YEARS AND YEARS : incontournable et anxiogène

C’est une tornade que vient de créer Russell T. Davies (Queer as Folk, Doctor Who..). Un vent de protestation souffle sur le monde et soudain, tout explose. Littéralement. Dans 5 ans, Trump lancera une bombe nucléaire sur le sol Chinois, et le monde ne sera alors plus comme avant. Le début de la série sonne comme l’angoisse que nous avons tous depuis 2017, mais est-ce vraiment ce qui changera notre monde? Produite (et diffusée) par la BBC et HBO, YEARS AND YEARS nous montre que non, d’années en années, cette famille britannique voit notre monde changer et personne ne semble réagir autrement que par des mots : deuxième mandat de Donald Trump, Grexit, France bloquée, Espagne qui passe aux mains de l’extrême gauche, effondrement des banques, réchauffement climatique, disparition de certains animaux et fruits, attentats, quartier londonien réservé aux riches avec test bancaire à l’entrée, fake news avec des politiciens recréés numériquement pour des vidéos virales, avancées vers le transhumanisme avec des téléphones intégrés, camps, génocides cachés. Russell T. Davies a écrit notre histoire, l’a anticipée et c’est effrayant.

Anxiogène est un terme parfait pour décrire YEARS AND YEARS. On est happés par ce qu’il se passe sous nos yeux pendant six heures (6 épisodes) et on reste ébahis. On rit aussi beaucoup, on trouve certaines choses improbables et puis, on finit par y réfléchir et on se demande si c’est réellement impossible. Le point de vue occidental est irritant parfois. Comme si l’autre partie du monde n’existait pas ou était déjà perdue. Mais il est également profondément efficace puisqu’il démonte justement toutes nos croyances. Vous pensez être privilégiés et à l’abri dans votre pays riche et développé? Vous pensez que ce qui arrive au Moyen-Orient, en Afrique ou en Amérique du Sud ne vous atteindra jamais et surtout, ça ne vous intéresse pas? La série s’adresse à nous tous, population privilégiée qui va voir son petit monde s’écrouler devant ses yeux. L’argent si durement gagné va disparaitre, vos maisons vont vous être enlevées, un tri sera fait à l’entrée des quartiers ou des écoles, vous ne pourrez pas voter si votre QI n’est pas assez élevé et votre liberté ne sera plus qu’un mirage. Et le coup de maitre de la série est de nous montrer tout cela via le prisme de la famille.

Une famille touchante, mixte, multi-culturelle, aimante et soudée. Une famille où l’un a beaucoup d’argent grâce à son travail au sein d’une grosse entreprise bancaire et où l’autre est partie depuis sept ans pour des voyages humanitaires et des coups d’états. Les enfants sont non-binaires ou ultras connectés. Les difficultés médicales ou financières ne leurs sont pas étrangères. L’homosexualité est au centre de la famille, le mariage mixte également et les avis politiques sont divers. La famille Lyons est faussement normale en somme, avec des souffrances, des secrets mais des gens biens. Comme vous et moi, des gens qui pensent aux catastrophes du monde avec tristesse mais qui continuent d’acheter leur t-shirt à 1e. Des gens qui sont tolérants, humains et aidants mais qui au quotidien, changent de chaine lorsque l’on parle trop de la Syrie ou des palestiniens. Et puis on découvre Daniel et son obsession féroce pour sauver son petit ami Viktor, réfugié Ukrainien. Edith et sa rage de vaincre ce système corrompu et dangereux. Bethany qui se fait instrumentaliser par/pour le gouvernement et qui finit par s’en servir contre eux. Céleste et son caractère bien trempé. Stephen dont la fragilité et la lâcheté explosera aux yeux de tous. Ou la grand mère qui ne cesse de vouloir réunir sa famille malgré les horreurs du quotidien. Un événement brutal fait basculer la famille (et nous aussi par la même occasion) et est certainement le coup de massue que la série nous porte. Un coup nécessaire pour affirmer son propos : les choses ne se passent pas uniquement chez nos voisins.

