La femme de mon frère : hystérie parfaite chez Monia Chokri

Après avoir été aux cotés de Xavier Dolan dans Les amours imaginaires notamment, Monia Chokri a décidé de se tenir derrière la caméra et de faire éclore son premier long-métrage. La femme de mon frère est sorti en salles cette semaine, mais a été présenté pendant le festival de Cannes en ouverture de la compétition « Un certain regard » et a obtenu le prix coup de cœur du jury. Un film qui a donc déjà un bon pedigree et qui me faisait de l’œil depuis Cannes. Après m’être rafraichit dans ma petite salle de cinéma, j’ai donc enfin pu apprécier le beau et long premier film de Monia Chokri.

L’histoire est simple : Sophia, 35 ans, vit chez son frère Karim à Montréal, le temps qu’elle trouve un emploi. Elle a un doctorat et aucune perspective d’avenir, quand lui s’amuse à droite à gauche tout en étant psychologue. Un duo détonnant et extrêmement touchant qui va exploser au fur et à mesure notamment à cause de l’arrivée de Éloïse, la nouvelle petite amie de Karim (qui n’est autre que la gynécologue de Sophia).

Un film qui dure (près de 2h), mais qui vous plonge dans une petite bulle de sincérité. On décortique les stéréotypes et on s’intéresse aux oubliés. Ces trentenaires trop vieux, trop jeune, trop diplômés et pas assez expérimentés. Dans une société catégorisante, qu’advient-il de vous lorsque vous n’entrez dans aucune case? Vous n’avez pas assez d’expérience, pas assez de diplôme ou alors trop, vous n’êtes pas assez jeune et pourtant déjà trop vieille, vous ne voulez pas d’enfants alors que bon sang, c’est le plus beau jour de la vie d’une femme ! Sophia, jouée par l’excellente Anne-Elisabeth Bossé (Les amours imaginaires ou Laurence Anyways, décidément Dolan est partout!) est totalement perdue, désespérée par sa situation professionnelle, névrosée, fusionnelle avec son frère et à la fois assez indépendante dans ses choix (avortement, refus des conventions etc). Des choix qu’ils s’amusent à faire constamment en se mettant l’un et l’autre face à des dilemmes improbables (tu préfères plonger dans une piscine remplie de ton vomi ou d’asticots?). Cette relation presque trop fusionnelle est touchante. On y sent beaucoup d’amour, de soutien, d’attachement. Comme un vieux couple, le frère et la sœur ne passent pas un instant sans se crier dessus, se chamailler mais ils se soutiennent coûte que coûte. Lorsque Karim tombe amoureux de Éloïse, c’est le drame. Les jeux qu’il faisait avec sa sœur se transforment en complicité amoureuse dont elle est totalement exclue. Petit à petit, la seule chose qui raccrochait Sophia à la réalité lui échappe. Elle s’évade alors chez ses parents, un vieux couple divorcé depuis des années mais qui vit encore ensemble. Une relation peu commune mais profondément touchante. Le sempiternel repas de famille qui tourne au drame arrive alors. Mais au lieu de recréer ce que l’on connait déjà et ce que l’on attend, Monia Chokri s’amuse et nous déroute. Les personnages sont si bien écrits que tout fonctionne. Les dialogues avec le père, bourré d’humour malgré lui, les phrases assassines entre Sophia et Karim, le regard perdu d’Éloïse etc. L’humour est au centre de ce film au charme fou, et certains dialogues sont très aiguisés et très drôles. Ajoutez à cela le charme du québécois et vous obtenez des répliques divines.

Au delà de l’écriture qui est vraiment de qualité pour un premier film, malgré quelques scènes qui ne fonctionnent pas très bien (notamment les scènes avec Jasmin, le date de Sophia, qui sont au début assez chaotiques), c’est également le choix de la musique et du montage lié à celle-ci qui m’a énormément plu. La BO est vraiment géniale, entre tubes pré-existants et compositions de Olivier Alary : Monia Chokri s’est amusée et ça se ressent. Le tube groove Only You de Steve Monite, la pop française de Petula Clark, Bach ou encore Beethoven ainsi qu’un thème récurrent de flute qui ponctue le film. Certaines transitions (assez brutales) sont exclusivement musicales et je trouve que ça donne au film une dimension fantaisiste absolument délicieuse et qui fonctionne très bien au vu du ton général du film.

