CALENDRIER DE L’AVENT #18 : THE LIGHTHOUSE, la folie éprouvante et radicale par Eggers

Aujourd’hui, en ce 18e jour du calendrier de l’avent, je suis ravie de vous parler (enfin!) d’un film très particulier.

Remarqué lors de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes cette année, c’est LE film pour lequel je me suis battue corps et âme pendant toute la durée du festival sans jamais parvenir à entrer en salle. Quand tout espoir semblait vain, voilà que le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, monument culturel de la rentrée strasbourgeoise depuis 12 ans, décide de frapper fort en proposant THE LIGHTHOUSE de Robert Eggers en film d’ouverture ! Ni une ni deux, j’étais la première à me jeter sur les places, et c’est finalement dans ma propre ville que j’ai réussi a visionner ce film totalement fou, trois mois avant sa sortie officielle en salles.

Aujourd’hui, le film sort enfin en salles, et je vous encourage à aller le voir rapidement ! Et pour vous motiver : voici mon avis !

THE LIGHTHOUSE a une intrigue très minimaliste : deux marins se retrouvent isolés dans un phare. Eggers s’inspire, en plus d’écrits d’auteurs comme Herman Melville, de journaux de bord tenus par des marins et gardiens de phares. Le film a deux particularités : son format et sa forme. En effet, le film est diffusé en 4/3 ce qui signifie que vous allez le voir sur grand écran, mais que l’image ne prendra place que dans un format carré. De plus, le film est en noir et blanc. Deux singularités associées au genre fantastique, ce qui donne au film un cachet vraiment particulier. Le visionnage du film est une expérience en lui même. Le but du réalisateur? Mettre le spectateur dans une position inconfortable, et c’est réussi.

The Lighthouse est un film incroyable. Drôle, cru, violent, organique, sublime : cette œuvre est complétement folle. Portée par un duo improbable, c’est l’une des grosses claques de cette année pour ma part. Il a pris place dans mon top 2019 en un rien de temps.

Willem Dafoe est effrayant et totalement perché. Et même si son talent n’est plus un secret, il parvient encore a surprendre avec son élocution, ses expressions et surtout ce regard dément qui dérange mais obsède. Robert Pattinson est une révélation, il incarne parfaitement cette folie qui s’empare de son esprit et de son corps petit à petit. Certaines scènes sont absolument divines, et il est totalement convaincant. Sa vigueur, sa soif de vivre puis son désespoir, dans un film où les dialogues sont très rares, Pattinson parvient à habiter le personnage dans son entièreté. Corps amaigri, regard vide ou animé d’une incroyable fureur, gestuelle désespérée ou violente : l’acteur donne tout ce qu’il peut et réussi avec brio à nous faire ressentir sa douleur.

L’esthétique du film est particulièrement inoubliable. Le plan final est d’une beauté absolue. Sa composition rappelle parfois certains tableaux de la série Hannibal. L’horreur mêlée au fantastique dans des séquences d’une pure beauté. Le noir et blanc accentue certains contrastes et donne au film une puissance nouvelle et une certaine profondeur.

Le film est assez long, mais il me semble que sa durée fait partie de l’expérience. Peu de parole, une folie qui s’installe puis qui explose, un format particulier, une esthétique singulière et une horreur frontale : THE LIGHTHOUSE est un petit bijou de cinéma. Certains diront qu’il ne raconte pas grand chose, et je peux les comprendre. Mais saisir l’abandon à la folie de cette manière, c’est du grand art. Et ça vaut le coup d’oeil !

THE LIGHTHOUSE est un film douloureux. Il y a très peu de subtilité. Les acteurs nous font ressentir leur perdition, leur folie, leur douleur avec brio. Presque synesthésique, le film nous rend mal à l’aise. Mais sa beauté et sa plongée au cœur de la folie humaine est sans faille. A voir absolument !

CALENDRIER DE L’AVENT #11 – Ma palme d’or

Aujourd’hui, je suis vraiment ravie de pouvoir enfin vous faire découvrir LE film qui m’a le plus touché cette année.

La palme d’or du Festival de Cannes c’est un prix prestigieux que de nombreux réalisateurs rêve d’obtenir. Chaque année la sélection est composée d’une douzaine de films qui se disputent la première place pendant une dizaine de jours. Cette année, la palme d’or a donc été attribuée à PARASITE de Bong Joon-Ho. Un réalisateur que j’adore et je suis ravie qu’il ai été enfin récompensé.

