CANNES 2019 – Parasite de Bong Joon-Ho (Palme d’or)

Et la palme d’or est attribuée à … Parasite de Bong Joon-ho ! Au delà des sempiternelles discussions sur le pourquoi du comment et surtout sur le mérite du réalisateur concernant ce prix, je pense que cette palme a une toute autre signification. Le film est vraiment bon, malgré quelques choix décevants à mon sens (j’y reviendrai plus bas dans mon analyse) et il fait partie des meilleurs films diffusés sur la croisette cette année. En partant de là, il méritait évidemment de repartir avec quelque chose. Là où il faut se questionner c’est … pourquoi la palme cette année? Bong Joon-Ho est un très grand cinéaste coréen, connu notamment pour ses œuvres comme Memories of Murder (2003), The Host (2006), Mother (2009) ou encore Snowpiercer (2013). Des œuvres poétiques, sociales, politiques et souvent violentes que ce soit dans les gestes, dans la mise en scène ou le dialogue. Des films qui n’ont jamais connu de véritables ovations en festival et surtout à Cannes, où l’année dernière son dernier film Okja avait reçu les huées du public lors de l’apparition du slogan de la plateforme de streaming Netflix pour laquelle le film avait été crée. Un parcours et une expérience cannoise/française assez perturbante pour le réalisateur qui mérite pourtant toute notre attention. Il est donc émouvant et appréciable que cette année, Parasite reçoive autant de critiques positives et qu’il reparte avec la plus haute distinction française. Cependant, j’ai toutefois été assez surprise de ce choix. Parasite est un film qui traite du même sujet que tous ses prédécesseurs, thème fondateur des œuvres de Bong Joon-ho : la lutte des classes.

La lutte des classes, la cohabitation entre les riches et les pauvres est un problème universel dans le monde actuel. Qu’on le veuille ou non, nous sommes obligés de coexister, et le film parle des difficultés qui en résultent. En France, vous avez le mouvement des « gilets jaunes », qui a démarré en raison du prix de l’essence , puis a pris une autre tournure. Nous avons le même genre de tensions en Corée . Or, je ne pense pas qu’on arrivera à une solution miracle , ni qu’il faille attendre un messie.

Bong Joon-Ho, Propos recueillis par Laurent Carpentier, à Cannes pour Le Monde

Un thème, un problème universel qui lui tient à cœur, qu’il réinvente à chaque fois et dont il parle dans tous ses films avec une approche différente. Dans Parasite, l’approche est celle de la comédie : une comédie « tragicomique » comme il le précise dans plusieurs interviews. Habituée à sa maitrise du rythme, de la poésie, de l’écriture et de la mise en scène, j’ai été assez déçue de voir que le film ratait son virage dans la dernière partie. En effet, lorsque la comédie laisse place au tragique, les évènements semblent bâclés ou fourre-tout. Le rythme est inégal, la fin trop lente et surtout les sous-textes sont expliqués de nombreuses fois. Ce film a été écrit pour le grand public et cela se sent. Bong Joon-Ho, après avoir été hué par une partie des spectateurs cannois l’an dernier, est revenu avec un film pour mettre tout le monde d’accord. Et c’est le bémol. C’est dommage parce que, même si Parasite a tout de son auteur (mise en scène incroyable, photographie magnifique, acteur fétiche et sous texte politique), il tombe presque dans la caricature de son thème. La dernière partie est bien trop longue et il nous explique par tous les moyens ce qu’il a tenté de nous montrer pendant 2h20. Le film perd de son intérêt à la minute où le réalisateur coréen croit nécessaire de prendre les spectateurs par la main. Sa filmographie est faite de films politiques et poétiques, jamais il n’a fait en sorte de simplifier son propos mais plutôt de le laisser être interpréter par le spectateur et c’est ce qui fait sa force. Cette fois, il a bien trop appuyé les choses et malgré des dialogues (et des situations) certes très drôles, le film manque cruellement de subtilité.

Bong Joon-Ho et la Palme d’or au Festival de Cannes 2019

On comprend alors que ce choix de la part du jury du 72e festival du film est principalement politique (comme souvent). S’agit-il de montrer qu’un réalisateur boudé pour ses choix peut être encensé par la suite (dans ce cas c’est un grand espoir pour Kechiche par exemple)? S’agit-il d’une manière de soutenir ces questions de lutte des classes qui se posent dans le monde entier et en France depuis quelques mois avec les gilets jaunes? Ou est-il possible que, pour une fois, la palme d’or ai été donnée à un film populaire, actuel, politique ET accessible? En tous les cas, la carrière de Bong Joon-Ho méritait cette palme et j’ai été très émue de la voir lui être remis. Mais si on s’arrête uniquement au film auquel elle était destinée … je suis assez perplexe. Je reviendrais d’ailleurs dans quelques jours vous parler du film qui, à mon sens, méritait ce prix pour bien d’autres raisons.

Mais du coup, cette palme d’or, ça donne quoi véritablement?

