Le retour de Bertrand Blier : Convoi Exceptionnel

Bertrand Blier, absent depuis 9 ans de nos écrans (Le bruit des glaçons, 2010) revient avec un projet détonnant : Convoi Exceptionnel.

Bertrand Blier c’est un homme qui maîtrise les mots, la poésie, l’outrancier et l’arrogance à la perfection. Un mélange d’humour grinçant, de machisme déguisé (ou pas), de répliques cultes et de mauvais goût aussi. En bref, Blier est un grand nom du cinéma français. Qu’on l’aime ou pas, il fait parti de ces réalisateurs qui font réagir et qui adorent ça.

Convoi Exceptionnel c’est un peu une synthèse de son art. 10 ans après son dernier film ( Le bruit des glaçons ), qui annonçait déjà ma distance avec sa nouvelle approche du cinéma, il revient avec une comédie grinçante compilant tous ses thèmes favoris : le cinéma, les mots, la poésie, les femmes, les âmes perdues et la mort. Mais malheureusement pour lui, l’arrogance à ses limites et elles ont été atteintes.

Le casting est fabuleux sur le papier (Sylvie Testud, Alex Lutz, Alexandra Lamy, Guy Marchand ou encore Bouli Lanners) mais il plombe bien plus qu’autre chose. Les seuls qui parviennent à tenir le film à bout de bras c’est le duo Clavier / Depardieu. Mon aversion profonde pour Christian Clavier est contre balancée par mon amour inconditionnel pour Gérard Depardieu. Et ça fonctionne, ils se renvoient la balle avec brio. Ils jouent avec les mots de Blier comme personne. Ils sont touchants, agaçants et profondément doués.

Malheureusement, c’est là le seul avantage du film. Au delà de ses quelques moments exceptionnels (tirades poétiques ou répliques outrancières délicieuses propres au réalisateur) le film accumule tout ce que je déteste dans le cinéma. Cette réflexion auto centrée sur le cinéma est exaspérante. L’idée est intéressante, cette histoire de film dans le film : la réflexion sur les auteurs, le scénario qui dicte chaque vie ou les métaphores politiques qui en résultent. Mais tout ça est emballé dans une arrogance insupportable. Bertrand Blier se complaît dans son art et en fait une analyse personnelle égocentrique qu’il nous fait boire pendant 1h30. Les tirades sur la différence entre la vie et le cinéma, sur la mort, les scènes qui tombent à plat, les personnages qui affluent sans avoir d’intérêt, l’humour parfois totalement déplacé qui ne fait rire que lui : tout est dérangeant. A l’instar de son dernier film où Jean Dujardin se battait contre la maladie à coup d’images dépressives sur l’avancée de l’art : Bertrand Blier me fatigue dans son approche dénuée de subtilité.

Convoi Exceptionnel c’est une espèce de réflexion philosophique à la Godard, qui tente de populariser son analyse tout en jetant son arrogance au visage du public. La suprématie de l’artiste de cinéma sur le petit spectateur qui se retrouve coincé devant le flot de pensées narcissiques du réalisateur. J’extrapole certainement, mais je ne supporte pas ce type de cinéma. On peut faire du cinéma philosophique, questionner le monde et le 7e art avec talent, en proposant son regard et en partageant sa vision des choses de manière décalée. Romain Gavras l’a fait avec un tel talent dans Le monde est à toi, l’année dernière par exemple. La nouvelle génération de cinéastes à t elle définitivement dépassée les maîtres? Je commence à le croire et c’est dommage de voir le fossé qui se creuse entre les différentes générations.

Je ne remet pas en cause le talent de Bertrand Blier qui est un grand cinéaste. Mais son approche, depuis quelques années, me dérange profondément (et la dizaine de personnes ayant quittée la salle lors de l’avant première semble confirmer le ton du film à l’égard du public) et me désole tant j’apprécie son travail antérieur. Les Valseuses, Buffet Froid ou Préparez vos mouchoirs sont des films qui sont marquants, même s’ils ont une autre résonance aujourd’hui, bien sur (le caractère outrancier des dialogues par exemple, ne passerait pas autant inaperçu à notre époque). Mais malgré ça, son travail m’a toujours touché et cela m’irrite de devoir écrire ces lignes le concernant.

Je vous conseille vivement d’aller voir Convoi Exceptionnel ne serait-ce que pour voir le duo Clavier/Depardieu qui est effectivement très intéressant. Mais aussi pour vous faire votre propre avis. C’est un film qui va diviser certainement mais qui, à mes yeux, confirme les peurs qui m’avaient déjà saisies il y a 9 ans.