Le premier film de Monia Chokri domine tout : féministe, libre, dérangeant, hilarant et totalement jouissif. La femme de mon frère est une véritable réussite où se côtoient l’amour, l’humour, la vie et ses désillusions. La jeune réalisatrice filme avec douceur et brutalité à la fois. Il n’est fait aucun cadeau aux personnages et pourtant, on sent tout l’amour qu’elle a pour eux. Le plan de fin, long et métaphorique, est digne d’un Renoir ou d’un Rohmer : plan large, nature, musique, banalité embellie. On ressent son admiration pour son ami Xavier Dolan qui a lui même livré l’un de ses films les plus personnels cette année à Cannes (Matthias et Maxime) et qui s’amusait aussi des relations et du quotidien, entre amitié et amour, relation fraternelle ou charnelle. Encore une actrice qui se glisse derrière la caméra et qui j’espère le restera !

La femme de mon frère de Monia Chokri avec Anne-Elisabeth Bossé, Patrick Hivon, Evelyne Brochu, Sasson Gabai etc..

ZOMBI CHILD de Bertrand Bonello : ne jouez pas avec les esprits !

Il ne s’agit pas là d’un remake de The Walking Dead version enfance macabre, ni de zombies à la Roméro ou encore du dernier Jarmush (The dead don’t die) présenté en compétition officielle cette année, et diffusé en ouverture du festival. Ici, Bertrand Bonello ne reprend pas la figure du zombie comme elle a pu être interprétée depuis le XXe siècle. Il troque le « E » et remet en avant le « I » pour parler des racines du terme : la zombification. Il s’agit d’un véritable rite dans les caraïbes et notamment à Haïti :

sert à qualifier les victimes de sortilèges vaudous permettant de ramener les morts à la vie ou de détruire la conscience d’un individu afin de la rendre corvéable à merci. Le mot « zonbi » signifie en créole « esprit » ou « revenant ». Il désigne également des dieux esprits de tribus africaines.

Bande – annonce du film ZOMBI CHILD

Après son biopic sur (Yves) Saint Laurent en 2014 porté par Gaspard Ulliel et son analyse d’une jeunesse sans repères qui pose des bombes dans Paris (Nocturama, 2016), Bertrand Bonello a donc enfin son film de zombi(e). Il propose une relecture d’un rite haïtien méconnu mais aussi d’un fait divers survenu en 1962 à Haiti. Un homme (le grand père de Mélissa, dans le film), Clairvius Narcisse, a été empoisonné, enterré vivant, puis déterré et réduit en esclavage. Le cas de cet homme a parait il été étudié par l’anthropologue canadien Wade Davis. Il en a fait un ouvrage, Le Serpent et l’arc-en-ciel, qui a d’ailleurs servi de base au film L’emprise des ténèbres de Wes Craven.1 En réalité, Clairvius Narcisse aurait été empoisonné par ce que l’on appelle la « poudre de zombie ». Interviewé par RFI en mars 2018, Philippe Charlier, anthropologue, médecin légiste, spécialiste de la mort et des cimetières, évoquait au micro de la chaîne son long travail d’enquête sur le sujet à Haïti. Selon lui, l’usage de cette « poudre de zombie » n’est pas rare en Haïti. « C’est évidemment une pratique illégale […] Et ce qui est assez intéressant, c’est qu’on ne la trouve quasiment nulle part ailleurs à la surface du globe – sauf en Haïti. C’est considéré comme l’équivalent d’un véritable empoisonnement d’après le code pénal haïtien et puni d’une peine d’emprisonnement ». Et de préciser un peu plus loin : « pour «créer un zombie», faire une zombification, ce n’est pas juste quelque chose de pharmacologique, ce n’est pas juste une drogue. Il y a énormément de choses qui rentrent en compte, à commencer par la croyance même de l’individu là-dedans et puis il y a des cérémonies… Mais néanmoins, un des principes actifs les plus importants c’est la tétrodotoxine, une substance qu’on appelle un neurotoxique, qui va bloquer pas mal de terminaisons nerveuses, qui va produire en quatre ou cinq heures, voire six heures, un état de mort apparente chez la victime. Vu de l’extérieur, on a l’impression que la personne est complètement morte, mais en fait elle respire très légèrement, sa température baisse, le cœur se met à battre très lentement. On a vraiment l’impression que tous les signes de mort son présents, alors que la personne est totalement consciente : si on lui ouvre les yeux, elle voit, et puis elle continue d’entendre et surtout de comprendre tout ce qui se passe autour d’elle ». Il s’agit donc d’une « zombification », d’un état de torpeur ou de léthargie dans lequel on est plongé sans consentement. Rien à voir donc avec une morsure ou des morts revenants à la vie. Bonello s’interroge sur l’image du zombie que les films ont mis en avant et questionne ce mythe moderne en y apportant une réalité haïtienne très intéressante et beaucoup plus ancienne.

