CANNES 2019 – THE DEAD DON’T DIE : Jim Jarmush et son casting mortel en ouverture du Festival de Cannes

Ça y est, la 72e édition du Fesival de Cannes a commencé hier soir ! Une cérémonie d’ouverture orchestrée par notre cher Edouard Baer, qui a eu du mal a trouver ses mots, mais qui a tout de même réussi à nous faire rire doucement mais surement. Après un léger hommage à Agnès Varda, il a rappellé l’importance du cinéma et principalement de ses salles. Le fait de se déplacer, d’être ensemble, de vivre les émotions dans une salle prévue pour ça et entouré de proches ou d’inconnus : c’est ça qui fait la magie du cinéma. Malgré un tacle volontaire à la plateforme Netflix (une nouvelle fois boycottée par le festival malgré les compromis faits depuis l’année dernière) qui n’était pas franchement nécessaire et un peu hypocrite (le festival étant en partenariat avec l’une des plus grosses chaines privée françaises avec un abonnement mensuel et un catalogue de VOD incroyable : canal +), il a remercié le public de se déplacer toujours autant dans les salles et de faire vivre le cinéma. La présentation du Jury a suivie et le discours du président, Alejandro Gonzales Inarritu était du même acabit : la mixité, la différence au sein des œuvres, l’émotion et les coups de cœurs que procurent le cinéma. Après le lancement officiel de la compétition, prononcé par Charlotte Gainsbourg et Javier Bardem (très en forme sur cette première soirée d’ailleurs, fidèle à lui même), le film d’ouverture du festival et de la compétition officielle a été projeté sur la croisette et dans plus de 600 salles françaises.

Le casting de The Dead Don’t Die de Jim Jarmush, film d’ouverture du 72e festival de Cannes

Cette année c’est le grand Jim JARMUSH qui avait l’honneur d’ouvrir le festival avec The Dead Don’t Die et son casting phénoménal. En effet, on retrouve l’irremplaçable Bill Murray et le désormais très connu Adam Driver mais aussi l’énigmatique Tilda Swinton. Trois monstres du cinéma entourés de nombreux noms comme Chloé Sevigny, Selena Gomez, Iggy Pop, Danny Glover etc… Jim Jarmush a donc parié sur un casting à la Wes Anderson, aussi impressionnant qu’étrange, pour ce dernier film vendu comme un film de zombie par la presse. Mais croyez moi, ce film est bien plus qu’une simple comédie apocalyptique.

Jarmush est un cinéaste extrêmement déroutant. Il alterne entre chef d’œuvre de l’ennui (Stranger than Paradise, 1985), voyage initiatique en noir et blanc (Dead Man, 1996), films à sketch sur le monde (Coffee and Cigarettes, 2004), comédie trash (Only Lovers Left Alive, 2013) ou encore poésie de la vie quotidienne (Paterson, 2016) et tant d’autres. Une filmographie passionnante avec un style toujours très pointu qui oscille constamment entre les dialogues parfois absurdes mais superbement écrits et les séquences de latence, d’ennui et de non-action merveilleusement mises en scènes. Le cinéaste adore se réapproprier les genres : western, film de vampires, road-movie, gangsters. Avec ce bagage, il était évident que The Dead Don’t Die attirerait mon attention. Le film raconte l’histoire d’une petite ville des Etats-Unis, Centerville, où tout va changer à cause du dérèglement de l’axe de la planète. Les policiers Cliff Robertson (Bill Murray) et Ronald Peterson (Adam Driver), ainsi que tous les étranges habitants, vont devoir gérer le réveil des morts et leur attaque.

Cette comédie horrifique signe le plus politique des films de Jim Jarmush. Pastiche alarmante de l’Amérique de Donald Trump : climatoseptique, raciste, matérialiste et égocentrique. The Dead Don’t Die est une satire passionnante de ce monde qui s’abime et que nous regardons mourir à travers nos écrans. Crise écologique que les autorités tentent de cacher, racisme latent de plus en plus présent, marginalisation des minorités : tout est dépeint avec la plus grande résignation, et c’est surement ça le plus horrifique dans l’histoire. Jarmush se réapproprie le film de zombie, avec une très claire reprise du film source La nuit des morts-vivants de Georges Romero (1968) qui, à l’époque, dénonçait la guerre du Vietnam et la société américaine qui reculait devant les droits civiques. 50 ans après, The Dead Don’t Die reprends le flambeau et remet au gout du jour le pouvoir politique du zombie.

