SCANDALE de Jay Roach : sexisme et sensationnalisme à Hollywood

Il est enfin là : avec un budget de 32 millions de dollars, Scandale est le premier film d’Hollywood post-#MeToo s’intéressant aux violences sexuelles et au harcèlement contre les femmes dans le monde du travail. Le film se base sur l’affaire Roger Ailes qui a éclaté en 2016 soit un an avant celle sur Harvey Weinstein, à l’origine du mouvement #MeToo.

L’histoire raconte donc comment Roger Ailes, PDG de Fox News, a été accusé par un certain nombre de collaboratrices de harcèlement sexuel. L’affaire a créé un énorme scandale en 2016 et s’est soldée par le renvoi de Ailes ainsi qu’un versement de 50 millions de dollars à ses victimes. Roger Ailes n’a jamais été jugé et est reparti avec des indemnités de licenciement de plus de 60 millions de dollars. Scandale raconte comment Gretchen Carlton, animatrice sur Fox News, a déclenché le séisme qui s’est alors abattu sur la plus grande chaine américaine notamment en obtenant le soutien de Megyn Kelly, animatrice star de la chaine (et personnage principal du film).

Furieusement Hollywoodien

L’affaire Roger Ailes n’est pas très populaire en Europe et Jay Roach le sait. Pour permettre une lecture internationale de son film, il commence par nous présenter Fox News de façon ludique et presque scolaire. Megyn Kelly (présentatrice phare de la chaine, interprétée par la grande Charlize Théron) s’adresse directement à la caméra, brise ainsi le quatrième mur, et nous explique la hiérarchie des locaux de la chaine. Empruntant l’insolence et les mécanismes de Adam McKay (The Big Short ou Vice), Jay Roach se lance dans un registre comique qu’il ne maitrise alors pas du tout et qui ne convient pas au sujet qu’il va ensuite aborder. Abandonnant vite cette idée d’ailleurs, il se concentre alors sur ses personnages mais continue de traiter son sujet avec une sacrée pincée de sensationnalisme et d’humour noir qui rendent le tout très froid et distant.

Bombshell Charlize Theron

Une approche furieusement hollywoodienne qui entre en décalage complet avec la souffrance exprimée par les personnages ainsi qu’avec le sujet même du film. Cette ouverture ainsi que la multitude d’effets (regards caméra, voix off, annotations à l’écran, gros plans etc) donne au film un impact beaucoup trop léger dès le départ. Dès le début, on comprend que le film n’est pas là pour parler d’un sujet de fond mais simplement pour adapter un scandale américain qui a fait les gros titres. On est loin de la révolution cinématographique ou de la représentation d’un problème de société. Après avoir compris cela et digéré la déception, on peut alors se concentrer sur ce que Jay Roach propose.

Sexisme à tous les étages

Jay Roach construit son film autour de trois personnages : Megyn Kelly, Gretchen Carlton et Kayla Pospisil. Trois personnages différents qui incarnent chacun un aspect des violences dont sont victimes les femmes (ici dans le monde du travail, rappelons le).

Megyn Kelly incarne la force, l’ambition et le succès. C’est une animatrice star très connue et très utilisée par la chaine. Lors d’un échange avec le candidat Donald Trump, elle le prend à parti par rapport à ses frasques concernant les femmes (insultes, remarques etc). Après ce moment de télévision, elle deviendra la cible de remarques sexistes, de menaces et d’agressions pendant plus d’un an. Donald Trump lui même lui adressera des dizaines de tweets sexistes. Pendant un an, l’animatrice recevra des attaques et des menaces basées uniquement sur son genre et sa condition de femme. Un harcèlement qui met en lumière la bêtise et la dangerosité des médias et des réseaux sociaux mais également la mentalité encore très présente : une femme n’a pas a donner son avis et encore moins a attaquer un homme de pouvoir. Roger Ailes ne défendra pas son animatrice et quelques temps plus tard, lorsque les accusations de Gretchen vont éclater, Megyn Kelly devra décider de la soutenir ou non en racontant sa propre histoire. Le jeu de Charlize Théron est vraiment très juste. Elle éblouit par son ambivalence, sa force et ses doutes. Elle est indubitablement la force du film à elle seule.