Comme dans ses œuvres précédentes, il plonge à nouveau son public dans des allers-retours entre passé et présent, les époques diffèrent mais les souvenirs restent. Les problèmes de cœurs des adolescentes, les souvenirs familiaux qui hantent Melissa, les images de Clairvius en zombi, des forces qui les dépassent (le vaudou) : tout est extrêmement bien filmé et scénarisé. Tourné en un an, en France et à Haïti, le film est un ovni cinématographique rempli de références aux films d’horreurs et rythmé par les chansons du rappeur français Damso. Oui oui, vous avez bien lu. Damso, des rites haïtiens, entre passé et présent : ZOMBI CHILD est une œuvre totale mais difficile à appréhender.

Après la mort de ses parents pendant le tremblement de terre en 2010 à Haïti, Melissa arrive à Paris dans le pensionnat de la Légion d’Honneur. Entre passé et présent, la jeune fille et ses nouvelles amies se questionnent, se testent et se toisent.

ZOMBI CHILD de B. Bonello : Haïti, 1962. Un homme est ramené d’entre les morts pour être envoyé de force dans l’enfer des plantations de canne à sucre. 55 ans plus tard, au prestigieux pensionnat de la Légion d’honneur à Paris, une adolescente haïtienne confie à ses nouvelles amies le secret qui hante sa famille. Elle est loin de se douter que ces mystères vont persuader l’une d’entre elles, en proie à un chagrin d’amour, à commettre l’irréparable

Malheureusement, malgré un scénario vraiment intéressant et un traitement du sujet original, je suis restée totalement en dehors du film. Les actrices sont très douées, pourtant non-professionnelles, elles sont très justes et surtout Wislanda Louimat (Melissa) qui parvient à proposer un personnage très mature et très dense. Cependant, certaines choses m’ont semblé grotesques et m’ont totalement laissée indifférente : les rêves de Fanny sur son histoire d’amour, la lumière sur certaines scènes qui rend l’histoire onirique voir fantastique, les danses vaudous à l’extrême et les références au premier film L’exorciste (scène d’une danse horrifique et de possession). Tout ces éléments ont contribué à me laisser spectatrice de l’œuvre. Là où le cinéma est justement fait pour ressentir et réagir, ZOMBI CHILD m’a laissée passive.

Bertrand Bonello signe ici une œuvre déroutante, comme souvent, avec un scénario intéressant et des interprètes douées. Mais le film peine à toucher le spectateur et les émotions sont trop figées pour être partagées. Malgré quelques scènes perturbantes ou fantastiques, on ne parvient pas à entrer dans l’histoire ni à s’intéresser réellement aux personnages. Seul le propos presque documentaire du film sur les évènements de 1962 est véritablement prenant.

ZOMBI CHILD, en salles depuis le 12 juin 2019. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs 2019.