Seulement voilà, entre les scandales, les montées des marches hurlantes et les photocalls qui crépitent : un film, un seul, s’est réellement figé dans mon cœur. Il s’agit du film qui a remporté le prix Un Certain Regard : La vie invisible d’Euridice Gusmao de Karin Ainou. Et je trouve ça extrêmement dommage qu’il n’ai pas été programmé en compétition officielle car pour moi, c’est LA palme d’or de ce festival.

Ce film brésilien raconte l’histoire de deux sœurs, entre 1940 et 1960, qui tentent de construire leur vie et d’avancer en tant que femme dans un Brésil oppressant et des traditions archaïques. Une histoire d’amour fraternelle, de lutte, de survie, d’absence et de mémoire : un film entier porté par deux actrices absolument parfaites. Julia Stockler (Guida) est une révélation, sa présence à l’écran est magistrale.

J’ai découvert ce film par hasard, à l’issue de la cérémonie de clôture Un Certain Regard. Et j’ai été complètement charmée. LA VIE INVISIBLE D’EURIDICE GUSMAO est une fresque incroyable portée par deux femmes aux destins différents mais liées à jamais. Le film dépeint avec une beauté folle les différences sociales et culturelles dans une ville aussi belle que triste, aussi libre que soumise.

Guida s’enfuit après une dispute avec son père. Lorsqu’elle revient quelques années plus tard, enceinte, ses parents lui ferment la porte à cause du déshonneur qu’elle a porté à la famille. Personne ne prévient alors Euridice , sa sœur, de son retour. Durant plus de 20 ans, elles vont vivre l’une sans l’autre, dans des sphères sociales totalement différentes. Le souvenir de l’autre sera constamment présent. La ville, devient alors un personnage vivant qui lie inconsciemment les deux sœurs.

Cette histoire m’a bouleversée. Sûrement parce que Karim Ainouz parvient, avec une extrême délicatesse, à mettre en avant toute la complexité des relations familiales. Mais ce n’est pas le seul propos du film, au contraire. Le réalisateur met en lumière l’émancipation des femmes dans un Brésil des années 50 très traditionnel. Que ce soit Euridice et son mariage qui l’empêche de vivre de sa passion ou Guida élevant seule son fils dans les favelas : le film raconte le combat de deux femmes pour faire entendre leur voix dans cette ville immense où personne ne semble les entendre. La solitude, la douleur, les conventions, le regard des autres et leur propre combat : tout y est.

Le film est beau, profond, impeccablement réalisé, historiquement très intéressant : en bref, c’est une pépite. J’ai été émerveillée par le travail de Karim Ainouz et par la prestation de Carol Duarte et Julia Stockler. Un film qui raconte beaucoup de choses, vous fait vivre des milliers d’émotions et vous laisse rêveur : c’est le cinéma que j’aime. Je vous encourage vivement à aller le découvrir en salles.

En salles dès le 11/12/19

Les Hirondelles de Kaboul : poésie et liberté au pays de la tyrannie

Tiré du roman éponyme de Yasmina Khadra, Les Hirondelles de Kaboul raconte l’histoire de deux couples afghans sous le régime des talibans. Quatre personnages, quatre visions des choses et quatre destins qui vont se retrouver liés de façon tragique. Atiq est désormais gardien de prison pour femmes tandis que sa femme Mussarat se bat contre un cancer en phase terminale. Mohsen et Zunaira quant à eux sont un couple de jeunes rêveurs, lui est un intellectuel apeuré et elle, une artiste avide de liberté qui écoute de la musique occidentale en cachette. A Kaboul, la vie de ces deux couples va se retrouver bouleversée.

