UN DIVAN À TUNIS de Manele Labidi : tendre expression d’un pays blessé

Tantôt subtil, tantôt exagéré, le divan de Selma (psychanalyste) accueille pendant plus d’une heure trente, toutes les blessures superficielles ou plus profondes d’un pays schizophrène et blessé. Pour son premier long-métrage, Manele Labidi a choisi la comédie pour parler de l’après révolution en Tunisie. Avec son personnage qui,après 10 ans passé à Paris, revient dans un pays qu’elle ne connait plus vraiment, elle permet au spectateur d’avoir le même regard. L’Occident déconnecté rencontre alors un peuple tunisien blessé, apeuré, libre et pourtant pas encore prêt à s’assumer. Entre humour et subtilité politique, Manele Labidi nous offre une comédie légère mais pertinente sur une Tunisie que l’on ne connait pas.

Golshifteh Farahani interprète Selma, psychanalyste qui revient dans son pays après 10 ans passé en France. L’actrice iranienne offre son charisme et sa douceur à ce personnage plein d’ambition, de rêves et de tendresse. Accompagnée de son « patron », Freud, que tout le monde prends pour un frère musulman à cause de sa barbe, la jeune médecin va s’atteler à écouter enfin ce peuple tyrannisé. Et grâce au talent d’écriture de Manele Labidi, tout y passe : homosexualité, mariage forcé, religion, traditions, traumatismes et difficultés d’adaptation aux changements de cap du pays.

Traitée comme une étrangère au sein de sa propre famille, Selma doit s’acclimater à un pays qui ne lui ressemble plus. Elle est libre, célibataire, tatouée, sans enfants et se retrouve dans une ville où les femmes ne sont pas encore considérées comme autonomes, où les jeunes filles rêvent de l’Europe et les parents de mariage. Avec humour, le film nous offre une fenêtre cinématographique sur la Tunisie en pleine transition et sur les douleurs inexprimables de son peuple. La parole devient alors libératrice et donne lieu à des situations aussi coquasses que touchantes. Le combat de Selma pour prouver sa valeur, devient alors celui de toute une ville pour retrouver une certaine liberté et jouir enfin, d’un avenir jusqu’ici incertain.

Un Divan à Tunis brode un portrait sans prétention, d’une population perdue entre modernité et traditions dans un contexte politique en pleine transition culturelle, politique et économique.Les femmes sont mises en avant, l’humour aussi et le décalage entre l’ambition de Selma et la vie de ses patients est tout aussi prenant. Loin des clichés narratifs, Manele Labidi nous offre la première douceur cinématographique de ce début d’année.

LA MÉTHODE KOMINSKY/GRACE ET FRANKIE : senior is the new sexy

Aujourd’hui je reviens vous parler non pas d’une mais de deux séries chères à mon cœur : LA MÉTHODE KOMINSKY créée par Chuck Lorre (diffusée depuis 2018) et GRACE ET FRANKIE créée par Martha Kauffman (diffusée depuis 2015).

Je viens de binge-watcher la saison 2 de La Méthode Kominsky, et entre deux rires francs je me suis dit qu’il fallait absolument vous parler de ces nouvelles séries qui mettent en avant les séniors et qui sont devenues mon nouvel anti-dépresseur.

La recette est la même pour ces deux séries : un duo de séniors, amis depuis longtemps, mais que tout oppose (ou presque) et qui sont pourvus d’un humour incomparable. Le sarcasme, le rire grinçant, l’amitié profonde et la vie quotidienne des séniors sont le socle de ces deux histoires.

D’un coté, nous avons un duo de femmes qui se lient d’amitié après s’être fait larguer par leurs maris qui, après 40 ans de mariage, leur annoncent leur homosexualité (et leur couple). Tornade inattendue dans leur vie, Grace et Frankie vont devoir s’accommoder de cette nouvelle et trouver des solutions. Elles finissent par vivre ensemble et durant 5 saisons, nous font vivre leurs péripéties. Avoir 70 ans et se retrouver seule ça ressemble à quoi? Le quotidien, la sexualité, la mobilité, la mémoire ou encore le sport : comment on s’en sort quand on fait face à la vieillesse ? Entourées de leurs enfants et de leur humour inébranlable, Grace et Frankie nous brossent un portrait de la vieillesse touchant, drôle et profond.