[ Zombi Child : l’histoire glaçante d’une authentique zombification survenue en 1962 ]= »Retour à la note 1 dans le texte »

CANNES 2019 – Parasite de Bong Joon-Ho (Palme d’or)

Et la palme d’or est attribuée à … Parasite de Bong Joon-ho ! Au delà des sempiternelles discussions sur le pourquoi du comment et surtout sur le mérite du réalisateur concernant ce prix, je pense que cette palme a une toute autre signification. Le film est vraiment bon, malgré quelques choix décevants à mon sens (j’y reviendrai plus bas dans mon analyse) et il fait partie des meilleurs films diffusés sur la croisette cette année. En partant de là, il méritait évidemment de repartir avec quelque chose. Là où il faut se questionner c’est … pourquoi la palme cette année? Bong Joon-Ho est un très grand cinéaste coréen, connu notamment pour ses œuvres comme Memories of Murder (2003), The Host (2006), Mother (2009) ou encore Snowpiercer (2013). Des œuvres poétiques, sociales, politiques et souvent violentes que ce soit dans les gestes, dans la mise en scène ou le dialogue. Des films qui n’ont jamais connu de véritables ovations en festival et surtout à Cannes, où l’année dernière son dernier film Okja avait reçu les huées du public lors de l’apparition du slogan de la plateforme de streaming Netflix pour laquelle le film avait été crée. Un parcours et une expérience cannoise/française assez perturbante pour le réalisateur qui mérite pourtant toute notre attention. Il est donc émouvant et appréciable que cette année, Parasite reçoive autant de critiques positives et qu’il reparte avec la plus haute distinction française. Cependant, j’ai toutefois été assez surprise de ce choix. Parasite est un film qui traite du même sujet que tous ses prédécesseurs, thème fondateur des œuvres de Bong Joon-ho : la lutte des classes.

La lutte des classes, la cohabitation entre les riches et les pauvres est un problème universel dans le monde actuel. Qu’on le veuille ou non, nous sommes obligés de coexister, et le film parle des difficultés qui en résultent. En France, vous avez le mouvement des « gilets jaunes », qui a démarré en raison du prix de l’essence , puis a pris une autre tournure. Nous avons le même genre de tensions en Corée . Or, je ne pense pas qu’on arrivera à une solution miracle , ni qu’il faille attendre un messie.

Bong Joon-Ho, Propos recueillis par Laurent Carpentier, à Cannes pour Le Monde

Un thème, un problème universel qui lui tient à cœur, qu’il réinvente à chaque fois et dont il parle dans tous ses films avec une approche différente. Dans Parasite, l’approche est celle de la comédie : une comédie « tragicomique » comme il le précise dans plusieurs interviews. Habituée à sa maitrise du rythme, de la poésie, de l’écriture et de la mise en scène, j’ai été assez déçue de voir que le film ratait son virage dans la dernière partie. En effet, lorsque la comédie laisse place au tragique, les évènements semblent bâclés ou fourre-tout. Le rythme est inégal, la fin trop lente et surtout les sous-textes sont expliqués de nombreuses fois. Ce film a été écrit pour le grand public et cela se sent. Bong Joon-Ho, après avoir été hué par une partie des spectateurs cannois l’an dernier, est revenu avec un film pour mettre tout le monde d’accord. Et c’est le bémol. C’est dommage parce que, même si Parasite a tout de son auteur (mise en scène incroyable, photographie magnifique, acteur fétiche et sous texte politique), il tombe presque dans la caricature de son thème. La dernière partie est bien trop longue et il nous explique par tous les moyens ce qu’il a tenté de nous montrer pendant 2h20. Le film perd de son intérêt à la minute où le réalisateur coréen croit nécessaire de prendre les spectateurs par la main. Sa filmographie est faite de films politiques et poétiques, jamais il n’a fait en sorte de simplifier son propos mais plutôt de le laisser être interpréter par le spectateur et c’est ce qui fait sa force. Cette fois, il a bien trop appuyé les choses et malgré des dialogues (et des situations) certes très drôles, le film manque cruellement de subtilité.

