JOKER : pourquoi Todd Phillips a tout faux?

JOKER, le film le plus attendu de l’année est enfin sorti en salles aujourd’hui. J’ai eu la chance de le découvrir en avant-première il y a quelques jours et je vous avais teasé un peu mon avis dans l’épisode 1 de mon podcast « Regards de la semaine ». On y est, l’heure est venue de plonger dans le grand bain et d’aller à contre-courant.

Je vais me faire taper dessus, me faire hurler à la figure que je n’y comprends rien au cinéma et c’est sûrement vrai quand je vois les critiques absolument dithyrambiques qui fleurissent partout. J’ai attendu ce film pendant des mois. Au début très frileuse à l’annonce du projet, puis hystérique en voyant les premières images de Joaquin Phoenix. Depuis la Mostra, mon attente envers JOKER était à son comble. La campagne de communication autour du film m’avait achevée. Je pensais déjà que c’était le film de l’année. Il pourrait remporter l’Oscar de la meilleure promo, avec ces affiches magnifiques et ces teasers fous. La bande-annonce fascinante qui restera malgré tout l’une des plus réussies de ces dernières années et les interviews sans fin de Todd Phillips qui sait très bien vendre son film : tout était parfait. J’imaginais un film différent, sombre, fou et qui porterait une proposition artistique qui semblait incroyable. Mais voilà, l’espoir a laissé place à la frustration. Parce qu’il y a beaucoup d’idées intéressantes, mais Phillips ne s’y attarde pas et propose un film en deçà de ce qu’il aurait pu être. C’est parti, accrochez-vous, je vous embarque dans une analyse intense des raisons pour lesquelles je n’ai pas aimé JOKER de Todd Phillips, Lion d’or de la Mostra de Venise 2019.

ATTENTION : pour expliquer correctement mon avis, je donne des exemples assez précis. Pas de spoils incroyables mais des éléments du film. Donc si vous n’avez pas vu le film ou que vous ne souhaitez pas en apprendre trop, revenez après l’avoir visionné ! Pour les autres, c’est parti.

Todd Phillips en mal d’amour

Ne tergiversons pas : le problème central c’est le paradoxe entre ce que Todd Phillips aurait pu faire et ce qu’il a réellement fait. Le réalisateur et producteur de comédies loufoques comme Very Bad Trip, Projet X ou encore Date Limite, a une réputation qui le précède. Pourtant un peu redoré après la sortie en 2018 de A Star Is Born de Bradley Cooper, dont il était le producteur et qui a eu un succès planétaire, son nom n’a pas fait l’unanimité quand il a été dévoilé à la tête du projet JOKER. Tout le monde a eu son mot à dire et il a dû se défendre. Car, avant que le nom de l’acteur principal soit révélé, le projet ne recevait pas beaucoup d’excitation de la part des critiques et du public. C’est uniquement lorsque le visage de Joaquin Phoenix a été dévoilé que tout le monde a commencé à s’intéresser au film. Todd Phillips s’est donc dit que c’était son heure de gloire et qu’il fallait la saisir. Il devait faire une œuvre différente de ce qu’il avait pu proposer au public, montrer ce dont il était capable et impressionner tout le monde. De toute façon, maintenant qu’il avait l’un des grands monstres du cinéma, il avait déjà un ticket gagnant. Et ça a marché, il repart avec le Lion d’or à la Mostra de Venise.

Todd Phillips et Joaquin Phoenix avec le Lion d’or de la Mostra de Venise 2019

Le problème majeur avec ce type de film c’est de savoir laisser une place importante à celui qui va pouvoir emporter le projet très haut. Et en l’occurrence, là, c’était Joaquin Phoenix. Il est le centre du film, le personnage central de l’œuvre et tout tourne autour de lui. Sa prestation est au delà de tout et elle aurait suffit à donner toute sa force au film. La seule raison d’aller voir JOKER c’est vraiment pour son interprète. Joaquin Phoenix est magistral, époustouflant et flippant. Il incarne avec une justesse impressionnante la descente aux enfers de cet homme, malade et en constante recherche d’attention. Son interprétation est vraiment à récompenser. Il porte le film à lui tout seul. Son corps, son regard, sa gestuelle, ses expressions, ce rire incroyable, sa démarche : on oublie l’acteur, Joaquin Phoenix EST Arthur Fleck. Tout comme Christian Bale dans VICE sorti en début d’année, Joaquin Phoenix est un de ces acteurs qui parvient non pas à interpréter un rôle mais à devenir le personnage dans son entièreté. Il a déjà prouvé son talent par le passé et ce n’est pas une surprise mais sa performance et son engagement envers le personnage restent assez incroyables. Et lorsque l’on a la chance d’avoir un acteur aussi prêt à se donner corps et âme pour un film, le travail du réalisateur est de diriger correctement et de laisser la magie opérer.