La série est portée par un casting absolument PAR-FAIT avec les fabuleuses Lily Tomlin et Jane Fonda, mais aussi Martin Sheen et Sam Waterson. Malgré une baisse d’intérêt (pour ma part) envers le scénario pour la cinquième saison, Grace et Frankie est une série délicieuse qui se regarde sans faim. On se retrouve à rire de bon cœur, à se questionner et à réaliser combien la vie des séniors peut très vite devenir compliquée. On s’en amuse et s’imagine dans plusieurs années entourées de nos amis. À noter que la série a été créée par l’ancienne co-créatrice de FRIENDS, qui est LA série comédie reine du genre et que la BO de la saison 1 est vraiment géniale ! Si avec tout ça vous n’êtes pas convaincus…

Lily Tomlin et Jane Fonda dans GRACE AND FRANKIE

De l’autre coté, nous avons un duo d’artiste : Sandy Kominsky est un acteur en fin de carrière qui décide de donner des cours à la nouvelle génération. Il est soutenu par Norman Newlander son agent de longue date.

LA MÉTHODE KOMINSKY est une pure pépite. Je crois que sa force est véritablement son écriture et sa simplicité. En effet, la série est assez courte (8 épisodes par saison) et ne s’embarque pas dans des intrigues folles. Arthrite, sexualité, alcool, carrière, décès, maladie ou paternité : la série brosse de nombreux sujets qui finissent par être traités avec une finesse assez dingue. Les dialogues de cette série sont véritablement incroyables. Je me suis surprise plusieurs fois à éclater de rire et c’est assez rare. Le duo Sandy/Norman est à mourir de rire tant ils sont résignés, sarcastiques et pourtant si touchants dans leurs espoirs et leurs désirs.

Il n’y a pour l’instant que deux saisons, mais la série est directement entrée dans le panthéon des œuvres à l’humour grinçant. C’est un petit bijou d’écriture crée par le créateur de THE BIG BANG THEORY et MON ONCLE CHARLIE, deux chefs d’œuvres comiques du petit écran. Mais la dernière (et non des moindres) raison de dévorer cette série, c’est pour son casting : Michael Douglas et Alan Arkin. Rien que ça ! Un duo absolument iconique qui manie parfaitement l’auto dérision et la résignation. Un rôle qui a d’ailleurs valu un Golden Globe à Michael Douglas pour Meilleur acteur dans une série comique. Un pur délice, je vous dis !

THE KOMINSKY METHOD

Les deux séries sont disponibles sur NETFLIX.

PERDRIX de Erwan Le Duc : l’absurde au service de la tendresse ?

N’est pas Dupieux qui veut ! Le premier long métrage de Erwan Le Duc se perd un peu dans son projet initial : mettre l’absurde au service de la tendresse et réinventer la comédie romantique française. Et malgré quelques petits instants merveilleux, PERDRIX peine à trouver le bon filon pour se démarquer. L’absurde n’est pas seulement un genre, c’est aussi un art et Erwan Le Duc n’y a pas encore trouvé sa place. Quentin Dupieux l’assume et en fait des merveilles (Wrong, Rubber, Au poste etc). Son secret : aller au bout de ses idées, quitte à perdre le public. L’absurde c’est un art difficile, complexe et merveilleux à la fois. On s’éloigne de l’attendu, du classique et de la logique pour toucher à quelque chose de plus libre et de plus abstrait. Là où Dupieux excelle, Le Duc se range dans la case des timides malgré de très belles idées.