L’adaptation est signée par l’actrice Zabou Breitman ainsi que la réalisatrice Eléa Gobbé-Mévellec (qui a notamment travaillé en animatrice sur le film Ernest et Célestine en 2012) et à déjà fait grand bruit. Présenté à Annecy, Cannes, Cabourg puis Angoulême, le film a reçu un assez bon accueil malgré ses particularités. En effet, les deux femmes ont choisi l’animation pour raconter cette histoire. La réalité du régime taliban est là (lapidation, oppression, violence) mais il se retrouve confronté à la douceur de l’amour et le désir de liberté des personnages : et tout ça, grâce aux techniques utilisées. L’aquarelle, le dessin, la peinture créent des contrastes vraiment intéressants. Visuellement, le film m’a paru réellement magnifique même si certains ont reproché au style graphique de ne pas fonctionner lors des scènes en mouvements etc. Personnellement, je trouve que l’idée des ralentis au niveau de l’image a réussi à donner de l’impact à certaines scènes qui, sans cela, auraient été assez ratées. Cependant, je conçois que l’appréciation d’un style d’animation est assez personnel et il se peut que le graphisme du film déplaise à certains.

Pour ma part, il y a seulement deux points qui m’ont dérangé. Le premier, c’est le rythme du film que j’ai trouvé assez inégal. Le film dure 1h20, ce qui est assez court même pour un film d’animation. Et pourtant, il y a malgré tout certaines longueurs qui sont difficiles à dépasser. Sur un film aussi court, ne pas réussir à maintenir un rythme cohérent et une tension importante est assez décevant, surtout au vu de l’histoire racontée ici. La deuxième chose est le choix de la version originale. Le casting est très bon : Zita Hanrot, Hiam Abbass, Simon Abkarian mais aussi Swann Arlaud. Cependant, le choix de voix françaises posent certains problèmes. En effet, le fait de rendre francophones les personnages dénature un peu le projet et rend le film beaucoup moins puissant. De plus, les acteurs ne sont pas tous très convaincants. Cela peut probablement s’expliquer par le fait qu’il ne s’agisse pas là d’un travail de doublage à proprement parler. En effet, pour Les Hirondelles de Kaboul, Zabou Breitman a souhaité que ses acteurs jouent le film avant d’appliquer leurs voix aux images. Les acteurs ont donc prêté leur voix à des personnages qu’ils ne voyaient pas et pour certains, ils ne semblent pas avoir été très à l’aise durant cet exercice.

Au delà de ces deux éléments qui sont assez perturbants, le film n’en reste pas moins assez sublime. La beauté de certains plans, la noirceur de l’histoire, la justesse du jeu des acteurs et la volonté de parler d’un pays que l’on oublie bien trop souvent suffisent à vous conseiller de voir ce film. Je regrette seulement le manque d’authenticité et le rythme inégal de l’œuvre, cependant, le propos est important et le film bouleverse par bien des aspects.

BANDE ANNONCE

En salles le 4 septembre 2019

La femme de mon frère : hystérie parfaite chez Monia Chokri

Après avoir été aux cotés de Xavier Dolan dans Les amours imaginaires notamment, Monia Chokri a décidé de se tenir derrière la caméra et de faire éclore son premier long-métrage. La femme de mon frère est sorti en salles cette semaine, mais a été présenté pendant le festival de Cannes en ouverture de la compétition « Un certain regard » et a obtenu le prix coup de cœur du jury. Un film qui a donc déjà un bon pedigree et qui me faisait de l’œil depuis Cannes. Après m’être rafraichit dans ma petite salle de cinéma, j’ai donc enfin pu apprécier le beau et long premier film de Monia Chokri.

L’histoire est simple : Sophia, 35 ans, vit chez son frère Karim à Montréal, le temps qu’elle trouve un emploi. Elle a un doctorat et aucune perspective d’avenir, quand lui s’amuse à droite à gauche tout en étant psychologue. Un duo détonnant et extrêmement touchant qui va exploser au fur et à mesure notamment à cause de l’arrivée de Éloïse, la nouvelle petite amie de Karim (qui n’est autre que la gynécologue de Sophia).