Cependant, Todd Phillips avait son humilité au placard et un besoin égocentrique de faire ses preuves. Et c’est ce paradoxe-là qui a commencé à produire une bonne dose de frustration en moi. Car il n’y a rien, dans JOKER, qui soit subtil, pire encore, tout est exagéré et grossier. Et à mon sens, lorsqu’on a une prestation comme celle de Joaquin Phoenix et un personnage comme celui d’Arthur Fleck, ce que l’on fabrique autour a besoin de simplicité afin d’accompagner l’histoire et non pas de l’appuyer à outrance. Quelques scènes ont réussi à échapper aux besoins de reconnaissance de Phillips. On voit, par exemple, Arthur sur la table de son salon en train d’écrire quelques blagues sur son carnet. Il est seul, courbé sur sa chaise, il rit, il écrit frénétiquement. Le plan est large, Arthur est presque perdu au milieu de la pièce avant que la caméra ne se rapproche de lui et le laisse exister dans toute sa complexité et sa folie. Là, on avait un plan qui était au service du personnage. Tout comme celui où Arthur danse dans des toilettes publiques après avoir assassiné ses trois agresseurs dans le métro. La caméra suit ses pas, s’attarde sur son visage, ses yeux : elle le laisse prendre la place et n’a, à aucun moment, besoin d’en rajouter. La prestation de Joaquin suffit, elle embarque tout le monde dans cette transition psychologique symbolisée par ce calme plat et cette danse voluptueuse.

Une danse que Phillips n’arrive pas à substituer à la sienne : la valse des clichés. Littéralement, Todd Phillips danse avec ses références et sa lourdeur. Il fait quelques pas dans une direction artistique intéressante et hop, un revers, un pas de travers et il se retrouve à enchainer sur des mouvements de clichés ambulants. Incapable de laisser son égo de côté, il se retrouve à vouloir montrer de quoi il est capable, au détriment de son œuvre et de son acteur.

Joker, un film d’auteur?

JOKER est dépeint dans la presse comme un film d’auteur noir et psychologique qui prend le contre pied des films DC ou Marvel. Alors, oui, certes, on est loin du simple divertissement (si étant qu’on considère les films de ces deux franchises comme n’étant que du divertissement sans âme ce qui n’est pas totalement vrai). Mais, non, pour moi, un film d’auteur c’est un film qui a une pâte, une esthétique propre à son réalisateur. Là, excusez moi, mais ça n’est pas le cas.

Tout d’abord, parce qu’il assume énormément ses influences et particulièrement son amour pour le cinéma de Martin Scorsese. Alors c’est louable et l’hommage est certainement sympathique. Beaucoup admirent d’ailleurs ces références, comme ci pour être un bon réalisateur il fallait montrer sa cinéphilie et sa reconnaissance envers les maitres du genre. Mais dans un film de 2h, qui est potentiellement le premier film où Phillips avait carte blanche pour montrer son univers, avoir autant de références à un autre réalisateur c’est un peu too much. Joker c’est une sorte de patchwork des influences et des envies du réalisateur et à aucun moment on sent une véritable pâte Phillips.

Presque une réponse à La Valse des Pantins avec De Niro qui, cette fois, se retrouve dans la peau d’un animateur moqueur au lieu d’un comique raté. Comique raté qui, du coup, se retrouve sous les traits du Joker. Le plan, ultime référence à Taxi Driver, d’un clown dans un taxi qui regarde fixement Arthur en passant près de lui. Un plan au ralenti, qui accentue la lourdeur de la référence et qui rappelle le fantôme de Travis Bickle avec en voix off quasiment la même tirade du héros sur son sentiment d’inexistence aux yeux de la société. Son esthétique aussi, sombre et citadine, qui rappelle beaucoup celle de Scorsese notamment dans After Hours.

Joker (2019)
Joker (2019)
La valse des pantins (1982)
La valse des pantins (1982)

Mais au-delà de cet hommage assumé pour notre cher Martin, toutes les idées de mises en scène et de scénario de Phillips sont aussi originales qu’un baiser sous la pluie dans un film romantique.