Réinventer le genre de la romance française c’est une bonne idée. Les comédies romantiques sont de plus en plus insipides et leurs schéma narratif de plus en plus similaire. Découdre ce schéma et se lancer dans un rapport plus complexe a l’amour est donc un point de départ intéressant. PERDRIX raconte la rencontre entre Pierre Perdrix, chef de la police locale d’un petit village dans les Vosges où il ne se passe jamais rien, et Juliette Webb, une nomade avide de liberté et allergique aux règles. Exit le rythme affolant de la rencontre amoureuse de base, les péripéties, les rendez-vous sous la pluie et la réconciliation : ici, l’amour est silencieux. Il se construit par des regards, quelques mots et beaucoup d’absurdité. Des nudistes extrémistes, des carnets remplis de moments de vie, une radio love dans un garage, un spécialiste des vers de terre et un chef du village totalement insignifiant; voilà de quoi se compose le scénario de cette comédie pas comme les autres. Le tout porté par un casting bancal mais efficace avec Fanny Ardant en mère de famille dévouée et en épouse endeuillée, Nicolas Maury en père enfantin et passionné par les vers de terre, Maud Wyler en jeune nomade fuyant le monde et Swann Arlaud, beau et doux dans ce rôle de chef de famille et de village totalement dépourvu d’ambition personnelle. Mention spéciale pour la jeune Patience Munchenbach impressionnante de justesse dans son rôle d’adolescente en conflit avec son père.

La famille Perdrix est une famille qui ne se parle pas beaucoup, endeuillée par la perte du père quelques temps plus tôt. Ils sont quatre survivants, happés par le fantôme du père qui trône au dessus de la table à manger. Une famille figée qui va voir débarquer un ouragan dans son quotidien avec l’arrivée de Juliette, dont toute la vie tient dans sa voiture. Mais au delà du casting qui fonctionne plutôt bien, le film peine à trouver son rythme. Comme ci le réalisateur oscillait constamment entre narration classique, histoire familiale incongrue et tendresse pudique. On ne sait plus trop où regarder, et malgré quelques belles idées, le film finira par résoudre ses conflits internes grâce à la venue d’une tierce personne tout en débouchant sur une belle histoire d’amour : une issue classique et attendue qui fait perdre au film son unicité et son originalité. Swann Arnaud confirme son talent, mais c’est malheureusement tout ce qu’on finira par retenir de PERDRIX. Dommage.

BANDE ANNONCE

PERDRIX de Erwan Le Duc avec Swann Arlaud, Fanny Ardant, Nicolas Maury et Maud Wyler.

En salles depuis le 14 aout 2019.

Les Hirondelles de Kaboul : poésie et liberté au pays de la tyrannie

Tiré du roman éponyme de Yasmina Khadra, Les Hirondelles de Kaboul raconte l’histoire de deux couples afghans sous le régime des talibans. Quatre personnages, quatre visions des choses et quatre destins qui vont se retrouver liés de façon tragique. Atiq est désormais gardien de prison pour femmes tandis que sa femme Mussarat se bat contre un cancer en phase terminale. Mohsen et Zunaira quant à eux sont un couple de jeunes rêveurs, lui est un intellectuel apeuré et elle, une artiste avide de liberté qui écoute de la musique occidentale en cachette. A Kaboul, la vie de ces deux couples va se retrouver bouleversée.

L’adaptation est signée par l’actrice Zabou Breitman ainsi que la réalisatrice Eléa Gobbé-Mévellec (qui a notamment travaillé en animatrice sur le film Ernest et Célestine en 2012) et à déjà fait grand bruit. Présenté à Annecy, Cannes, Cabourg puis Angoulême, le film a reçu un assez bon accueil malgré ses particularités. En effet, les deux femmes ont choisi l’animation pour raconter cette histoire. La réalité du régime taliban est là (lapidation, oppression, violence) mais il se retrouve confronté à la douceur de l’amour et le désir de liberté des personnages : et tout ça, grâce aux techniques utilisées. L’aquarelle, le dessin, la peinture créent des contrastes vraiment intéressants. Visuellement, le film m’a paru réellement magnifique même si certains ont reproché au style graphique de ne pas fonctionner lors des scènes en mouvements etc. Personnellement, je trouve que l’idée des ralentis au niveau de l’image a réussi à donner de l’impact à certaines scènes qui, sans cela, auraient été assez ratées. Cependant, je conçois que l’appréciation d’un style d’animation est assez personnel et il se peut que le graphisme du film déplaise à certains.