Gretchen Carlton est une animatrice expérimentée qui a été rétrogradée par Roger Ailes après avoir refusé ses avances. Elle incarne le sexisme ordinaire, celui qui se noie dans des paroles ou des plaisanteries semblant banales mais qui en sont d’autant plus inacceptables. On la voit, dans des extraits de son ancienne émission, entourée de ses deux collègues masculins qui ne cessent de lui faire des réflexions sur son age, ses cheveux, ses jambes, sa féminité. Gretchen finit par donner son avis dans sa nouvelle émission et elle se fera virer pour avoir pris « trop de libertés ». Un licenciement qui lui permettra alors de faire éclater l’affaire au cœur du film. Un personnage essentiel pour l’histoire certes, mais qui n’apporte pas grand chose tant Nicole Kidman ne dégage rien. C’est assez malheureux à dire mais véridique : l’actrice nous laisse de marbre et son interprétation est clairement problématique.

Kayla Pospisil est une jeune journaliste, ambitieuse, rêveuse et utopiste. C’est un personnage fictif inventé par Roach pour montrer de l’intérieur comment le harcèlement se traduit, jusqu’à l’isolement de la jeune femme, traumatisée. L’ajout de ce personnage est une bonne idée pour montrer que les agissements de Roger Ailes étaient toujours d’actualité au moment de l’affaire mais également pour permettre au réalisateur de mettre en scène son mode opératoire et l’impact que cela peut avoir. On va donc suivre la descente aux enfers de Kayla, entre son ambition lorsqu’elle entre dans la chaine jusqu’au harcèlement dont elle est victime puis à sa démission (sur laquelle je vais revenir). Le personnage est interprété par Margot Robbie, qui montre une nouvelle fois la force de son jeu. Elle est extrêmement touchante et parvient, avec presque pas de textes, à incarner avec brio l’horreur, la stupéfaction, l’isolement etc.

Margot Robbie dans Scandale

Jay Roach base donc son film sur ces trois personnages féminins ainsi que sur le personnage de Roger Ailes (joué par le très bon John Lithgow) qui les rassemble. Seulement, à part dans une scène d’ascenseur très statique, les trois femmes ne se rencontreront jamais et cela met une distance assez importante entre leurs histoires.

Forces et maladresses

L’une des forces du film est son analogie politique. L’affaire Roger Ailes s’est déroulée en pleine campagne présidentielle et la Fox est une chaine extrêmement controversée. Donald Trump, alors en lice pour les primaires, était souvent invité sur les plateaux de la chaine et son altercation avec Megyn Kelly avait fait le tour du monde. En prenant des images d’archives et en laissant cet aspect là en sous texte de son film, Jay Roach tente de mettre en avant que Trump et Ailes font partie d’un problème plus vaste que le microcosme de la Fox. Garder cet angle politique tout le long du film est assez intelligent.

La violence du film, que ce soit par les actes ou les paroles des différents personnages est très représentative du monde. Les femmes qui acceptent, qui accusent, qui menacent pour garder leur place. Celles qui accusent de ne pas s’être plainte plus tôt ou pire celles qui ne veulent pas entendre. Certaines phrases sont assassines comme celle de la collège de Kayla qui lui dis clairement qu’elle ne veut pas entendre ce qu’il s’est passé dans le bureau de Roger, laissant Kayla seule et désemparée devant son bureau. L’omerta qui sévit dans les bureaux de FOX NEWS (femmes ou hommes) sur les agissements de Roger et de certains autres hommes de la chaine : c’est banal, accepté. Certaines femmes sont résignées, d’autres considèrent cela comme un pouvoir que la nature leur a donné.

« Il nous désire oui et alors? C’est à nous de s’en servir  »

On nous montre également très clairement le piège dans lequel sont ces femmes : carrière, famille, estime de soi, chantage, soutien inexistant etc. Les raisons qui poussent Megyn Kelly a ne pas prendre la parole tout de suite et à hésiter sont très bien expliquées et mettent en avant la complexité de ce type de situation.

Seulement voilà : toutes ces choses parviennent à nous provoquer un certain nombre d’émotions (le dégout, la colère, la révolte etc) mais uniquement grâce au sensationnalisme du réalisateur. Les effets sont nombreux, la musique, les gros plans, la mise en scène bien appuyée mais la finesse ne fait quasiment jamais partie du vocabulaire cinématographique du réalisateur. Et c’est dommage, car le sujet méritait une approche bien plus profonde voir plus sombre pour toucher les consciences.

La maladresse de Jay Roach lui a fait faire des choix très problématiques. La plus grosse erreur du réalisateur réside pour moi en une seule scène : celle de la première interaction entre Roger et Kayla. Une scène extrêmement difficile à regarder mais qui passe complétement à coté de son réel impact. Kayla se présente auprès de Roger afin de lui prouver qu’elle est légitime et prête pour faire partie de son équipe d’animatrices. Elle est jeune, ambitieuse, passionnée et lui parle avec ferveur. Roger la laisse parler puis lui demande de se lever et de tourner sur elle même car « c’est un métier visuel ». Kayla se lève, légèrement interloquée et s’exécute. On croit assister à un casting mais jusque là, rien de bien dramatique. Seulement voilà, Roger demande soudain à Kayla de relever sa robe afin de « voir ses jambes ». Et là, Jay Roach fait une erreur lamentable : il joue le jeu de l’agresseur au lieu de donner à sa scène une puissance incroyable.