Grace à Dieu de François Ozon

Le nouveau film de François Ozon (Frantz, Huit Femmes, Une nouvelle amie etc) s’attaque à une histoire vraie : les accusations de pédophilie envers le prêtre Preynat officiant dans la région de Lyon. Le procès s’est terminé au début du mois de mars 2019 et le Père à bénéficier de la présomption d’innocence. Cependant, le cardinal-archevêque de Lyon Barbarin a été condamné, de « silence coupable », à six mois de prison avec sursis pour non-dénonciation d’agressions sexuelles sur des mineurs de moins de 15 ans, d’omission de porter secours, et de ne pas avoir dénoncé les actes pédophiles du père Preynat. Le film relate le processus engagé par les victimes pour faire reconnaitre les faits et leur souffrance, mais surtout, l’inaction de l’Église.

Grace à dieu fait parti des films qu’on ne conseillera pas d’aller voir un dimanche en famille ou un soir pour se détendre. C’est le genre de cinéma qui fait mal et François Ozon en est l’un des maitres. Il maitrise parfaitement tous les aspects de son métier et parvient avec précision à vous embarquer dans son film. Le scénario est précis, méticuleusement posé et ne laisse aucune chance au spectateur de s’enfuir. On sent l’implication du réalisateur dans ce récit et c’est l’une des forces du film. Cependant, malgré de nombreux points positifs, je ne peux pas ignorer les dysfonctionnements qui m’ont profondément dérangée. Retour sur les points faibles et les points forts de Grace à Dieu, grand prix du jury à la dernière Biennale de Berlin.

Une voix off froide et impersonnelle

Le film se caractérise par les choix originaux du réalisateur tant au niveau de la mise en scène que des dialogues. La première chose que j’ai trouvée intéressante au début et qui m’a vite fait décrocher ensuite, c’est la voix off qui s’empare des correspondances électroniques des personnages. Chaque interlocuteur est filmé en train d’écrire sa réponse ou de la recevoir, et on entend la voix du destinateur qui lit son mail. C’est profondément dérangeant et c’est surement l’impact qu’à voulu avoir Ozon en faisant ce choix. C’est littéralement froid et distant. Chacun y va de sa formule de politesse, de ses pensées religieuses, de son petit mot pour montrer son implication et son effarement : mais ce sont des mots, des mails, des voix. On sent la distanciation dans ces paroles et c’est certainement voulu. Montrer qu’un sujet aussi grave que la pédophilie et les émotions des victimes peuvent être évoquées aussi légèrement dans des échanges de mails sans véritable fond. L’idée est bonne mais la mécanique s’épuise et devient irritante pour le spectateur. Cela donne lieu à une succession de plans peu intéressants et à une analyse psychologique des personnages un peu lourde.

Un film chorale très puissant

La force du film est son rythme. On change de personnage principal régulièrement et cela permet une compréhension plus complète de l’histoire mais cela lui apporte également une puissance bien plus importante. Alexandre, François et Emmanuel sont les trois personnages principaux de l’histoire. Tous les trois victimes du père Preynat, ils ont chacun une approche différente de leur souffrance et de leur colère. Alexandre à élevé ses enfants dans la religion chrétienne et cherche à tout prix à préserver sa foi malgré son combat acharné pour destituer le père Preynat. François à tourné le dos à l’Église et prends à cœur de médiatiser l’affaire pour détruire l’image de cette institution qu’il considère responsable et faire le maximum de bruit. Quant à Emmanuel, il s’est perdu dans une vie de violence et de silence, et voit dans l’association La Parole Libérée une nouvelle chance de se relever et d’aller mieux. Ces trois personnages sont très différents et chacun apporte sa faiblesse et sa colère face à ce qu’il à vécu. C’est un choix très puisant d’avoir mis ces trois personnages au cœur du film. On les suit chacun leur tour dans leur quotidien : soutien familial, non-dits, violences conjugales, religion, foi, parentalité, etc. Et chaque mot, chaque plan est là pour nous montrer l’impact de ces actes insupportables qu’ils ont subi pendant leur enfance sur leur vie. Les dégâts causés par le père Preynat se devinent dans chaque quotidiens, aussi différents soient ils.