Le film compile tout ce dans quoi Jarmush excelle : les longues séquences presque ennuyeuses ou rien ne se passe, les dialogues totalement absurdes entre les personnages, les clins d’œils cinéphiles à n’en plus finir, la mise en abime et la multitude de détails dans chaque plan. The Dead Don’t Die est une satire rafraichissante qui modernise le film de zombie tout en revenant au point de départ. Malgré quelques longueurs, c’est une comédie politique passionnante dans laquelle Adam Driver tire son épingle du lot avec un jeu absolument parfait et une auto-dérision très satisfaisante. Petit coup de cœur également pour Tom Waits, toujours aussi juste dans ce type de personnage marginal, agressif mais touchant.

Bill Murray, Chloé Sevigny et Adam Driver

Il ne faut pas s’attendre à avoir peur ou a s’amuser de bout en bout. Il faut aller voir ce film avec l’envie de recevoir tout ce qu’il souhaite vous donner, de découvrir chaque détails et d’être alerte a chaque instant. The Dead Don’t Die ne sera pas le film de l’année, et il a très peu de chance de remporter la palme cette année mais c’est un bon film d’ouverture. Il ouvre un Festival où l’on attend parfois un peu plus d’engagement, de satire, d’auto-dérision et d’amour du cinéma que du divertissement pur.

Le film sort aujourd’hui partout en France et je vous conseille donc fortement d’aller le voir. On se retrouve très vite pour la suite des festivités !

The Society : quand Netflix s’attaque à Sa Majesté…

Avant d’entamer dix jours intense pour suivre le Festival de Cannes 2019, je me suis perdue dans les méandres de Netflix. Une nouvelle série est mise en avant sur la plateforme et le synopsis vous parlera peut-être : plus de 200 adolescents se retrouvent piégés dans ce qui semble être une copie conforme de leur riche petite ville. Elle est vide, encerclée par une forêt immense et il n’y a plus personne à part eux. Après le choc et l’incompréhension, place au pouvoir, aux règles et à l’ordre. Qui dois diriger ce nouveau monde? Quelles seront les règles à appliquer pour être en sécurité? Le pouvoir, ça s’apprend ou ça se prend? Tant de questions que la série tente d’exploiter avec une dizaine de personnages, assez caricaturaux.

The Society

Librement inspirée de Sa majesté des mouches de William Golding, que nous avons tous lu dans nos jeunes années, la série peine à trouver son équilibre. Avec Riverdale, Netflix a déjà prouvée que les séries pour adolescents, sous fond de scénario un peu fantastique, c’était pas son fort (à part Stranger Things qui sort un peu du lot). A partir de la saison 2, le fil narratif part complétement en vrille et devient peu crédible. Ici, avec The Society, l’inexplicable transforme les doutes en peur et les clans se forment pour survivre. Jusque là, on y croit : les fortes têtes prennent l’ascendant et on assiste à une véritable mise en place d’une nouvelle société avec ses propres règles. Mais le concept s’épuise assez vite et je crains un retour en fanfare avec un scénario abracadabrant.

Malgré la caricature un peu dommage de la plupart des personnages (fille populaire détestée, outsider méprisé, sportifs transformés en gardes du corps ou encore fils de riche qui s’avère être un psychopathe etc.) et du scénario (histoires d’amour, jalousies, bal de promo etc.) certaines idées sont assez intéressantes. Notamment le questionnement sur les limites à ne pas franchir : comment ne pas passer du coté de la dictature? Le partage des ressources, des tâches, de la sécurité et de la pérennisation de la société : tout doit être contrôlé et inventé sans dépasser les limites. De nombreux dialogues se veulent un peu moralisateurs mais fonctionnent malgré tout assez bien.