Kayla se fige, son visage est crispé mais elle s’exécute timidement. Roger va alors lui demander chaque fois de relever plus haut sa robe jusqu’à montrer sa culotte. Une scène que le réalisateur nous montre sous toutes les coutures. On assiste donc à la mise à nue de Kayla, sous tous les angles. On voit ses jambes nues, sa culotte et même ses fesses. En parallèle, Roach nous fait un montage alterné entre le visage ravi de Roger et celui, détruit et impuissant, de Kayla. Il aurait été tellement plus puissant et plus frappant de ne filmer que ces visages. Montrer le corps de Margot Robbie sous toutes les coutures alors même que le regard de Roger ne pouvais se poser que sur le « coté face » est une manière d’objectifier encore un peu plus la femme. Jay Roach nous rince l’oeil, à nous aussi, et ne nous permet pas de prendre toute l’ampleur de cette scène qui est clairement un traumatisme pour le personnage féminin. Margot Robbie est incroyable de justesse et de puissance, rien qu’avec ses yeux et son expression. On aurait pu assister à une scène absolument terrible, un exemple de pouvoir et de soumission bien plus profond. Jay Roach passe à coté d’une séquence incroyable pour servir des jambes aux spectateurs. Une maladresse ou une pulsion inconsciente ? On ne le saura probablement jamais, ce qui est sur, c’est que le réalisateur a gâché l’une des scènes les plus importantes de son film avec une mise en scène douteuse qui ne laisse pas la place à l’horreur de la situation.

On apprend plus tard, dans une scène très forte (Margot Robbie, incroyable) que Kayla a cédé au harcèlement de Roger. Elle est traumatisée, salie et décide d’aller raconter son histoire aux avocats qui s’occupent de l’affaire. On ne verra pas la séquence mais on imagine donc que Kayla fait partie des femmes a avoir pris la parole. Seulement voilà, Kayla est un personnage fictif inventé par Jay Roach pour la fiction et donner une voix à celles qui n’en ont pas eu l’occasion. Cet ajout à des avantages mais aussi des inconvénients. Le personnage de Kayla nous permet d’entrer dans l’intimité du bureau de Roger et de comprendre comment il procède. Par contre, vu que Jay Roach se base sur l’affaire réelle, il ne peut pas en changer l’issue. Roger Ailes n’a pas été jugé, il a été licencié avec des indemnités de plus de 60 millions de dollars. Ses victimes ont, elles, reçu 50 millions de dollars. Le témoignage de Kayla (qui est clairement une agression sexuelle) ne sera donc pas montré, n’aura pas plus de conséquences que cela et surtout, son histoire se finira par une démission tout sourire en mode « j’ai parlé, il est sanctionné, je suis fière et je pars vers d’autres horizons ». Cette fin ne fonctionne absolument pas et prend totalement à la légère l’impact sur les victimes ainsi que les conséquences que ce type d’agression peut avoir sur elles.

SCANDALE est un film important par sa nature : il est le premier film à Hollywood qui s’empare du sujet. Avec son parallèle politique et certains dialogues très forts, il tente un certain discours. Malheureusement, Jay Roach n’a pas compris l’importance de son film et ne réussit pas à faire exister les réels enjeux d’un tel sujet. Le film est un condensé de codes hollywoodiens, entre humour déplacé et scènes douloureuses, il cherche à faire réagir le spectateur mais se trompe de cible. La moitié du casting tient la route, le scénario est assez bancal, la fin est digne d’un téléfilm et on ressort plus perturbé qu’autre chose. Loin de dénoncer, Scandale ne fait que raconter une affaire traitée comme un fait divers et ce n’est absolument pas suffisant. Est-ce ainsi que nous avons envie de traiter un tel sujet, dans ces premières représentations? Pour ma part, la réponse est non. Cela dit, le film ouvre la voie et il est essentiel dans ce rôle. Mais j’attends désormais un film qui s’empare des enjeux avec pertinence et qui parvienne à se détacher du sensationnalisme hollywoodien pour proposer une œuvre intelligente et puissante.

Et vous? Qu’avez-vous penser de Scandale? Dites moi tout !

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