Bong Joon-Ho et la Palme d’or au Festival de Cannes 2019

On comprend alors que ce choix de la part du jury du 72e festival du film est principalement politique (comme souvent). S’agit-il de montrer qu’un réalisateur boudé pour ses choix peut être encensé par la suite (dans ce cas c’est un grand espoir pour Kechiche par exemple)? S’agit-il d’une manière de soutenir ces questions de lutte des classes qui se posent dans le monde entier et en France depuis quelques mois avec les gilets jaunes? Ou est-il possible que, pour une fois, la palme d’or ai été donnée à un film populaire, actuel, politique ET accessible? En tous les cas, la carrière de Bong Joon-Ho méritait cette palme et j’ai été très émue de la voir lui être remis. Mais si on s’arrête uniquement au film auquel elle était destinée … je suis assez perplexe. Je reviendrais d’ailleurs dans quelques jours vous parler du film qui, à mon sens, méritait ce prix pour bien d’autres raisons.

Mais du coup, cette palme d’or, ça donne quoi véritablement?

Palme d’or méritée ou non, la question n’est plus si pertinente. Le film sort aujourd’hui (05/06/2019) dans les salles françaises et je vous conseille très fortement d’aller le voir. Ce n’est pas le meilleur film de son auteur mais c’est un film qui fourmille d’idées, de beauté et d’humour. Il est d’ailleurs assez pertinent de commencer par celui ci, pour ceux n’ayant encore jamais vu d’œuvres de Bong Joon-Ho. Étant assez accessible, le film vous plongera dans l’univers de son réalisateur et dans ses thèmes de prédilection (lutte des classes, pauvreté, famille etc). Les acteurs sont également des personnes récurrentes dans la plupart de ses films ( Song Kang-Ho) et la mise en scène est également très proche de ce qu’il aime faire (pleine de métaphores, de plans larges, de détails etc). Parasite est, je pense, une bonne entrée en matière dans l’univers du réalisateur sud-coréen. Vous pourrez ensuite découvrir ses films précédents avec Snowpiercer par exemple, adaptation des comics avec un gros budget et un casting plus « américain », qui est l’un des films les plus onéreux de sa filmographie même s’il n’est pas aussi subtil que d’autres. Puis vous pourrez vous approchez de Okja, ovni porté par Tilda Swinton (incroyable comme toujours) et enfin attaquer les plus gros morceaux à savoir Memories of Murder (sublime), Mother ou encore Barking Dog.

Parasite raconte l’histoire d’une famille très pauvre qui va réussir à s’infiltrer dans la maison d’une famille très riche en se faisant embaucher dans chaque poste essentiel au fonctionnement du quotidien de cette élite (aide aux devoirs, chauffeur, gouvernante etc).

Toute la famille Ki-taek est au chômage. Après avoir été présenté à une mère de famille des beaux quartiers, le fils réussit à trouver un emploi de professeur de maths auprès de l’adolescente de la famille. De fil en aiguille, et surtout après de nombreuses machinations, la famille Ki-taek toute entière parvient à se faire embaucher chez les Park. Un envahissement dans un monde qui n’est pas le leur et qui va entrainer de nombreuses complications.

Le scénario de base est assez simple mais puissant. La lutte des classes en première ligne, les différences de quotidien, la crédulité de l’élite et les complots des pauvres pour prendre leur place : Bong Joon-ho pose les bases. Mais comme toujours dans ses films, il y a de nombreuses subtilités. L’une des premières scènes du film montre les deux jeunes Ki-taek en train de chercher nerveusement du wifi dans le sous-sol qui leur sert d’habitat. Une situation grotesque mais qui n’est pas sans rappeler celle que nous vivons tous chaque fois que l’internet nous échappe. Bong Joon-ho met alors l’accent sur de nombreuses choses qui parasitent notre quotidien : la recherche de reconnaissance, d’argent et aujourd’hui de wifi. Le titre du film n’est pas destiné uniquement à la famille Ki-taek, mais également à la famille Park, a la pression sociale, aux inégalités qui parasitent notre quotidien etc.

