MADRE de Rodrigo Sorogoyen : puissant portrait d’une mer(e) agitée

Un long plan séquence ouvre ce film qui me marquera encore longtemps. En Espagne, Elena (interprétée par Marta Nieto) reçoit l’appel de son fils âgé de 6 ans, Ivan. Il est seul, sur une plage française et il n’a aucune idée de l’endroit où se trouve son père avec qui il est venu en vacances. S’ensuit une conversation tendue, entre une mère paniquée qui essaie de rassurer son fils et ce dernier, seul et terrorisé à des centaines de kilomètres de chez lui. Rodrigo Sorogoyen, dès ces premières minutes, reste fidèle à son univers porté par une tension palpable. Après le thriller politique El Reino ou son incroyable polar Que Dios Nos Perdone, le réalisateur espagnol revient avec un film puissant mais étrangement, extrêmement doux.

Les premières minutes de Madre, ne laissent pas présager le calme et la douceur qui vont s’emparer, en grande partie, de la suite de l’œuvre. Elles ressemblent beaucoup à celles de El Reino : un plan séquence rythmé, tendu, caméra à l’épaule qui suit le personnage principal dans une situation euphorique. La différence c’est que le réalisateur marche à l’envers cette fois. Dans El Reino, la séquence est joyeuse, piquante, il s’agit d’un repas entre collaborateurs qui va ensuite annoncer la tension et le coté dramatique du film. Avec Madre, Sorogoyen prend le parti inverse en commençant son film par LA scène de tension du film avant de basculer dans une œuvre plus contemplative, profonde et douce. Une scène qui, à l’origine, avait été proposée comme court-métrage en 2016 par son réalisateur.*

10 ans ont passé depuis ce terrible coup de fil. On comprend vite que Ivan n’a jamais été retrouvé. Elena vit désormais en France, près de la plage où son fils à disparu. Elle travaille, a un homme dans sa vie et se balade sur le sable tous les jours. Un jour, elle croise le regard de Jean, un adolescent en vacances dans le coin. Une relation tendre et ambiguë va alors se créer et entrer en conflit avec ses souvenirs du drame.

Loin de la tension parfois explosive de ces deux œuvres précédentes, le réalisateur parvient ici à trouver un certain équilibre, non sans instaurer une ambiguïté qui questionne notre moralité par bien des façons.

Tout, dans sa réalisation, sa mise en scène et son esthétique ramène le spectateur au cœur de la mécanique même de Madre : la différence de points de vus et la double lecture. Elena pense avoir (re)trouvé quelque chose chez Jean auquel elle compte bien s’accrocher coûte que coûte. Jean, de son coté, fantasme une relation amoureuse. Quand à l’entourage des deux concernés, ils sont à la fois jaloux, apeurés ou en colère. La famille de Jean voit en Elena une dangereuse psychopathe, son ancienne petit amie voit en elle une rivale et ses amis, une conquête mature. Quand au compagnon d’Elena, il voit en Jean une menace puis il comprend la projection qu’il représente et tente de l’éloigner.

On assiste aussi à une autre barrière : celle de la langue et des origines. Elena est espagnole, elle sort avec un homme espagnol également. Elle a gardé un lien avec son pays mais vit depuis plus de 10 ans dans cette petite région française. Son accent est prononcé, tout le monde connait son histoire, elle est vue comme l’étrangère un peu bizarre et isolée. Jean quant à lui, est un jeune homme à succès qui fait du surf et qui est à l’aise en société ainsi que dans son milieu social. Les deux personnalités sont aux antipodes l’une de l’autre, et avec cette construction de personnages, le réalisateur instaure déjà une double lecture de l’histoire qu’il va nous raconter.