La série manque un peu de tension dramatique et abuse un peu des gros plans et des monologues désespérés. Cependant, le personnage de Campbell, bien qu’insupportable, est certainement l’un des plus intéressant avec une évolution assez prenante. Le personnage en lui même est certes peu original mais il est nécessaire pour maintenir un minimum de tension et piquer notre intérêt. De plus, il est plutôt bien écrit et sa présence à l’écran assure une suite (s’il y en une) plutôt tendue et intéressante. Avec une fin de saison à couper au couteau, on reste quelque peu sur notre faim. Une saison 2 n’est pas encore prévue (cela se décidera en fonction des audiences) mais elle est clairement nécessaire pour faire basculer la série dans un autre registre que celui de l’énième série pour ados. La série peut malgré tout se vanter d’avoir à sa réalisation Marc Webb (500 jours ensemble) qui d’ailleurs fera un petit clin d’œil à son film en l’incluant à une des scènes de la série. Malin !

A voir sur Netflix depuis le 10 mai. 1 saison de 10 épisodes pour le moment.

Les Crevettes pailletées : petit budget et grands sentiments

Il n’est pas chose facile, aujourd’hui, de proposer un film totalement original quand on se lance dans la comédie. Les scénarios se ressemblent, le schéma narratif classique est difficile à abandonner et les thèmes abordés sont souvent les mêmes. Pas évident, donc, pour nos cinéastes de proposer des œuvres innovantes et réussies. En 2018, Gilles Lellouche réussissait l’exploit d’une histoire originale avec un casting imposant, un humour grinçant et une comédie française innovante en réalisant « Le grand bain« . Il est difficile de ne pas voir les (tentatives de) ressemblances avec le premier film de Cédric Le Gallo (co-réalisé avec Maxime Govare) : Les Crevettes pailletées, prix du jury du Festival de film de comédie de l’Alpe d’Huez. Une minorité qui se retrouve autour d’une piscine et qui doit se préparer pour un championnat, sur fond de comédie et d’ode à la tolérance : que vaut Les Crevettes Pailletées ? Inspiré par sa propre équipe de water-polo, Cédric Le Gallo propose un road-movie aussi rafraichissant que touchant mais malheureusement très peu novateur.

Le film raconte la rencontre entre Matthias Le Goff, vice champion du monde de natation, et Les Crevettes Pailletées, une équipe de water-polo gay bien plus portée sur la fête que sur le sport en lui même. Après avoir proféré des propos considérés comme homophobes, Matthias est condamné par sa fédération à entrainer l’équipe de water-polo afin qu’elle se prépare pour les Gay Games, la grande compétition sportive LGBT qui se déroulera en Croatie quelques semaines plus tard.

Un scénario qui ne surprend pas

Là où Le Grand Bain apportait au fur et à mesure, de la profondeur à ses personnages et à leurs liens, le scénario des Crevettes reste très plat. On reste très en surface de chaque personnage, malgré quelques tentatives de montrer les difficultés des uns et des autres dans leur quotidien. Même Matthias n’est pas réellement exploité : on comprend qu’il a toujours mis sa soif de victoire avant tout le reste (sa fille s’appelle Victoire d’ailleurs, ce qui montre une nouvelle fois la subtilité du scénario…) mais on ne s’attarde pas vraiment sur ce qu’il ressent réellement. Il ne s’exprime d’ailleurs jamais sur les propos qu’il a tenu et on ne le voit ni comme quelqu’un de méchant ni comme un sauveur. Quant à la bande d’amis, on n’en saura jamais vraiment plus. Une scène entre Jean et Matthias explique en quelques minutes les problématiques de chaque personnage mais c’est grossièrement amené et pas très profond.

Au delà de ce manque d’étoffement des personnages, le scénario en lui même est extrêmement prévisible et chaque rebondissement est attendu. Les conflits, les réconciliations, la révélation puis le changement de direction : il n’y a pas grand chose qui surprend et c’est terriblement dommage.

Du moins … jusqu’à la séquence de fin, qui là pour le coup est un choix audacieux et agréable à voir à l’écran. Le film ne tombe pas dans le cliché de la fin « heureuse » attendue et emmène les personnages dans une séquence réellement touchante (tout en expédiant un peu son scénario de base sans prévenir) mais qui, pour une fois, est véritablement inattendue quoiqu’un peu maladroite.

