CANNES 2019 – Le programme courts de la Quinzaine des Réalisateurs : la femme sous toutes ses formes

Le Festival de Cannes met aussi à l’honneur le format court du cinéma. En dehors de la sélection officielle des courts métrages , la Quinzaine des Réalisateurs propose également un « programme courts » diffusé tout le long du festival. Cette séance se compose de quatre courts-métrages d’une vingtaine de minutes avec (sur la plupart des séances) la présence des réalisateurs qui prennent la parole avant la projection pour présenter leur film au public. La programmation de cette année s’est concentrée sur les femmes, au delà de la simple représentation, et les quatre films présentés empoignent tous ce thème avec panache mais avec une vision plus ou moins intéressante.

Les réalisateurs (et comédiens) du programme courts de la Quinzaine des réalisateurs le 19/05/19 à Cannes

Olla de Ariane Labed (premier film)

La comédienne Ariane Labed (Attenberg de Athiná-Rachél Tsangári) a présenté son premier film avec une grande émotion. Après avoir remercié son équipe et sans nous en dire vraiment plus sur le film, elle nous a laissé découvrir OLLA, un film de 28 minutes projeté en avant-première mondiale pour cette séance de la Quinzaine des Réalisateurs. OLLA ça raconte quoi? Le pitch est court mais résume parfaitement bien l’histoire: « Olla a répondu à une annonce sur un site de rencontre de femmes de l’Est. Elle vient s’installer chez Pierre qui vit avec sa vieille mère. Mais rien ne va se passer comme prévu. »

Romanna Lobach (Olla) et Grégoire Tacchnakian (Pierre)

OLLA est certainement le court-métrage que j’ai préféré. L’actrice, Romanna Lobach est vraiment incroyable. Le film ne comporte que très peu de dialogues et la comédienne doit donc jouer beaucoup avec ses expressions et son corps. Un corps dont Olla dispose comme elle le souhaite. Et c’est là toute la subtilité du film. Sans tomber dans la morale un peu lourde ou la dénonciation frontale, Ariane Labed construit son récit sur la liberté de cette femme de décider de ce qu’elle fera ou ne fera pas de son corps. En effet, Olla arrive en France pour devenir la compagne de Pierre, un homme d’une quarantaine d’années qui vit avec sa mère malade. Dès le départ, Olla est donc présentée comme une sorte d’offrande voir pire : un objet que Pierre s’est offert. La barrière de la langue et le malaise crée par la situation empêche Olla et Pierre de s’apprivoiser correctement. De plus, Pierre se fait pressant notamment sur l’intimité et Olla tente de le repousser plusieurs fois. Les scènes sont certes déconcertantes et donc assez comiques, mais montrent aussi parfaitement cette sensation que Pierre dégage : Olla lui appartient.

Là où la réalisatrice surprend et réussit son pari c’est dans le parallèle avec les scènes solitaires de Olla. Quand Pierre part travailler, elle se sent plus libre. Elle s’occupe de la mère (qui ne parle pas, et qui est également à la merci de son fils en quelque sorte), elle danse, se masturbe, se balade. Lors de ses sorties elle tombe souvent sur une bande de mecs qui la siffle ou l’insulte de pute quand elle ne leur répond pas. Un jour, Olla se retourne et s’avance vers eux : « 30 e la pipe, 100 l’amour » leur lance -t – elle. L’un d’eux accepte et s’isole avec elle. Et ce moment, Olla s’en délecte et semble plus forte. Plus tard elle se fera violer par Pierre, sans broncher, totalement déconnectée. Et c’est cette différence mise en avant qui m’a plu. Ariane Labed filme ce corps avec douceur, amour et douleur aussi. Le corps d’une femme qui n’appartient qu’à elle seule malgré les sollicitations extérieures. Un corps que Olla décide d’offrir lorsqu’elle le décide et non pas sous la contrainte. Un récit très bien écrit avec une réalisation très intéressante pour ce premier film. Standing ovation pour OLLA et Ariane Labed.

Plaisir Fantôme de Morgan Simon

Morgan Simon est le réalisateur de plusieurs courts métrages mais aussi d’un long métrage Compte tes blessures, soutenu à Cannes en 2015 par l’Atelier de la Cinéfondation. Cette année, il présente donc ce court métrage de 16 min, qu’il a défendu aux cotés d’Anna Polina, l’actrice principale. Plaisir Fantôme raconte l’histoire de Jeanne, actrice porno et mère célibataire, qui doit jongler entre sa vie professionnelle et sa vie de famille. Il n’était donc pas surprenant de découvrir Anna Polina dans le rôle titre, qui a d’ailleurs déjà fait quelques pas au cinéma depuis 2011.