Pour ma part, il y a seulement deux points qui m’ont dérangé. Le premier, c’est le rythme du film que j’ai trouvé assez inégal. Le film dure 1h20, ce qui est assez court même pour un film d’animation. Et pourtant, il y a malgré tout certaines longueurs qui sont difficiles à dépasser. Sur un film aussi court, ne pas réussir à maintenir un rythme cohérent et une tension importante est assez décevant, surtout au vu de l’histoire racontée ici. La deuxième chose est le choix de la version originale. Le casting est très bon : Zita Hanrot, Hiam Abbass, Simon Abkarian mais aussi Swann Arlaud. Cependant, le choix de voix françaises posent certains problèmes. En effet, le fait de rendre francophones les personnages dénature un peu le projet et rend le film beaucoup moins puissant. De plus, les acteurs ne sont pas tous très convaincants. Cela peut probablement s’expliquer par le fait qu’il ne s’agisse pas là d’un travail de doublage à proprement parler. En effet, pour Les Hirondelles de Kaboul, Zabou Breitman a souhaité que ses acteurs jouent le film avant d’appliquer leurs voix aux images. Les acteurs ont donc prêté leur voix à des personnages qu’ils ne voyaient pas et pour certains, ils ne semblent pas avoir été très à l’aise durant cet exercice.

Au delà de ces deux éléments qui sont assez perturbants, le film n’en reste pas moins assez sublime. La beauté de certains plans, la noirceur de l’histoire, la justesse du jeu des acteurs et la volonté de parler d’un pays que l’on oublie bien trop souvent suffisent à vous conseiller de voir ce film. Je regrette seulement le manque d’authenticité et le rythme inégal de l’œuvre, cependant, le propos est important et le film bouleverse par bien des aspects.

BANDE ANNONCE

En salles le 4 septembre 2019

CALLS de Timothée Hochet : le frisson par le son

La série crée par Timothée Hochet a été diffusée pour la première fois sur CANAL + en 2017. Le concept ? Dix épisodes d’une vingtaine de minutes maximum, audio uniquement et qui vous plonge chacun dans un univers différent. Il s’agit d’une série dramatique dans laquelle la tension est au maximum. Les personnages sont tous interprétés par des acteurs français avec notamment Matthieu Kassovitz, Jérémie Renier, François Civil, Marina Fois, Sara Forestier et j’en passe. Un casting cinq étoiles pour une série qui s’écoute? Le projet a beaucoup plu et la saison 2 est disponible depuis quelques jours.

Et c’est un coup de maitre. Malgré quelques épisodes un peu plus faibles narrativement parlant, la série porte une tension qui est véritablement prenante. Chaque épisode vous prends aux tripes et votre esprit divague. Votre imagination suit son cours, il s’agit presque d’une série ludique où vous avez le pouvoir des images que vous lui associerez. Comme un bon bouquin, CALLS allie écriture, interprétation, questionnement, frissons et imagination.

La saison 2 ne se centre plus uniquement sur le drame mais glisse vers la nostalgie avec quelques épisodes sur le souvenir, l’amour et la mémoire. Les thèmes sont quant à eux toujours très divers : du thriller de base au questionnement politique il y a de tout ! Certains sont fortement inspirés de certains scénarios comme celui de THE GUILTY de Gustav Moller pour l’épisode 5. Il y a rarement une fin heureuse dans CALLS mais toujours des émotions, des frissons et des interprètes vraiment très bons. On retrouve notamment dans ce nouveau casting : Swann Arlaud, Ramzy Bedia, Lambert Wilson, Ludivine Sagnier ou encore Alban Lenoir. Et ne vous étonnez pas si chaque épisode vous laisse sur votre faim, la mécanique de la série est souvent de ne vous donner aucune réponse sur les évènements que vous venez d’entendre/de vivre. Un très bon moyen de vous rendre accroc !

Certains épisodes sont disponibles sur YOUTUBE pour ceux n’ayant pas accès à MyCanal. Je vous mets quelques liens ci dessous :

Je vous conseille fortement de mettre des écouteurs pour être bien plongé dans chaque épisode. Certains épisodes peuvent vraiment être malaisants (vous voilà prévenus !) mais l’expérience est réellement intéressante et sensorielle. Bonne écoute !