Un manque de subtilité très présent

Que ce soit en ce qui concerne les ressorts humoristiques utilisés ou sur le scénario : la subtilité n’est pas au rendez-vous. Le manque de budget explique certainement pas mal de raccourcis (et apaise donc mon agacement) mais on sent malgré tout que certaines scènes auraient pu être un peu plus nuancées afin d’apporter une profondeur qui manque cruellement au film. Cédric Le Gallo s’est exprimé en expliquant qu’il n’avait pas souhaité édulcorer sa bande de potes qui sont, parait-il, dix fois plus excentriques que ce que le film montre. Certes, mais l’excentricité et la personnalité des personnages n’a rien à voir avec l’écriture du film. Il aurait fallu trouver un rythme peut être moins lourd pour insuffler un brin de subtilité ou nuancer un peu plus la lourdeur de certaines scènes. La scène où deux des membres de l’équipe se font « gentiment » tabasser par une bande de voyous tombe de nulle part et n’est pas assez exploitée. Le rôle de Fred, membre transgenre de l’équipe, est à peine effleuré alors qu’il est profondément intéressant. Par contre certaines pastiches humoristiques comme le tatouage de l’anus, l’application Grindr qui les fait s’arrêter sur le bord de la route pour prendre un auto-stoppeur sexy ou encore les deux leaders qui s’emparent des vêtements des autres pour leur faire une blague : toutes ces scènes prennent de la place et ne sont pas forcément utiles pour l’histoire.

Une recette déjà vue pour un résultat finalement pas si inintéressant

La recette des Crevettes pailletées est vieille comme le monde. Deux mondes qui se rencontrent et finissent par tisser des liens sur fond d’acceptation et d’amitié : tout ça avec une bonne dose de situations coquasses et de grands discours. Une recette connue notamment dans le cinéma français et qui fatigue un peu. Le scénario n’est plus original même si on l’adapte à un sujet différent à chaque fois. La tolérance c’est bien, mais la tolérance racontée de manière originale et profonde c’est mieux. Non?

Au delà de la recette de la comédie française par excellence, le film tire quand même son épingle du jeu. En effet, il est impossible de ne pas s’attacher aux personnages et notamment de ne pas apprécier la séquence finale. Dans ce type de film, on aurait pu s’attendre à l’apothéose du genre avec une fin heureuse et un générique musical joyeux. Mais non, Cédric Le Gallo et Maxime Govare choisissent une fin douloureuse mais pleine de bienveillance. Un hymne à la différence jusqu’au bout et qui, enfin, est un peu plus profond.

*attention spoilers dans le paragraphe suivant*

La mort de Jean provoque une coupure violente du scénario. On ne saura jamais si ils ont gagné les Gay Games. On suppose qu’ils sont tous rentrés après leur qualifications pour les quarts de finale. On les retrouvent à l’enterrement de leur camarade, tous vêtus de noir (ce qui étonne au vu des personnalités qui nous ont été dévoilées tout au long du film) et avec le visage grave. Alex, son compagnon, se lève et commence un discours tout à fait conventionnel. Puis, il termine en disant que Jean aurait détesté cette cérémonie et qu’il faut lui faire honneur. Les Crevettes se lèvent alors, se débarrassent de leurs costumes et arrivent devant le cercueil pour un show digne de ce nom. De nombreuses personnes quittent l’église, outrés, quand d’autres ont les yeux qui pétillent et remplacent leurs larmes par un sourire. Cette scène, est extrêmement touchante et grave à la fois. Une ode à la différence, un doigt d’honneur bien haut pour les conventions et un hommage fort à l’amitié. Le générique de fin démarre alors sur un arrêt sur image et la voix de Eddy de Pretto résonne dans la salle. Son titre « Kid » sur la virilité imposée par la société est extrêmement bien choisi et achève le film d’une manière très intéressante. Mais c’est vraiment dommage d’atteindre cette qualité là dans les dernières minutes du film.

Au delà des facilités scénaristiques, du petit budget (visible à l’écran), du manque de profondeur des personnages et de la grossièreté de certaines séquences : Les Crevettes Pailletées à su me toucher dans les dernières scènes et me donner envie de me souvenir de cette bande d’amis. Malgré le manque d’originalité du scénario, c’est un feel good movie qui vous fera certainement rire et pleurer. Certaines scènes valent le coup (le duo sur du Celine Dion, la pool party sur le toit du bus ou la fête en plein Gay Games etc) et les acteurs sont tous plutôt crédibles.