Anna Polina (Jeanne)

Malheureusement, le film n’est pas totalement réussi. Malgré une idée intéressante au départ et qui me plait beaucoup : la représentation, autrement, de l’actrice de films pornographiques avec en toile de fond un rôle de mère aimante et responsable. Effectivement, Anna Polina est filmée de manière beaucoup plus sensible que d’ordinaire, on sent que Morgan Simon a voulu montrer l’humanité si souvent oubliée dans le porno. Une actrice n’est pas un bout de viande : c’est un être humain. En ce sens, la réalisation est assez jolie notamment avec des gros plans sur certaines parties du corps, sur la « réalité » de ce corps aussi (vergetures, plis, rides, tatouages viellis etc) et sur le visage d’Anna qui ressort avec une réelle douceur. Cependant, ce n’est pas suffisant pour construire un film intéressant. Le reste du film est très superficiel : on suit Anna pendant une journée de tournages, entre moments de vides, action, discussions assez peu originales avec de jeunes actrices (« tu regrettes pas ta vie? » etc) et pas très subtiles. Le film se perd dans ce qu’il voulait éviter au départ et c’est dommage. Seule la scène de fin, avec la mère et la fille qui se retrouvent pour une journée à la mer, est intéressante. La vision des deux corps dans l’eau, l’intimité entre la mère et sa fille qui enlève toute image sexuelle etc.

Plaisir Fantôme est donc une petite déception car malgré son envie (très louable) de départ, il ne parvient pas à atteindre son objectif et, au delà de ça, le jeu d’Anna Polina n’est pas encore très bon ce qui nous sort inévitablement de l’histoire.

Je te tiens de Sergio Caballero

Sergio Cabellero ou l’homme aux milles visages. Tantôt réalisateur, co-fondateur du Festival Sonar en Espagne (musique électronique), artiste plastique ou encore compositeur : Caballero a un sacré univers et son court métrage de 21 min est donc naturellement le plus énigmatique de cette sélection. Je te tiens raconte comment, lors d’un voyage en voiture qui passe dans différents mondes, une mère va tenter de dissuader sa fille de se suicider. Un drame expérimental, énigmatique, sombre et fantastique qui ne laisse pas indifférent mais qui ne laisse pas beaucoup de place au spectateur.

Cependant, on retrouve la grande Angela Molina dans le rôle de la mère et elle est toujours aussi incroyable. Vous l’avez surement déjà vue au cinéma, dans Étreintes Brisées ou En chair et en os de Pedro Almodovar, El Ultimo Traje de Pablo Solarz ou encore son premier grand succès : Cet obscur objet du désir de Luis Bunuel en 1977.

C’était donc assez impressionnant de rencontrer cette grande actrice espagnole qui joue ici le rôle d’une mère paniquée mais aussi très dure envers sa fille. Les dialogues sont très forts et notamment la pression de la maternité est très bien mise en lumière. Une nouvelle représentation des femmes et des pressions qui s’exercent sur elles, que ce soit dans la société comme au sein du cocon familial.

Les extraordinaires aventures de la jeune fille de pierre, Gabriel Abrantes

Dernier film de ce programme courts, et pas des moindres ! Un film plus léger mais avec une maitrise technique et une écriture vraiment passionnante. Ce court-métrage de 20 min a été réalisé par Gabriel Abrantes, un réalisateur qui a déjà été présenté à Cannes de nombreuses fois et qui a remporté le prix de la semaine de la critique l’année dernière pour son long métrage Diamantino. Il était donc présent pour présenter son nouveau court métrage qui s’avère être l’un des plus aboutis techniquement parlant de cette sélection. Mêlant animation, performance capture et plans réels : Les extraordinaires aventures de la jeune fille de pierre raconte l’histoire d’une statue banale du Louvre qui décide, à ses risques et périls, de s’enfuir du musée pendant la nuit et de découvrir le monde des humains. Petit remake plus intellectuel de La nuit au musée de Shawn Levy, ce court métrage se partage de manière très précis entre humour, références politiques (nuit debout, violences policières, condition de la femme, inégalités etc) et artistiques.

Un film très bien écrit et réalisé qui combine malgré tout un peu de clichés sociaux (le prof d’art révolutionnaire qui ne souhaite montrer à ses élèves que le tableau « La liberté guidant le peuple » de Delacroix et qui s’enfuit devant les policiers le soir venu etc). La mise en scène est également très réussie et le réalisateur a d’ailleurs remercié le musée du Louvre pour l’avoir autorisé à filmer à l’intérieur.

Ce programme courts de la Quinzaine des Réalisateurs était donc très surprenant mais vraiment qualitatif. Si je trouve les films en ligne après le Festival, je vous les partagerai avec plaisir. En attendant, de nombreux courts-métrages sont disponibles un peu partout et je vous encourage à en découvrir d’avantage car ce sont de belles découvertes et un bon court-métrage requiert une réelle maitrise de l’écriture ce qui rend les œuvres réellement passionnantes quand elles sont réussies.

On se retrouve très vite pour un nouvel article #cannes2019 !

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