Des subtilités qui s’évaporent dans la dernière heure de film mais je n’en dirais pas plus, pour respecter votre expérience du film comme l’a demandé publiquement Bong joon-ho dans une lettre ouverte à la presse internationale : « Je vous demande donc de bien vouloir protéger les émotions des spectateurs : Quand vous écrirez une critique du film , je vous prie de bien vouloir éviter de mentionner ce qui va se passer après que le fils et la fille aient commencé à travailler chez les Park , tout comme les bandes annonces s’en sont gardées. Ne rien révéler au-delà de cet arc narratif sera, pour le spectateur et l’ équipe qui a rendu ce film possible, une véritable offrande ».

Je m’arrête donc là et reviendrai surement avec une analyse plus poussée dans quelques temps lorsque le film ne sera plus en salles. Je vous encourage fortement à aller découvrir cette drôle de palme sur grand écran. Bong Joon-Ho est un plasticien hors pair, un poète, un dialoguiste et un réalisateur formidable. Il est, à mon sens, l’un des plus grands cinéastes de notre époque. Parasite n’est pas son film le plus fort, mais il vaut le détour, ne serait-ce que pour quelques plans absolument parfaits ou certains dialogues aiguisés. Et comme je le disais plus haut, c’est certainement son film le plus « accessible » et qui parlera à tous.

Rendez-vous dans les salles dès aujourd’hui pour découvrir sur grand écran Parasite de Bong Joon-Ho et dans vos canapés pour s’immerger dans son univers pour ceux qui ne le connaissent pas encore !

CANNES 2019 – Rencontre avec Robert Rodriguez : créativité et retour aux sources

Le Festival de Cannes ce n’est pas uniquement des files d’attentes immenses pour voir un film, mendier une invitation pour le tapis rouge ou se faire recaler des séances les plus demandées. C’est aussi des évènements incroyables (et uniques) par ci par là, qui permettent au public de rencontrer des professionnels ou de découvrir un film et un univers particulier. Cette fois ci, après trois longues heures d’attente, j’ai eu la chance de participer à la masterclass organisée (par et) avec Robert Rodriguez, grand ami de Tarantino mais surtout réalisateur de El Mariachi (1993), Sin City (2003) ou plus récemment Alita : battle angel (2019). Un réalisateur qui ne fait pas partie de ceux qui me font vibrer mais plutôt de ceux qui m’interpellent notamment par leur travail technique et leur implication dans les œuvres. Personnage haut en couleurs, avec une forte personnalité, il a débarqué sur la scène de la Quinzaine des Réalisateurs avec son chapeau de cowboy et ses notes pour nous parler de son nouveau film RED 11 et de son histoire. Retour sur cette rencontre riche et passionnante.

Avant toute chose, re-contextualisons le travail de Rodriguez sur El Mariachi qui est le point de départ de sa carrière mais aussi de ce nouveau film : RED 11. Il faut savoir que pour son premier film, Robert Rodriguez n’avait pas un sous en poche. Il a donc pris le pari fou, de réaliser ce premier long métrage dans des conditions précaires : une équipe réduite, un réalisateur multi taches (scénariste, réalisateur, chef opérateur, monteur, producteur etc) et surtout, un budget minuscule de 7000 dollars.

Affiche du film El Mariachi de Robert Rodriguez (1993)

Un pari qui lui a permis d’acquérir des connaissances sur tous les métiers nécessaires à la création d’un film et surtout, qui lui a apporté la consécration puisque El Mariachi a remporté plus de 2 millions de dollars au box office et le prix du public au festival SUNDANCE ainsi qu’à DEAUVILLE en 1994. Un succès qui lui permettra de lancer sa carrière et également, de proposer une trilogie avec Desperados en 1995 et Il était une fois au Mexique en 2003 (Once Upon a time … in Mexico, titre qui n’est pas sans rappeler celui du nouveau film de son ami Quentin Tarantino, en compétition officielle à Cannes).

Ainsi, Robert Rodriguez a souhaité réitérer l’expérience, 25 ans plus tard. Avec RED 11, un film d’horreur sur fond d’autobiographie, le réalisateur montre une nouvelle fois qu’avec peu de moyens on peut parvenir a un résultat assez incroyable et aller au bout de ses idées. 14 jours, une équipe technique composée principalement d’amis et de ses fils ainsi qu’un budget de 7000 dollars.