Une question me taraude alors après visionnage : quand va-t-on voir ce type de film avec des femmes? Encore plus que dans les histoires « classiques », les femmes dans les fictions concernant l’homosexualité sont constamment absentes. Vu la volonté des nouveaux réalisateurs sur l’ouverture d’esprit, la tolérance et la différence, il serait peut être temps d’inclure les femmes dans ces « nouvelles » histoires. Les lesbiennes aussi ont le droit à leurs figures héroïques sur grand écran.

Les Crevettes pailletées, en salles depuis le 08/05/2019.

KILLING EVE : la petite pépite à ne pas manquer

Alors que la saison 2 bats son plein sur OCS (+24h) depuis déjà trois semaines, il est temps pour moi de vous parler de KILLING EVE. Crée par et écrite par Phoebe Waller-Bridge (Fleabag), Killing Eve raconte l’histoire d’une agent du MI5, Eve Polastri, qui enquête sur une tueuse à gages appelée Villannelle. Les deux femmes vont développer une obsession réciproque ambiguë et violente. Une relation sensuelle, hilarante et passionnante qui anime la série et qui bouleverse le genre.

Portée par ce duo totalement délicieux, Killing Eve dépoussière le genre de la série policière. La relation entre les deux femmes est absolument passionnante. Eve (jouée par Sandra Oh) et Vilannelle (jouée par Jodie Comer) se lient sans vraiment comprendre pourquoi. Elles se ressemblent alors qu’elles représentent tout ce que déteste l’autre. Eve est une épouse ennuyeuse qui cherche désespérément une raison d’être dans son travail et Vilannelle est une gamine insouciante, insolente et sans limites qui s’amuse de sa condition. La stabilité statique de l’une et la liberté de l’autre s’entrechoque comme le bien et le mal. Eve est obsédée par l’insolence de Villannelle, sa jeunesse, sa liberté d’action et son plaisir quand elle tue. Vilannelle, quant à elle est attirée par la douceur et la naïveté de l’agent qui la pourchasse. Elles se complètent et se haïssent à la fois. Jodie Comer est absolument géniale dans ce rôle de tueuse totalement déconnectée de la réalité. L’humour grinçant qui se dégage de ses scènes est réellement incroyable. Elle tue avec panache, parfois comme s’il s’agissait de sa plus belle œuvre, d’autres fois comme s’il était question d’une broutille. Elle ne fait jamais dans la demi-mesure, assume son style, mange des bonbons et fait des crises quand elle n’a pas ce qu’elle veut. Une sorte d’enfant pourrie gâtée qui tue des gens contre un peu d’argent. Son personnage est extrêmement complexe et à la fois vraiment touchant : un délice rafraichissant.

La posture féministe de la série est également très claire et fait du bien. Au-delà du duo 100% féminin en tête d’affiche, les personnages sont extrêmement indépendants. Villannelle est une tueuse à gages qui agit seule. Elle s’occupe principalement d’hommes qui ne se méfient pas d’elle, elle se sert des clichés pour les approcher et se délecte ensuite de leur avoir prouvé qu’une femme peut les dominer bien plus qu’ils ne le feront jamais.  » Vous devriez demander la permission avant de toucher quelqu’un.  » dit-elle à l’une de ses victimes avant de lui planter une seringue dans l’œil. Message peu subtil mais efficace ! C’est un personnage libre dans tous les sens du terme (libertine, bisexuelle etc) qui ne correspond à aucun stéréotype. Elle est féminine et sensuelle puis d’un coup totalement masculine avant de basculer dans une attitude enfantine. Elle se laisse vivre et tue par plaisir, parfois même par cruauté. Sa condition de femme ne détermine en rien ses actions. Du coté de Eve, elle est un peu plus renfermée mais son personnage est également assez libre. Elle demande « Tu veux faire l’amour? » à son mari de manière très naturelle. Formulation très simple ou parfois même très vulgaire de ses désirs.

