L’ŒUVRE SANS AUTEUR 1/2 de Florian Henckel von Donnersmarck : fresque historique et romantique.

Deux parties, deux films, trois heures et un récit sur plus de trente ans : le nouveau film de Florian Henckel von Donnersmarck est, dans sa distribution et sa construction narrative, une œuvre totale et intrigante. Cinéaste oscarisé pour sa Vie des Autres (2006) déjà très remarqué par sa construction et sa vision esthétique, il revient cette fois avec une fresque historique et romantique, se basant sur une époque bien précise (de 1937 à 1970 environ) et la vie d’un peintre allemand reconnu il y a peu : Gerhard Richter. Le titre du film, L’œuvre sans auteur est le nom attribué par les critiques à l’œuvre du peintre Richter, qu’ils jugeaient trop neutre et manquant de personnalité.

Le film s’ouvre sur une exposition commanditée par les nazis, en Juillet 1937, et qui se centre sur ce qu’ils appelaient « l’art dégénéré ». Il s’agissait pour eux de démontrer que l’art moderne des allemands tels que Otto Dix, mais aussi des artistes comme Chagall ou encore Picasso n’est pas recommandable, en présentant en parallèle des œuvres glorifiant la race aryenne. Au milieu de cette exposition, on découvre le petit Kurt Barnet, âgé de 6 ans accompagné de sa jeune tante, Élisabeth. Kurt est déjà attiré par l’art, la peinture précisément, et est déjà très talentueux. Encouragé par sa tante, ils sont devenus très proche. Élisabeth est jeune, belle, pianiste et « fantasque ». Une scène, au début du film, va sceller leur destin à tous les deux. Un jour, elle joue du piano toute nue, sous les yeux de Kurt qu’il tient baissés par pudeur. La scène est fondatrice pour les deux personnages. Pour Élisabeth, elle la conduira à se faire emporter par les nazis eugénistes et pour Kurt, cette même scène sera au cœur de sa quête artistique, puisque c’est à cette occasion que sa jeune tante, sentant derrière son dos ce regard baissé, lui dit : « Ne détourne jamais les yeux. Tout ce qui est vrai est beau ». Une phrase qui hantera la vie, les peintures et les créations de Kurt jusqu’au bout, mais qui permettra à son art de lui révéler de sombres secrets, à son insu.

Ce film est multiple, il a différent niveaux de lecture et c’est ce qui fait sa force. Sa construction narrative parle d’Histoire avec les tragédies allemandes comme le bombardement de Dresde ou les nazis eugénistes et leur idée d’empêcher les « impurs » de se reproduire. On nous parle aussi d’histoire de l’art, entre le réalisme socialiste en RDA, seul art accepté et le modernisme « scandaleux » à l’Ouest qui pense que la peinture est morte et ne peux plus rien dire de neuf. Et on finit par resserrer l’histoire en parlant d’amour et de famille. Le tout étant étroitement lié pour donner une ampleur incroyable au récit et aux images.

La première partie du film est consacrée au contexte familiale et historique dans lequel le jeune artiste se construit : entre sa tante schizophrène qui disparaît, les bombardements de sa ville, ses questionnements sur l’art et sur la vérité, son parcours artistique etc. La forme est quelque peu classique et sans grande surprise, mais pose de bonnes bases et la force de mise en scène du réalisateur suffit à rendre certaines scènes assez magistrales (concert de klaxons, chambre à gaz etc).

La seconde partie développe le coté artistique de Kurt. Sa rencontre avec Ellie, ses recherches de style et de vérité, sa fuite à l’Ouest juste avant la création du Mur, les rencontres qui vont déterminer son avenir artistique ainsi que, évidemment, sa quête de vérité et les révélations qui s’ensuivent. Une deuxième partie plus rythmée, plus profonde, où l’on accompagne l’artiste et ses questionnements. Et où les liens entre grande Histoire et petite histoire se recoupent.

Professor Antonius van Verten (Oliver Masucci)
Tom Shilling is Kurt

Une réflexion sur l’art est également au centre de la deuxième partie, notamment avec le professeur Van Verten joué par l’excellent Oliver Masucci. Comment recommencer à créer après le nazisme ? Tout comme le cinéma, qui était censuré pendant de nombreuses années car on refusait de montrer ou de parler des horreurs commises par les nazis, les autres arts ont également été victimes d’une certaine censure. En obligeant les artistes à ne peindre que d’une certaine manière, on emprisonnait la créativité et le besoin de liberté du peuple. Le professeur, dans une scène assez forte, va expliquer à ses élèves que voter n’est plus envisageable. La politique ne détient plus la vérité et ne leur offrira plus jamais de réelle liberté, puisqu’elle a honte et qu’elle n’acceptera jamais de libérer la parole. La seule manière d’être libre c’est par l’art. Et cette notion de liberté, le film en parle avec douceur et violence à la fois. Le professeur Van Verten à une histoire particulière très touchante qu’il ne racontera qu’en face de Kurt, en lui expliquant que son art doit lui ressembler. Une quête de vérité, que Kurt va atteindre inconsciemment en peignant sans s’en rendre compte, les réponses aux questions qu’il n’a jamais posé. Un coup de maître du réalisateur, qui lie avec brio les trois niveaux narratifs de son film, et réussi à nous toucher alors même que nous, spectateurs, connaissons la terrible vérité depuis le début.

Sebastian Koch

Une vérité portée par le grand Sebastian Koch, terrifiant dans ce rôle de gynécologue aux idéologies nazies. Koch est absolument incroyable et complètement effrayant dans sa froideur et ses actes. Il a une prestance magistrale qui fait mouche face à la douceur et la quête de Kurt. Ils sont tous deux liés, violemment, sans le savoir. Et la vérité finira par les réunir sans que le film ne s’attarde forcément sur une confrontation quelconque. Encore une réussite, à mon sens, pour le film. Florian Henckel von Donnersmarck ne fait pas tomber son film dans une quête de vengeance ou de destruction. Il orchestre habilement la vérité, et l’horreur silencieuse qu’elle provoque chez le spectateur qui a envie de tout expliquer à Kurt qui regarde son œuvre sans comprendre tout ce qu’elle lui raconte. Une boucle qui se referme, après trois heures de film, dans une scène peut être moins subtile mais tout aussi forte où Kurt rejoins sa tante dans son monde en reproduisant l’un de ses comportements étrange mais libérateur.

L’œuvre sans auteur est un film , a priori, difficile à appréhender. En réalité, il est extrêmement passionnant. Quoique peut être trop académique, mais on pourrait aussi se dire que la forme se cale sur le fond en essayant de rester dans quelque chose qui, visuellement, aurait été accepté à l’époque ? Mais je m’égare sûrement. C’est un film extrêmement beau, très intéressant, habilement construit et porté par un casting incroyable : Tom Shilling dans le rôle principal, Saskia Rosendalh , Paula Beer, Sebastian Koch, Oliver Masucci ou encore Hanno Koffler.

Un film à voir, sans hésitation. En salles depuis le 17 juillet 2019.

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