Autre coup de maitre : la mise en place de la carrière de Vivienne Rook, politicienne démesurée et dangereuse digne d’une Donald Tump ou d’un Bolsonaro au féminin. Des propos qui choquent le pays mais qui amusent, une voix proche du peuple et des soucis internes au pays, une femme forte qui ose dire ce que nous pensons tous même les pires horreurs : Rook est digne des guignols que l’on voit sur chaque chaine depuis des années et qui pensent être ce qu’il nous faut pour (re)devenir un grand pays. Riche, provocatrice, politicienne du dimanche et dangerosité au maximum. Une carrière en fond tout au long de la série mais qui rythmera de nombreux événements. De son apogée à sa chute, elle deviendra le cœur du monde pour cette famille et un monstre à qui il faut couper la tête. Un monstre, joué par l’incroyable Emma Thompson qui nous glace le sang mais que le créateur de la série choisit de ne pas nous mettre au premier plan. Il est là, il se prépare et on ne se rend compte de son pouvoir que lorsqu’il est au sommet. Un moyen intelligent de nous montrer à quel point l’insouciance et le détachement des citoyens face a ces figures ridicules peuvent les amener à gouverner sans que nous n’ayons eu le temps de nous rendre compte de ce qui se passait.

Emma Thompson est Vivienne Rook

La série est extrêmement bien écrite. Russell T. Davies réussit en seulement six épisodes a brasser de nombreux sujets. Et surtout il parvient avec brio à changer d’échelle. Il passe d’un évènement aux retombées mondiales, au destin d’un pays avant de revenir a l’intimité d’une famille. L’effet papillon par excellence, pour nous montrer la portée de certains évènements, sur plusieurs années. Et comme cette famille, nous avons tous les mêmes questions en tête : que sera notre monde dans un an? Dans cinq ans, dix ans, vingt ans? Le secret de la série est justement de parler de notre présent (la série commence en 2019) et d’avancer petit à petit vers notre avenir (15 ans plus loin environ). Sans parler de robots dans tous les foyers, de clonages ou de vie sur mars, non non, l’angoisse vient justement du quotidien : ces petites ou grandes choses qui arrivent dans le monde chaque mois, chaque année et que nous oublions après quelques temps. Ce sont ces choses qui changeront notre monde à jamais : le climat que nous laissons partir en vrille depuis des décennies, les extrêmes que nous laissons grimper dans nos pays et nos gouvernements, le racisme que nous laissons impuni, les guerres auxquelles nos gouvernements participent, les droits de l’homme que nous laissons être bafoués un peu partout. Et comme le montre si bien la série, nous ne verrons pas les choses arriver. Parce que nous allons fermer les yeux, oublier et continuer sans réagir. Parce que tant que les choses ne seront pas devant notre porte, nous n’y croirons pas. On est aveuglés par nos écrans, par les médias et nous ne pensons plus par nous mêmes. Nous allons laisser ce monde nous échapper … jusqu’à ce qu’on réagisse enfin. Par amour, par peur, par conviction ou simplement pour survivre. Est-ce le message de Davies? Pour lui, l’avenir c’est un monde de chaos dans lequel nous allons vivre pendant des années avant de nous révolter et de reconstruire quelque chose? Notre monde actuel doit-il exploser pour nous permettre de créer un monde meilleur? Peut-être.

Ce qui est sûr, c’est qu’il faut vous attendre à être secoués par YEARS AND YEARS. La série rejoint Black Mirror sans ce coté moralisateur, va au delà de House of Cards avec un monstre bien plus gros que celui incarné par Kevin Spacey, au delà de tout ce que nous avons pu regarder avec effroi ces dernières années. Plus réaliste, moins fantaisiste et du coup beaucoup plus angoissante : cette fois ci, on nous offre l’une des séries d’anticipation les plus réussies.

YEARS AND YEARS de Russell T.Davies, six épisodes, avec Emma Thompson, Russell Tovey, Anne Reid etc. Disponible en totalité sur mycanal/OCS

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