Mise en scène très froide et très précise pour montrer la scission entre les deux personnages

En obligeant le spectateur à se montrer extrêmement vigilant, Rodrigo Sorogoyen joue sur les codes scénaristiques et offre une œuvre aussi belle que complexe. Il faudra beaucoup d’attention pour déceler ce que Elena voit en Jean, toute sa souffrance, son envie, son amour pour lui en tant que jeune homme. Ivan n’est jamais mentionné, mais il est là, partout, dans chaque regard qu’elle porte à Jean, dans chaque geste tendre, chaque rire. La souffrance d’Elena est incroyablement profonde et dépeinte avec une telle pudeur qu’il est parfois difficile de la saisir. Elle l’enveloppe entièrement, la nourrit autant qu’elle la détruit. Et c’est la beauté de l’œuvre de Sorogoyen de parvenir à ne jamais tomber dans le pathos. A tel point qu’on en vient parfois à se demander si elle n’est pas simplement tomber amoureuse de l’adolescent. Il joue sur les codes, l’ambiguïté, la morale, la douleur et les préjugés. Quant à Marta Nieto, elle offre une prestation incroyable et extrêmement complexe où elle incarne la douleur plutôt que de l’exprimer*. Et dans un film avec si peu de dialogues, avec des scènes très quotidiennes et une montée des émotions aussi lentes, la prestation de l’actrice est absolument bluffante de réalisme.

Marta Nieto dans MADRE

Pour cela, le réalisateur instaure une sorte de transition visuelle puissante en se servant de la mer comme personnage à part entière. Je crois n’avoir jamais vu de tels plans. Cette plage, qui reste le seul lien d’Elena avec son fils disparu, rythme depuis 10 ans sa vie et ses émotions. Une mer agitée, sombre, profonde ou au contraire, bleue, calme et douce : ce type de plan revient régulièrement entre certaines scènes. Comme pour illustrer les sentiments des deux personnages et les conséquences de leur relation au fur et à mesure qu’ils prennent de l’ampleur.

Le temps. Perdu, retrouvé, savouré : c’est aussi le cœur de l’œuvre de Rodrigo Sorogoyen. Dans des scènes quotidiennes comme des balades, des verres, des sourires, des soirées, une après-midi devant un film : Elena y voit des projections de ce qu’elle n’a jamais pu vivre avec son fils et Jean y voit une relation amoureuse qui se noue. De ces instants volés et chéris, une relation forte, portée par le désespoir d’Elena et la fougue de Jean, va naitre. Une relation qu’il est difficile de comprendre et d’accepter pour tous les autres personnages, mais aussi pour le spectateur. On est agités, on se questionne, on appréhende et Sorogoyen nous pousse dans nos retranchements jusqu’à la dernière minute. Avec une douceur mais aussi une dureté sans pareille, la douleur d’Elena est analysée jusqu’au dernier moment.

Les portraits de femmes, aussi complexes, aussi bruts, et aussi réussis sont très présents dans le cinéma espagnol. MADRE est un film puissant et douloureux si on y prête l’attention qu’il demande.On y retrouve parfois un peu de JULIETA (2016) de Pedro Almodovar, porté par deux actrices spectaculaires (Emma Suarez et Adriana Ugarte), qui raconte l’histoire de cette mère qui ne parvient pas à refaire sa vie sans l’ombre de sa fille qui a disparue depuis des années.

Dans les deux cas, cette douleur est tellement ancrée en elles, qu’il est difficile de la filmer. Et pourtant, le cinéma espagnol parvient de toute évidence à réussir cet exploit. Ces deux films, portés par des actrices absolument impressionnantes, m’ont paru assez proches dans le traitement de cette souffrance intérieure, même si MADRE me semble plus profond par ses choix esthétiques cités ci dessus et moins accessible tant il peu paraitre âpre par moment.

Adriana Ugarte dans Julieta de Pedro Almodovar

Je vous encourage vivement à vous tourner vers ce film qui, à mon sens, est d’une puissance que l’on voit rarement à l’écran.

Madre de Rodrigo Sorogoyen, sortie en salles le 22/07/2020

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