Melvil Poupaud, Denis Menochet et Swann Arlaud

Autour de ces trois personnages principaux gravite de nombreuses personnes notamment le père Preynat, Barbarin, les autres victimes, les médias, mais aussi les familles. L’inaction ou l’incompréhension des ces dernières est un élément très puissant du film. Certaines soutiennent les victimes sans conditions, parfois parce qu’elles ont également subit ce type d’horreurs ou simplement par amour. Mais d’autres sont littéralement inactives et presque insultantes envers leurs proches et c’est une chose très difficile à regarder. Le film n’épargne personne et le spectateur à intérêt à être bien accroché car on lui autorise aucun répit. C’est dur, cru, précis et aussi glaçant que les actes qui y sont relatés. Et nous ne pouvons pas rester insensibles également au jeu des trois acteurs, théâtral et précis. Melvil Poupaud est d’une justesse incroyable, dans une retenue sans faille avec une détermination déchirante. Denis Menochet est certainement l’un des acteurs qui me plaisent le plus dans le paysage cinématographique français depuis quelques années. Il peut autant me laisser de marbre comme me briser le cœur ou m’émerveiller (un retour sur Jusqu’à la garde est d »ailleurs prévu bientôt, lorsque j’aurais eu le courage de le regarder, enfin). Je suis souvent curieuse de ce qu’il peut faire et là, il m’a laissé un peu sur ma faim. Cependant, la qualité de son jeu n’est en aucun cas remis en cause : il est fort et c’est une nouvelle preuve de son talent. Swann Arlaud quant à lui n’a plus rien à prouver et endosse une nouvelle fois un rôle dans lequel il laisse éclater toute son humanité. Il est magnifique et parvient à nous pincer le cœur, parfois juste en regardant par la fenêtre, clope au bec : et ça, c’est du grand art !

Un film nécessaire mais en demi-teinte

Grace à Dieu est un film nécessaire et profondément douloureux. Il fait parti de ces films qui nous secouent, nous frappent, nous font mal et ne cherche rien d’autre qu’à nous réveiller et nous atteindre. C’est réussi, mille fois, mais c’est un peu forcé à mon sens. Bien sur, le sujet est atroce, actuel et bouleversant. Cependant, je regrette certains choix d’Ozon qui m’ont paru un peu lourds. La mise en scène est froide et appuie certainement son discours, mais elle a aussi engendrer une certaine distance entre le film et moi. J’ai trouvé certaines scènes totalement inutiles (violences conjugales, scènes avec voix off, les éternels repas de famille à la française,etc) et les acteurs parfois perdu dans une histoire bien trop vaste pour eux. Cela étant dit, Grace à Dieu est un film à voir, réussi sur bien des plans et douloureux sur tous les autres ! L’inaction de l’Église, malgré la condamnation ferme de ces actes par le Pape lui même, est immorale et totalement incompréhensible. Le dernier plan du film remet également en question la foi des victimes : peuvent-elles encore croire en la bonté de cette institution qui ne les a jamais protégés ? La réponse n’est pas donnée par Ozon, et c’est intelligent de sa part de ne pas prendre part au débat religieux. La question est plutôt de savoir si l’Église compte un jour prendre de réelles mesures contre les actes pédophiles en son sein.

Que vous soyez croyants ou non, le film vous bouleverse dans tous les cas et il éclaire sur de nombreux points souvent « oubliés » par les médias lors de ce type d’affaire.

Grace à dieu, en salles depuis le 20 Février 2019.



Edmond de Alexis Michalik

Je jette avec grâce mon feutre, 
Je fais lentement l’abandon
Du grand manteau qui me calfeutre, 
Et je tire mon espadon ;
Élégant comme Céladon, 
Agile comme Scaramouche, 
Je vous préviens, cher Myrmidon, 
Qu’à la fin de l’envoi, je touche !

Edmond est un petit bijou pour bien des raisons. La particularité de ce film c’est qu’il s’agit d’une incroyable mise en abîme. En effet, l’acteur, metteur en scène et scénariste Alexis Michalik déjà auteur de deux pièces à succès (Le porteur d’histoire en 2011 et Le cercle des illusionnistes en 2014) s’est attaqué à l’adaptation de sa propre oeuvre. Edmond est une pièce qu’il a créee en 2016 et qui raconte la création de la célèbre comédie Cyrano de Bergerac du poète Edmond Rostand. Écrite et montée en décembre 1897 c’est une pièce en cinq actes, en vers et qui a fait trembler les planches de nombreux théâtres depuis sa création. Edmond a été ovationné pendant plus de deux ans avant de se retrouver dans nos salles. L’adaptation d’une pièce de théatre au cinéma est toujours un projet particulier. Mais lorsque l’on adapte une pièce qui elle même raconte la création d’une autre et tout cela par le même auteur : qu’est ce que ça donne?