Un film qui dure (près de 2h), mais qui vous plonge dans une petite bulle de sincérité. On décortique les stéréotypes et on s’intéresse aux oubliés. Ces trentenaires trop vieux, trop jeune, trop diplômés et pas assez expérimentés. Dans une société catégorisante, qu’advient-il de vous lorsque vous n’entrez dans aucune case? Vous n’avez pas assez d’expérience, pas assez de diplôme ou alors trop, vous n’êtes pas assez jeune et pourtant déjà trop vieille, vous ne voulez pas d’enfants alors que bon sang, c’est le plus beau jour de la vie d’une femme ! Sophia, jouée par l’excellente Anne-Elisabeth Bossé (Les amours imaginaires ou Laurence Anyways, décidément Dolan est partout!) est totalement perdue, désespérée par sa situation professionnelle, névrosée, fusionnelle avec son frère et à la fois assez indépendante dans ses choix (avortement, refus des conventions etc). Des choix qu’ils s’amusent à faire constamment en se mettant l’un et l’autre face à des dilemmes improbables (tu préfères plonger dans une piscine remplie de ton vomi ou d’asticots?). Cette relation presque trop fusionnelle est touchante. On y sent beaucoup d’amour, de soutien, d’attachement. Comme un vieux couple, le frère et la sœur ne passent pas un instant sans se crier dessus, se chamailler mais ils se soutiennent coûte que coûte. Lorsque Karim tombe amoureux de Éloïse, c’est le drame. Les jeux qu’il faisait avec sa sœur se transforment en complicité amoureuse dont elle est totalement exclue. Petit à petit, la seule chose qui raccrochait Sophia à la réalité lui échappe. Elle s’évade alors chez ses parents, un vieux couple divorcé depuis des années mais qui vit encore ensemble. Une relation peu commune mais profondément touchante. Le sempiternel repas de famille qui tourne au drame arrive alors. Mais au lieu de recréer ce que l’on connait déjà et ce que l’on attend, Monia Chokri s’amuse et nous déroute. Les personnages sont si bien écrits que tout fonctionne. Les dialogues avec le père, bourré d’humour malgré lui, les phrases assassines entre Sophia et Karim, le regard perdu d’Éloïse etc. L’humour est au centre de ce film au charme fou, et certains dialogues sont très aiguisés et très drôles. Ajoutez à cela le charme du québécois et vous obtenez des répliques divines.

Au delà de l’écriture qui est vraiment de qualité pour un premier film, malgré quelques scènes qui ne fonctionnent pas très bien (notamment les scènes avec Jasmin, le date de Sophia, qui sont au début assez chaotiques), c’est également le choix de la musique et du montage lié à celle-ci qui m’a énormément plu. La BO est vraiment géniale, entre tubes pré-existants et compositions de Olivier Alary : Monia Chokri s’est amusée et ça se ressent. Le tube groove Only You de Steve Monite, la pop française de Petula Clark, Bach ou encore Beethoven ainsi qu’un thème récurrent de flute qui ponctue le film. Certaines transitions (assez brutales) sont exclusivement musicales et je trouve que ça donne au film une dimension fantaisiste absolument délicieuse et qui fonctionne très bien au vu du ton général du film.

Le premier film de Monia Chokri domine tout : féministe, libre, dérangeant, hilarant et totalement jouissif. La femme de mon frère est une véritable réussite où se côtoient l’amour, l’humour, la vie et ses désillusions. La jeune réalisatrice filme avec douceur et brutalité à la fois. Il n’est fait aucun cadeau aux personnages et pourtant, on sent tout l’amour qu’elle a pour eux. Le plan de fin, long et métaphorique, est digne d’un Renoir ou d’un Rohmer : plan large, nature, musique, banalité embellie. On ressent son admiration pour son ami Xavier Dolan qui a lui même livré l’un de ses films les plus personnels cette année à Cannes (Matthias et Maxime) et qui s’amusait aussi des relations et du quotidien, entre amitié et amour, relation fraternelle ou charnelle. Encore une actrice qui se glisse derrière la caméra et qui j’espère le restera !

La femme de mon frère de Monia Chokri avec Anne-Elisabeth Bossé, Patrick Hivon, Evelyne Brochu, Sasson Gabai etc..

CANNES 2019 – Parasite de Bong Joon-Ho (Palme d’or)

