est condamné par sa fédération à entrainer l’équipe de water-polo afin qu’elle se prépare pour les Gay Games, la grande compétition sportive LGBT qui se déroulera en Croatie quelques semaines plus tard.

Un scénario qui ne surprend pas

Là où Le Grand Bain apportait au fur et à mesure, de la profondeur à ses personnages et à leurs liens, le scénario des Crevettes reste très plat. On reste très en surface de chaque personnage, malgré quelques tentatives de montrer les difficultés des uns et des autres dans leur quotidien. Même Matthias n’est pas réellement exploité : on comprend qu’il a toujours mis sa soif de victoire avant tout le reste (sa fille s’appelle Victoire d’ailleurs, ce qui montre une nouvelle fois la subtilité du scénario…) mais on ne s’attarde pas vraiment sur ce qu’il ressent réellement. Il ne s’exprime d’ailleurs jamais sur les propos qu’il a tenu et on ne le voit ni comme quelqu’un de méchant ni comme un sauveur. Quant à la bande d’amis, on n’en saura jamais vraiment plus. Une scène entre Jean et Matthias explique en quelques minutes les problématiques de chaque personnage mais c’est grossièrement amené et pas très profond.

Au delà de ce manque d’étoffement des personnages, le scénario en lui même est extrêmement prévisible et chaque rebondissement est attendu. Les conflits, les réconciliations, la révélation puis le changement de direction : il n’y a pas grand chose qui surprend et c’est terriblement dommage.

Du moins … jusqu’à la séquence de fin, qui là pour le coup est un choix audacieux et agréable à voir à l’écran. Le film ne tombe pas dans le cliché de la fin « heureuse » attendue et emmène les personnages dans une séquence réellement touchante (tout en expédiant un peu son scénario de base sans prévenir) mais qui, pour une fois, est véritablement inattendue quoiqu’un peu maladroite.

Un manque de subtilité très présent

Que ce soit en ce qui concerne les ressorts humoristiques utilisés ou sur le scénario : la subtilité n’est pas au rendez-vous. Le manque de budget explique certainement pas mal de raccourcis (et apaise donc mon agacement) mais on sent malgré tout que certaines scènes auraient pu être un peu plus nuancées afin d’apporter une profondeur qui manque cruellement au film. Cédric Le Gallo s’est exprimé en expliquant qu’il n’avait pas souhaité édulcorer sa bande de potes qui sont, parait-il, dix fois plus excentriques que ce que le film montre. Certes, mais l’excentricité et la personnalité des personnages n’a rien à voir avec l’écriture du film. Il aurait fallu trouver un rythme peut être moins lourd pour insuffler un brin de subtilité ou nuancer un peu plus la lourdeur de certaines scènes. La scène où deux des membres de l’équipe se font « gentiment » tabasser par une bande de voyous tombe de nulle part et n’est pas assez exploitée. Le rôle de Fred, membre transgenre de l’équipe, est à peine effleuré alors qu’il est profondément intéressant. Par contre certaines pastiches humoristiques comme le tatouage de l’anus, l’application Grindr qui les fait s’arrêter sur le bord de la route pour prendre un auto-stoppeur sexy ou encore les deux leaders qui s’emparent des vêtements des autres pour leur faire une blague : toutes ces scènes prennent de la place et ne sont pas forcément utiles pour l’histoire.

Une recette déjà vue pour un résultat finalement pas si inintéressant

La recette des Crevettes pailletées est vieille comme le monde. Deux mondes qui se rencontrent et finissent par tisser des liens sur fond d’acceptation et d’amitié : tout ça avec une bonne dose de situations coquasses et de grands discours. Une recette connue notamment dans le cinéma français et qui fatigue un peu. Le scénario n’est plus original même si on l’adapte à un sujet différent à chaque fois. La tolérance c’est bien, mais la tolérance racontée de manière originale et profonde c’est mieux. Non?

Au delà de la recette de la comédie française par excellence, le film tire quand même son épingle du jeu. En effet, il est impossible de ne pas s’attacher aux personnages et notamment de ne pas apprécier la séquence finale. Dans ce type de film, on aurait pu s’attendre à l’apothéose du genre avec une fin heureuse et un générique musical joyeux. Mais non, Cédric Le Gallo et Maxime Govare choisissent une fin douloureuse mais pleine de bienveillance. Un hymne à la différence jusqu’au bout et qui, enfin, est un peu plus profond.

*attention spoilers dans le paragraphe suivant*

La mort de Jean provoque une coupure violente du scénario. On ne saura jamais si ils ont gagné les Gay Games. On suppose qu’ils sont tous rentrés après leur qualifications pour les quarts de finale. On les retrouvent à l’enterrement de leur camarade, tous vêtus de noir (ce qui étonne au vu des personnalités qui nous ont été dévoilées tout au long du film) et avec le visage grave. Alex, son compagnon, se lève et commence un discours tout à fait conventionnel. Puis, il termine en disant que Jean aurait détesté cette cérémonie et qu’il faut lui faire honneur. Les Crevettes se lèvent alors, se débarrassent de leurs costumes et arrivent devant le cercueil pour un show digne de ce nom. De nombreuses personnes quittent l’église, outrés, quand d’autres ont les yeux qui pétillent et remplacent leurs larmes par un sourire. Cette scène, est extrêmement touchante et grave à la fois. Une ode à la différence, un doigt d’honneur bien haut pour les conventions et un hommage fort à l’amitié. Le générique de fin démarre alors sur un arrêt sur image et la voix de Eddy de Pretto résonne dans la salle. Son titre « Kid » sur la virilité imposée par la société est extrêmement bien choisi et achève le film d’une manière très intéressante. Mais c’est vraiment dommage d’atteindre cette qualité là dans les dernières minutes du film.

Au delà des facilités scénaristiques, du petit budget (visible à l’écran), du manque de profondeur des personnages et de la grossièreté de certaines séquences : Les Crevettes Pailletées à su me toucher dans les dernières scènes et me donner envie de me souvenir de cette bande d’amis. Malgré le manque d’originalité du scénario, c’est un feel good movie qui vous fera certainement rire et pleurer. Certaines scènes valent le coup (le duo sur du Celine Dion, la pool party sur le toit du bus ou la fête en plein Gay Games etc) et les acteurs sont tous plutôt crédibles.

Une question me taraude alors après visionnage : quand va-t-on voir ce type de film avec des femmes? Encore plus que dans les histoires « classiques », les femmes dans les fictions concernant l’homosexualité sont constamment absentes. Vu la volonté des nouveaux réalisateurs sur l’ouverture d’esprit, la tolérance et la différence, il serait peut être temps d’inclure les femmes dans ces « nouvelles » histoires. Les lesbiennes aussi ont le droit à leurs figures héroïques sur grand écran.

Les Crevettes pailletées, en salles depuis le 08/05/2019.

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