Palme d’or méritée ou non, la question n’est plus si pertinente. Le film sort aujourd’hui (05/06/2019) dans les salles françaises et je vous conseille très fortement d’aller le voir. Ce n’est pas le meilleur film de son auteur mais c’est un film qui fourmille d’idées, de beauté et d’humour. Il est d’ailleurs assez pertinent de commencer par celui ci, pour ceux n’ayant encore jamais vu d’œuvres de Bong Joon-Ho. Étant assez accessible, le film vous plongera dans l’univers de son réalisateur et dans ses thèmes de prédilection (lutte des classes, pauvreté, famille etc). Les acteurs sont également des personnes récurrentes dans la plupart de ses films ( Song Kang-Ho) et la mise en scène est également très proche de ce qu’il aime faire (pleine de métaphores, de plans larges, de détails etc). Parasite est, je pense, une bonne entrée en matière dans l’univers du réalisateur sud-coréen. Vous pourrez ensuite découvrir ses films précédents avec Snowpiercer par exemple, adaptation des comics avec un gros budget et un casting plus « américain », qui est l’un des films les plus onéreux de sa filmographie même s’il n’est pas aussi subtil que d’autres. Puis vous pourrez vous approchez de Okja, ovni porté par Tilda Swinton (incroyable comme toujours) et enfin attaquer les plus gros morceaux à savoir Memories of Murder (sublime), Mother ou encore Barking Dog.

Parasite raconte l’histoire d’une famille très pauvre qui va réussir à s’infiltrer dans la maison d’une famille très riche en se faisant embaucher dans chaque poste essentiel au fonctionnement du quotidien de cette élite (aide aux devoirs, chauffeur, gouvernante etc).

Toute la famille Ki-taek est au chômage. Après avoir été présenté à une mère de famille des beaux quartiers, le fils réussit à trouver un emploi de professeur de maths auprès de l’adolescente de la famille. De fil en aiguille, et surtout après de nombreuses machinations, la famille Ki-taek toute entière parvient à se faire embaucher chez les Park. Un envahissement dans un monde qui n’est pas le leur et qui va entrainer de nombreuses complications.

Le scénario de base est assez simple mais puissant. La lutte des classes en première ligne, les différences de quotidien, la crédulité de l’élite et les complots des pauvres pour prendre leur place : Bong Joon-ho pose les bases. Mais comme toujours dans ses films, il y a de nombreuses subtilités. L’une des premières scènes du film montre les deux jeunes Ki-taek en train de chercher nerveusement du wifi dans le sous-sol qui leur sert d’habitat. Une situation grotesque mais qui n’est pas sans rappeler celle que nous vivons tous chaque fois que l’internet nous échappe. Bong Joon-ho met alors l’accent sur de nombreuses choses qui parasitent notre quotidien : la recherche de reconnaissance, d’argent et aujourd’hui de wifi. Le titre du film n’est pas destiné uniquement à la famille Ki-taek, mais également à la famille Park, a la pression sociale, aux inégalités qui parasitent notre quotidien etc.

Des subtilités qui s’évaporent dans la dernière heure de film mais je n’en dirais pas plus, pour respecter votre expérience du film comme l’a demandé publiquement Bong joon-ho dans une lettre ouverte à la presse internationale : « Je vous demande donc de bien vouloir protéger les émotions des spectateurs : Quand vous écrirez une critique du film , je vous prie de bien vouloir éviter de mentionner ce qui va se passer après que le fils et la fille aient commencé à travailler chez les Park , tout comme les bandes annonces s’en sont gardées. Ne rien révéler au-delà de cet arc narratif sera, pour le spectateur et l’ équipe qui a rendu ce film possible, une véritable offrande ».

Je m’arrête donc là et reviendrai surement avec une analyse plus poussée dans quelques temps lorsque le film ne sera plus en salles. Je vous encourage fortement à aller découvrir cette drôle de palme sur grand écran. Bong Joon-Ho est un plasticien hors pair, un poète, un dialoguiste et un réalisateur formidable. Il est, à mon sens, l’un des plus grands cinéastes de notre époque. Parasite n’est pas son film le plus fort, mais il vaut le détour, ne serait-ce que pour quelques plans absolument parfaits ou certains dialogues aiguisés. Et comme je le disais plus haut, c’est certainement son film le plus « accessible » et qui parlera à tous.

Rendez-vous dans les salles dès aujourd’hui pour découvrir sur grand écran Parasite de Bong Joon-Ho et dans vos canapés pour s’immerger dans son univers pour ceux qui ne le connaissent pas encore !

3 commentaires

  1. Merci pour votre commentaire. Je n’ai pas parler de The Host parce que malgré ce que vous citez, le traitement du thème est totalement différent. Et n’ayant pas forcément envie de faire un parallèle avec un autre film mais plutôt de montrer la singularité de PARASITE dans cette filmographie. Ceci dis, je suis d’accord avec vous et les arguments sont totalement justifiés. Merci à vous !

    Aimé par 1 personne

  2. La famille Kim, Ki-taek étant un prénom, en l’occurrence celui du père. 😉
    Et pourquoi ne pas lier the Host à Parasite? Les deux partagent pourtant bien des arguments (la famille, les US, les sous-sols, les bébêtes petites moyennes ou grosses). Et puis un Parasite à besoin d’un hôte pour vivre, non ?
    Bel article, par ailleurs. 👍

    Aimé par 1 personne

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