Comment montrer la descente aux enfers du personnage, en symbolisant son acceptation de sa folie? Faisons le descendre des escaliers, se rendre dans des sous-sols et apprécier de plus en plus les bas fonds au fur et à mesure du film : cliché. Et surtout, appuyons cette symbolique au moins 5 ou 6 fois pour que le spectateur comprenne bien la psychologie qui en découle : lourdeur. Comment rendre le personnage attachant? Lisons Freud, parlons d’œdipe et laissons faire le reste. Mieux encore, et si on en faisait une victime?

NON. Le personnage du Joker est déjà un personnage apprécié du grand public. Sa personnalité est celle d’un homme qui ne supporte pas qu’on le contredise, qui n’hésite pas à tuer ses acolytes s’ils sont insolents, qui n’aime pas les blagues des autres et dont le comportement a construit Batman, et donné lieu à l’un des duos les plus intéressants de l’univers des supers-héros. En faire une victime, qui porte un message de société (dans un discours plus mielleux et lourd que jamais, dans la séquence finale) est sincèrement une idée qui ne me séduit pas. La folie qui fait partie de Arthur Fleck est déjà très intéressante. Et le thriller psychologique, noir et tendu qui raconte l’histoire de la création du personnage du Joker aurait été bien plus fort. Raconter la maladie mentale, le mal égocentrique, le rejet extérieur et l’ambition de Arthur Fleck pour parler des origines du Joker, oui. Mais en faire la victime d’une société décadente qui, finalement, n’a que ce qu’elle mérite c’est franchement lourd. Là, on tombe dans des clichés et des facilités scénaristiques qui, à mon sens, enterrent totalement le film.

D’ailleurs, comment faire comprendre la solitude et la folie qui habite le personnage? Incluons une histoire d’amour fantasmée dans le scénario en faisant croire qu’elle est réelle. Puis, quand on arrivera à la scène de révélation, appuyons ce twist en montrant à nouveau les scènes antérieures mais sans la présence de la jeune femme, au cas où le spectateur ne comprendrait pas. Spoiler alert, Todd, le public n’est pas stupide.

Car oui, un des autres points dérangeant du film c’est son besoin d’exagération constant. Certaines scènes auraient pu être réellement intéressantes et construire la tension et la psychologie du personnage de manière très forte : la scène où Arthur débarque dans le salon de sa voisine qui ne semble pas le reconnaitre, ou quand il se rêve sur le plateau de son émission favorite ou qu’il lit le dossier médical de sa mère etc. Seulement voilà, Phillips a eu ce besoin de donner les clefs de compréhension au public de manière exagérée. Comme s’il avait eu peur que son film ne soit pas assez grand public et qu’il perde une partie de son audience. Mais non, le public n’est pas stupide et quand bien même certaines choses n’auraient pas été comprises du premier coup, cela aurait apporté un cachet supplémentaire au film. Un côté mystérieux, psychologique, un parti pris intéressant que Todd Phillips a décidé de gâcher pour rajouter des scènes supplémentaires qui cassent totalement le rythme du film et rendent un résultat beaucoup moins fort. Et pourtant, il s’était donné les moyens d’avoir une plus grande liberté et une belle authenticité notamment en refusant d’utiliser un fond vert et en filmant quasiment tout le film en décors réels, en ville, et en faisant vivre Gotham. Mais encore une fois, ces idées sont faibles face à celles qu’il a choisies de mettre en avant et qui font de Joker un film frustrant à bien des égards.

Nuances

Nuançons un peu mon propos : je pense que Todd Phillips avait une flopée de bons sentiments et d’envies incroyables pour ce film. C’est un énorme projet et un film attendu de tous. Mais il est évident que son envie de changer son image et d’obtenir une reconnaissance du grand public en tant que réalisateur a pris un peu le dessus. Vouloir faire autant de choses pour ne pas se faire effacer par un projet bien trop gros pour lui et un acteur phénoménal, c’est légèrement dangereux et là, ça ne fonctionne pas. Il s’agissait d’un projet très grand mais qui demandait aussi une bonne dose d’humilité et de subtilité. Le réalisateur a choisi le too much, le trop plein et finalement a rendu son film bien moins captivant qu’il n’aurait pu l’être et c’est vraiment dommage.

Surtout que, lorsque l’on regarde la communication autour du film (affiches, teaser etc) c’est le nom de Joaquin Phoenix qui figure en premier et en gros sur tous les supports. Les affiches officielles du film ne mentionnent Todd Phillips qu’en tout petits caractères au bas de l’affiche. On assume donc le côté « performance » du film mais, dans les faits, le réalisateur n’a pas réussi à s’y tenir et a réalisé un film lourd et au final, peu intéressant.