Et la palme d’or est attribuée à … Parasite de Bong Joon-ho ! Au delà des sempiternelles discussions sur le pourquoi du comment et surtout sur le mérite du réalisateur concernant ce prix, je pense que cette palme a une toute autre signification. Le film est vraiment bon, malgré quelques choix décevants à mon sens (j’y reviendrai plus bas dans mon analyse) et il fait partie des meilleurs films diffusés sur la croisette cette année. En partant de là, il méritait évidemment de repartir avec quelque chose. Là où il faut se questionner c’est … pourquoi la palme cette année? Bong Joon-Ho est un très grand cinéaste coréen, connu notamment pour ses œuvres comme Memories of Murder (2003), The Host (2006), Mother (2009) ou encore Snowpiercer (2013). Des œuvres poétiques, sociales, politiques et souvent violentes que ce soit dans les gestes, dans la mise en scène ou le dialogue. Des films qui n’ont jamais connu de véritables ovations en festival et surtout à Cannes, où l’année dernière son dernier film Okja avait reçu les huées du public lors de l’apparition du slogan de la plateforme de streaming Netflix pour laquelle le film avait été crée. Un parcours et une expérience cannoise/française assez perturbante pour le réalisateur qui mérite pourtant toute notre attention. Il est donc émouvant et appréciable que cette année, Parasite reçoive autant de critiques positives et qu’il reparte avec la plus haute distinction française. Cependant, j’ai toutefois été assez surprise de ce choix. Parasite est un film qui traite du même sujet que tous ses prédécesseurs, thème fondateur des œuvres de Bong Joon-ho : la lutte des classes.

La lutte des classes, la cohabitation entre les riches et les pauvres est un problème universel dans le monde actuel. Qu’on le veuille ou non, nous sommes obligés de coexister, et le film parle des difficultés qui en résultent. En France, vous avez le mouvement des « gilets jaunes », qui a démarré en raison du prix de l’essence , puis a pris une autre tournure. Nous avons le même genre de tensions en Corée . Or, je ne pense pas qu’on arrivera à une solution miracle , ni qu’il faille attendre un messie.

Bong Joon-Ho, Propos recueillis par Laurent Carpentier, à Cannes pour Le Monde

Un thème, un problème universel qui lui tient à cœur, qu’il réinvente à chaque fois et dont il parle dans tous ses films avec une approche différente. Dans Parasite, l’approche est celle de la comédie : une comédie « tragicomique » comme il le précise dans plusieurs interviews. Habituée à sa maitrise du rythme, de la poésie, de l’écriture et de la mise en scène, j’ai été assez déçue de voir que le film ratait son virage dans la dernière partie. En effet, lorsque la comédie laisse place au tragique, les évènements semblent bâclés ou fourre-tout. Le rythme est inégal, la fin trop lente et surtout les sous-textes sont expliqués de nombreuses fois. Ce film a été écrit pour le grand public et cela se sent. Bong Joon-Ho, après avoir été hué par une partie des spectateurs cannois l’an dernier, est revenu avec un film pour mettre tout le monde d’accord. Et c’est le bémol. C’est dommage parce que, même si Parasite a tout de son auteur (mise en scène incroyable, photographie magnifique, acteur fétiche et sous texte politique), il tombe presque dans la caricature de son thème. La dernière partie est bien trop longue et il nous explique par tous les moyens ce qu’il a tenté de nous montrer pendant 2h20. Le film perd de son intérêt à la minute où le réalisateur coréen croit nécessaire de prendre les spectateurs par la main. Sa filmographie est faite de films politiques et poétiques, jamais il n’a fait en sorte de simplifier son propos mais plutôt de le laisser être interpréter par le spectateur et c’est ce qui fait sa force. Cette fois, il a bien trop appuyé les choses et malgré des dialogues (et des situations) certes très drôles, le film manque cruellement de subtilité.

Bong Joon-Ho et la Palme d’or au Festival de Cannes 2019

On comprend alors que ce choix de la part du jury du 72e festival du film est principalement politique (comme souvent). S’agit-il de montrer qu’un réalisateur boudé pour ses choix peut être encensé par la suite (dans ce cas c’est un grand espoir pour Kechiche par exemple)? S’agit-il d’une manière de soutenir ces questions de lutte des classes qui se posent dans le monde entier et en France depuis quelques mois avec les gilets jaunes? Ou est-il possible que, pour une fois, la palme d’or ai été donnée à un film populaire, actuel, politique ET accessible? En tous les cas, la carrière de Bong Joon-Ho méritait cette palme et j’ai été très émue de la voir lui être remis. Mais si on s’arrête uniquement au film auquel elle était destinée … je suis assez perplexe. Je reviendrais d’ailleurs dans quelques jours vous parler du film qui, à mon sens, méritait ce prix pour bien d’autres raisons.

Mais du coup, cette palme d’or, ça donne quoi véritablement?