Edmond, c’est du cinéma pour les amoureux. Amoureux du théâtre français, de la poésie, des acteurs, de Paris, et de la création. Si vous n’êtes pas sensibles à tout ça, alors le film ne vous touchera peut-être pas autant que je l’ai été. Plongés dans un Paris du 19e, on revit les quelques semaines intenses durant lesquelles Cyrano à vu le jour : l’histoire d’amour intellectuelle d’Edmond, le triangle amoureux qui fera naître le comique de la pièce, la peur de voir le théâtre s’éteindre au profit du cinématographe, sa vie personnelle tourmentée, le théâtre parisien de l’époque, l’incroyable gérant du café où il écrit une grande partie de l’oeuvre, les improbables heures de filages et de répétitions avant d’arriver à l’apothéose des applaudissements et du succès de la pièce lors de la première. On redécouvre avec délectation les vers et les dialogues, on visualise leur création, on aspire la beauté des lettres du poète à Jeanne et on se réjouit des répétitions parfois chaotiques de la troupe. A noter que le film n’est pas à prendre comme un biopic ou une réelle reconstitution des faits mais bien une fiction inspirée de faits reels écrite par le réalisateur. 

Raconter comment l’un des plus grands poètes à pondu la plus célèbre pièce française c’était un pari risqué. J’ai peut-être sciemment ignoré les quelques défauts du film mais, pour moi c’est un pari réussi. J’ai adoré la manière dont Michalik se réapproprie sa pièce. On sent l’attachement énorme du réalisateur pour l’histoire qu’il raconte, pour les acteurs qui se tiennent devant sa caméra, pour Cyrano et pour l’époque qu’il filme. Certains plans sont véritablement sublimes (plans larges et sublimés devant le moulin rouge ou devant les cafés, contre plongée sur les lieux de représentations, plans fixes sur les scènes de spectacles, etc.) et l’on sent l’amour du cinéaste pour Paris et pour le monde des artistes. Il réussit également à ne pas faire de son film une pièce de théâtre filmée. Ce n’est pas une captation d’une représentation de Cyrano ni celle de sa propre pièce et c’est pourtant ce dont on pourrait avoir peur lors des scènes finales de représentation. Mais Michalik n’oublie pas que nous sommes au cinéma et embarque sa caméra pour jouer sur les différences et les atouts des deux arts qui s’entremêlent face à nous. Il fait glisser doucement la représentation théâtrale vers une véritable scène d’amour tragique de cinéma avec les mouvements de caméra, les décors et tout ce qui s’y rattache avant de revenir doucement sur les planches et retrouver les personnages là où on les a laissés. C’est profondément poétique, engagé et une belle déclaration d’amour au texte d’Edmond Rostand, au théâtre et au cinéma.

Alexis Michalik nous touche et parvient à créer une oeuvre totale tout en s’attaquant à une histoire populaire. Le film est drôle, dynamique, intéressant, beau et rend hommage au texte d’Edmond Rostand et à son oeuvre emblématique. J’aimais déjà énormément Cyrano de Bergerac, et le film m’a rappelé pourquoi. Le cinéaste signe ici un grand film, une déclaration d’amour au théâtre français et à la poésie. La mise en scène est brillante et sa reconstitution de l’époque est sublime. Un film français que je vous encourage à voir en ce début d’année et qui donne envie de suivre ce metteur en scène/cinéaste de plus près ainsi que de découvrir son travail sur les planches. J’adorerais voir Edmond au théâtre.

J’en profite d’ailleurs pour vous rappeler que Cyrano de Bergerac a elle même été adaptée de nombreuses fois au cinéma, et l’une de mes adaptations préférées est celle de Rappeneau en 1990 avec le grand (et jeune) Gérard Depardieu dans le rôle de Cyrano. C’est l’une des premières adaptations cinématographiques que j’ai vu et elle m’a vraiment marquée.

Extrait de Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990) avec Gerard Depardieu

Mais il y a également eu la version plus ancienne de Fernand Rivers en 1946 ou encore celle de Claude Barma en téléfilm dans les années 60. La pièce sera quant à elle encore jouée cette année notamment a la comédie française et l’a été de nombreuses fois en 2018. Une oeuvre que nous connaissons tous mais qui ne prends pas une ride et qui continue de faire vibrer les planches des théâtres français et de nous éblouir sur grand écran.

Edmond de Alexis Michalik, sorti le 9 janvier 2019.