Cela étant, pour rester objective, certains plans sont vraiment appréciables. Encore une fois, très appuyés, mais je n’enlèverai pas à Todd Phillips son envie de faire plaisir au spectateur en lui offrant des images incroyables. Je pense notamment au plan qui verra le titre du film s’inscrire en superposition, celui de la cuisine après qu’Arthur ai décidé de s’enfermer dans le réfrigérateur ou encore le plan juste avant qu’il entre sur le plateau de l’émission de Murray. On sent une envie de spectacle qui est louable et qui pour le coup marche assez bien dans les rares scènes où elle est exploitée correctement. De plus, quand il parvient à s’effacer pour mettre en lumière son personnage (et son acteur) cela donne de véritables séquences comme celle où Arthur s’exerce pour son entrée dans l’émission de Murray, en regardant l’entrée en scène d’anciens invités. La caméra le suit, l’observe sous tous les angles, Joaquin Phoenix a toute la place et la séquence est vraiment captivante. Il n’y a pas de fioritures, d’exagération au niveau du type de plans ou de l’esthétique : là, Todd Phillips était au service de son film.

Et pour parler très rapidement des accusations d’ode à la violence ou autres idées qui tournent autour du film : il n’en est rien. Mais cela mérite un peu de nuances également. Les rares scènes de violence (car oui il y en a très peu au final) sont assez bien mises en scène et se rapportent à la folie et la colère qui s’emparent d’Arthur. Il y a d’ailleurs une interdiction qui a été mise en place sur le film pour les moins de 12 ans, ce qui est un indicatif à prendre en compte également. Cependant, et je n’aurai pas le temps de débattre sur ce sujet fort intéressant ici, il me semble que le débat sur le cinéma (ou tout autre type d’art) qui influence et prône la violence (ou toutes autres idées répréhensibles) est assez stérile en 2019. Malgré tout, je dois reconnaitre que l’on ne sait pas trop où se placer. Certains critiques ont mis en avant qu’il n’y a aucun moment où le film tente de nous faire ressentir de l’empathie pour le Joker. C’est faux, à mon sens on tombe clairement dans une victimisation du personnage ce qui amène des sentiments contraires à son égard. Il est évident que le film ne prône pas la violence comme moyen de révolte mais la frontière est assez faible. D’autres y voient un tableau sombre de la société américaine actuelle, ce qui est possible aussi, bien qu’un peu ambitieux à mon sens et surtout (si c’est le cas) très mal traité.

En bref, JOKER est un film qui, pour moi, n’aurait jamais eu cet engouement autour de lui si Joaquin Phoenix n’avait pas été le visage d’Arthur Fleck. Prenez n’importe quel autre acteur, même s’il est très bon, et le film de Todd Phillips serait passé à la trappe sans faire autant de bruit. Joaquin Phoenix sauve ce film du crash en proposant une prestation tellement incroyable que les défauts du film ne semblent pas avoir été assez importants pour être relevés. Cependant pour ma part, c’est justement ces défauts et cette lourdeur dus aux choix du réalisateur, qui ont gâché mon expérience. Ce qui me rend du coup assez curieuse de la suite de la carrière de Phillips, car sur un projet moins gros ou un film qui ne sera pas sauvé par la prestation d’un acteur incroyable, arrivera-t-il à convaincre encore le public? Rien n’est moins sur. Ce qui est certain c’est que Joaquin Phoenix vient de prouver, une nouvelle fois, qu’il est l’un des plus grands acteurs au monde. Et rien que pour ça, je vous encourage à découvrir sa prestation dans JOKER. Pour le reste, cela reste subjectif et le mieux est encore de vous faire votre propre avis !

En salles depuis le 9 octobre 2019.

3 commentaires

  1. As-tu gardé à l’esprit les idées intéressantes trop vite traitées que tu aurais aimé davantage valorisées ? Je rejoins ton avis sur pas mal d’aspects, et la lourdeur de l’argumentation, la justification au comportement du vilain, avant tout. Il y a en effet énormément de choses à dire sur le film, et comme tu le nuances toi-même, pas seulement négatives. Tout n’est pas complètement à jeter et, au-delà des points surlignés (crise d’un individu d’autant plus forte que le monde dans lequel il évolue est en crise), il y a aussi d’autres points auxquels se raccrocher.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s