Palme d’or méritée ou non, la question n’est plus si pertinente. Le film sort aujourd’hui (05/06/2019) dans les salles françaises et je vous conseille très fortement d’aller le voir. Ce n’est pas le meilleur film de son auteur mais c’est un film qui fourmille d’idées, de beauté et d’humour. Il est d’ailleurs assez pertinent de commencer par celui ci, pour ceux n’ayant encore jamais vu d’œuvres de Bong Joon-Ho. Étant assez accessible, le film vous plongera dans l’univers de son réalisateur et dans ses thèmes de prédilection (lutte des classes, pauvreté, famille etc). Les acteurs sont également des personnes récurrentes dans la plupart de ses films ( Song Kang-Ho) et la mise en scène est également très proche de ce qu’il aime faire (pleine de métaphores, de plans larges, de détails etc). Parasite est, je pense, une bonne entrée en matière dans l’univers du réalisateur sud-coréen. Vous pourrez ensuite découvrir ses films précédents avec Snowpiercer par exemple, adaptation des comics avec un gros budget et un casting plus « américain », qui est l’un des films les plus onéreux de sa filmographie même s’il n’est pas aussi subtil que d’autres. Puis vous pourrez vous approchez de Okja, ovni porté par Tilda Swinton (incroyable comme toujours) et enfin attaquer les plus gros morceaux à savoir Memories of Murder (sublime), Mother ou encore Barking Dog.

Parasite raconte l’histoire d’une famille très pauvre qui va réussir à s’infiltrer dans la maison d’une famille très riche en se faisant embaucher dans chaque poste essentiel au fonctionnement du quotidien de cette élite (aide aux devoirs, chauffeur, gouvernante etc).

Toute la famille Ki-taek est au chômage. Après avoir été présenté à une mère de famille des beaux quartiers, le fils réussit à trouver un emploi de professeur de maths auprès de l’adolescente de la famille. De fil en aiguille, et surtout après de nombreuses machinations, la famille Ki-taek toute entière parvient à se faire embaucher chez les Park. Un envahissement dans un monde qui n’est pas le leur et qui va entrainer de nombreuses complications.

Le scénario de base est assez simple mais puissant. La lutte des classes en première ligne, les différences de quotidien, la crédulité de l’élite et les complots des pauvres pour prendre leur place : Bong Joon-ho pose les bases. Mais comme toujours dans ses films, il y a de nombreuses subtilités. L’une des premières scènes du film montre les deux jeunes Ki-taek en train de chercher nerveusement du wifi dans le sous-sol qui leur sert d’habitat. Une situation grotesque mais qui n’est pas sans rappeler celle que nous vivons tous chaque fois que l’internet nous échappe. Bong Joon-ho met alors l’accent sur de nombreuses choses qui parasitent notre quotidien : la recherche de reconnaissance, d’argent et aujourd’hui de wifi. Le titre du film n’est pas destiné uniquement à la famille Ki-taek, mais également à la famille Park, a la pression sociale, aux inégalités qui parasitent notre quotidien etc.

Des subtilités qui s’évaporent dans la dernière heure de film mais je n’en dirais pas plus, pour respecter votre expérience du film comme l’a demandé publiquement Bong joon-ho dans une lettre ouverte à la presse internationale : « Je vous demande donc de bien vouloir protéger les émotions des spectateurs : Quand vous écrirez une critique du film , je vous prie de bien vouloir éviter de mentionner ce qui va se passer après que le fils et la fille aient commencé à travailler chez les Park , tout comme les bandes annonces s’en sont gardées. Ne rien révéler au-delà de cet arc narratif sera, pour le spectateur et l’ équipe qui a rendu ce film possible, une véritable offrande ».

Je m’arrête donc là et reviendrai surement avec une analyse plus poussée dans quelques temps lorsque le film ne sera plus en salles. Je vous encourage fortement à aller découvrir cette drôle de palme sur grand écran. Bong Joon-Ho est un plasticien hors pair, un poète, un dialoguiste et un réalisateur formidable. Il est, à mon sens, l’un des plus grands cinéastes de notre époque. Parasite n’est pas son film le plus fort, mais il vaut le détour, ne serait-ce que pour quelques plans absolument parfaits ou certains dialogues aiguisés. Et comme je le disais plus haut, c’est certainement son film le plus « accessible » et qui parlera à tous.

Rendez-vous dans les salles dès aujourd’hui pour découvrir sur grand écran Parasite de Bong Joon-Ho et dans vos canapés pour s’immerger dans son univers pour ceux qui ne le connaissent pas encore !