Durant cette masterclass, il a beaucoup insisté sur le fait que : « ce qui tient un film c’est la créativité ». Pour lui il était essentiel de mettre en avant ce point là : ce n’est pas une question de moyens financiers, de contacts, de réseaux ni même de temps. Il s’agit de prendre sa créativité, de lui donner tout ce qu’on a et de faire vivre nos idées (il a d’ailleurs plaisanté en précisant qu’il ne faut jamais risquer d’avoir pour épitaphe : « j’ai pas le temps »). Il a donc commencé par nous présenter en avant-première quelques minutes du making-of du film (qui sortira sous forme de documentaire) qu’il considère comme étant un « mode d’emploi pour les jeunes cinéastes sur le mode de fabrication d’un film avec un budget aussi serré ».

« J’ai tellement appris de cette première expérience » confie Rodriguez à propos d’El Mariachi. « C’est la raison pour laquelle je suis toujours dans le milieu en tant que réalisateur. Tu apprends tellement en étant ta propre équipe. Cela a été vraiment intéressant de retenter cette aventure d’autant plus que j’ai pu la documenter ».
Source : FilmsActu

Dans les deux extraits (une dizaine de minutes chacun) il met en avant des astuces pour écrire un scénario efficace, notamment avec un système de fiches (comme des fiches de révisions pour les étudiants). Il vous suffit d’écrire les idées principales : une idée/une scène/une fiche. Ensuite vous les posez par terre, et vous visualisez votre film. Si le rythme commence à ralentir, il faut absolument un élément fort à la fiche 12 ! On le voit donc étaler les scènes de RED 11 sur le sol et réécrire ses fiches au fur et à mesure. Une séquence assez intéressante suivie de celle du casting. Rodriguez a insisté sur le fait qu’en général, et surtout lors d’un film au budget serré, il est important d’avoir le visage de ses personnages en tête très vite. Le casting lui permet donc de mettre un visage sur chaque personnage et de réécrire au besoin certaines scènes en y mettant les traits de personnalité des acteurs choisis. Un premier échange passionnant donc suivi d’un deuxième extrait qui se concentrait principalement sur le montage et les petites astuces techniques : effets spéciaux, lumières, angles de caméras etc.

Un montage extrêmement précis et indispensable pour faire un film de qualité qui ne semble pas avoir été fait avec de la récup. Effets spéciaux (un aimant sous une table qui actionne un pouvoir surnaturel ou une paille coincée derrière une oreille qui donne l’illusion d’une seringue en plein globe oculaire), cascades (saut de 30 cm qui donne ensuite l’impression d’avoir été effectué de plusieurs mètres) ou encore musique additionnelle : le montage est certainement la partie la plus importante dans la création de RED 11 et Rodriguez semble y avoir passé un temps monstrueux. Mais alors, le résultat, ça donne quoi?

RED 11 est un film passionnant. Ne serait-ce que par sa condition d’œuvre créée sous la contrainte et en famille, avec un petit budget et un casting tout neuf. Le film est réellement intéressant, surtout lorsqu’on a en tête toutes les petites astuces de mise en scène ou de bricolage dont le réalisateur et son équipe ont mis en place. L’histoire est donc celle d’un jeune cinéaste qui s’engage dans une expérience médicale pour rembourser un prêt de 7000 dollars (tiens donc) à un gang. Une histoire quasiment autobiographique puisque lorsqu’il a fallu tourner El Mariachi, Robert Rodriguez a fait de nombreux séjours en hôpital pour servir de cobaye (ou de « rat de laboratoire » comme il aime le préciser) et gagner de l’argent de cette manière là. Entre horreur, gangster, humour et complot : le film est savamment dosé et les acteurs sont tous incroyablement crédibles. On retrouve d’ailleurs son ami Carlos Gallardo qui jouait le rôle principal dans El Mariachi. Des retrouvailles qui représentent un joli clin d’œil à la carrière des deux artistes.

RED 11 est un petit film crée grâce à une grande créativité et une belle passion. Cette masterclass a été une petite bulle d’oxygène au milieu de l’effervescence de Cannes. Une séance qui a remis les pieds sur terre et redonné de l’espoir, suivi d’un film totalement improbable qui a fait mouche au milieu des grosses œuvres présentées en compétition.

Robert Rodriguez (en noir avec le chapeau) et son équipe à sa droite lors de sa masterclass au Festival de Cannes 2019

Une belle rencontre et un beau moment. RED 11 de Robert Rodriguez et de la RR production, n’a pas encore de date de sortie française mais je vous tient au courant très vite ! En attendant, je vous mets quelques liens pour écouter ou lire les propos de Rodriguez sur ce film.

Podcast France Inter – Les 15 premières minutes de la master class

Petite interview de Robert Rodriguez à Cannes 2019 (allo ciné)

Interview Robert Rodriguez « Collider » sur RED 11

CANNES 2019 – Matthias et Maxime de Xavier Dolan

Un film de potes qui se transforme petit à petit en comédie romantique suite à un baiser lors du tournage d’un court-métrage. Voilà comment est résumé le dernier film de Xavier Dolan (en compétition officielle) par certains journalistes, et c’est tellement réducteur. Car oui, le jeune réalisateur québecois revient avec un film rempli d’amour et d’amitié, mais aussi de violence, de sincérité et de douceur. Un film qui bouleverse malgré quelques longueurs et qui est pour lui un nouvel exercice et un « nouveau départ » comme il aime le dire.

L’amitié entre « les deux M » est bien plus complexe qu’il n’y parait et ce depuis le début du film. On comprend très vite qu’ils ont toujours été bien plus proches que tout le reste de la bande mais qu’ils ne l’ont jamais véritablement assumés ni compris. Le baiser qu’ils échangent devant la caméra d’une de leur amies n’est qu’un prétexte pour raviver des sentiments enfouis depuis bien longtemps. Issus de deux milieux totalement différents : Matthias est fils d’avocat et Maxime fils de toxicomane. La violence est présente dans leur quotidien mais par des aspects différents. Matthias est confronté à une vie tracée qui l’enferme dans un quotidien qui ne lui ressemble pas et qui le fait souffrir profondément. Maxime quant à lui est face à une mère toxico, violente et abjecte qui lui reproche sa propre existence constamment. Alors, quand Maxime décide de partir en Australie pendant deux ans, les deux amis doivent se dire au revoir. Mais comment dire adieu à une relation si complexe et qui n’a finalement jamais aboutie?

Xavier Dolan offre une œuvre entière, emplie d’amour envers le cinéma mais aussi envers ses amis. On sent toute la douceur du réalisateur dans sa manière de filmer ces visages, cette bande d’amis soudés depuis des années. Certains plans sont absolument sublimes, notamment ceux qui lient Matthias et Maxime. Mais c’est surtout le montage qui est à saluer. Il est d’une précision et d’une poésie incroyable, sans en faire trop. Sans ça, le film aurait eu un tout autre aspect et on sent bien le gros travail derrière ce choix de montage qui permet à Dolan d’insufler un nouveau rythme qu’on ne lui connaissait pas jusqu’à présent. Un rythme avec lequel il s’amuse en le faisant chavirer entre euphorie et lenteur. Les scènes de groupe sont vraiment très réussies, ce brouhaha permanent lorsqu’on est entre amis, les blagues et les taquineries qui fusent, l’alcool et la proximité des corps : tout y est. En outre, le jeu de Xavier Dolan (qui interprète le rôle de Maxime) est réellement bouleversant et le personnage lui sied à merveille.

Matthias et Maxime est une œuvre accessible, emplie d’amour et qui nous offre des images absolument magnifiques. Un condensé de douceur et de violence qui résonne en chacun de nous. Une histoire d’amour mais aussi de vie qui en dis beaucoup, autant sur son réalisateur que sur la violence des sentiments que l’on peut parfois ressentir envers les autres mais aussi envers nous mêmes. Un thème qui nous rappelle furtivement son travail sur Les amours imaginaires (2010). A ne pas rater.

SORTIE le 16 Octobre 2019.