Jodie Comer in Killing Eve

Au-delà de ça, Phoebe Waller-Bridge parvient à faire une série féministe qui n’oppose pas les femmes et les hommes. Les personnages masculins sont également émancipés des règles. Il y a deux types: ceux qui sont les gentils maris, d’autres qui s’affranchissent de la masculinité attendue, qui traitent les femmes comme leur égal etc. Et il y a ceux qui tentent encore de dominer les femmes et ceux là, Vilannelle n’a aucuns scrupules à les éliminer ! Killing Eve est certes une série policière avec une enquête, une course poursuite entre la justice et une meurtrière, mais c’est aussi et surtout une série qui souffle un vent de nouveauté dans l’écriture des personnages. Avec un humour savoureux et une explosion des clichés, la série nous offre une vision apaisante d’un monde dans lequel nous adorons nous plonger. Des femmes indépendantes, des hommes respectueux, de l’humour noir, des gens bizarres mais libres : tout est si simple. Et écrire ce monde avec en fond une enquête policière qui semble rapprocher ses deux antagonistes, c’est assez culotté et sensiblement génial.

Féministe, hilarante, gore et sensuelle : Killing Eve est la série qui renverse les codes et qui fait du bien.

Sortie en 2018. Disponible sur Canal + notamment. 2 saisons (la deuxième étant en cours de diffusion).

DUMBO : un retour en demie-teinte pour Tim Burton

DUMBO, l’adaptation du conte Disney sorti dans les années 40, sur grand écran et réalisé par Tim Burton : c’était forcément un combo qui faisait palpiter nos petits cœurs d’enfants. DUMBO c’est certainement l’un des contes les plus tristes et les plus inspirants qui est toujours d’actualité en 2019 notamment avec son discours sur la différence, l’espoir, l’estime de soi etc. Seulement voilà, le nom de Tim Burton, s’il nous émerveillait il y a longtemps, cela fait quelques années que ce n’est plus le cas. Les derniers longs métrages du cinéaste étaient d’une qualité scénaristique et visuelle très moyenne notamment sa dernière collaboration avec Disney dont on se souvient tous douloureusement : Alice au pays des merveilles en 2010. Cependant, ce nom est toujours l’un de ceux qui piquent ma curiosité et font revivre l’espoir de voir de grandes choses au cinéma. Big Eyes (2014) m’avait réconciliée un peu avec Burton mais il m’avait alors de nouveau déçue face à Miss Peregrine et les enfants particuliers (2016). Un ascenseur émotionnel qui devient fatiguant quand on connait le talent du cinéaste pour réaliser des œuvres magiques (Edward aux mains d’argent, Big Fish, Sleepy Hollow ou bien Beetlejuice). C’est donc avec espoir, curiosité et appréhension que je me suis laissée embarquer vers DUMBO. Malheureusement, la déception a refait surface malgré quelques petites surprises.

Première chose, et pas des moindres : le choix du live action. Les animaux n’ont pas la parole et ce sont donc les personnages humains qui endossent un rôle plus important pour raconter l’histoire du petit éléphant. Et malheureusement : c’est ça le problème. Les acteurs sont quasiment tous extrêmement fades. Colin Farrell est plutôt juste dans son rôle de père désabusé mais il ne convainc pas plus que ça et son personnage n’a aucune profondeur. Les deux enfants ne sont pas mauvais mais n’apportent pas grand chose à l’histoire à part servir de « voix » à Dumbo en s’identifiant à lui par la perte d’une mère etc. Eva Green (que j’aime profondément en temps normal) à huit lignes de textes et n’en fait vivre aucunes. Elle mélange l’anglais et le français avec un ton absolument insupportable et surtout, elle joue avec son visage d’une manière parfois totalement inappropriée par rapport à l’ambiance de la scène. Tantôt effrayante, tantôt mère poule : son jeu se perd totalement et ne satisfait pas. Michael Keaton est une parodie de lui même assez dérangeante et Danny DeVito sauve un peu les meubles mais est vite oubliable. En bref : le choix du live-action n’était pas assumé et la direction d’acteur assez médiocre.

L’un des seuls points positifs du film c’est son esthétique. En effet, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, Tim Burton s’approprie l’univers Disney de manière très juste. Il ne propose pas une version gothique ou macabre de l’histoire, cependant, sa pâte est présente dans la plupart des scènes. Le soucis des détails est très intéressant et montre l’implication du réalisateur dans ce projet. Il a véritablement souhaité moderniser l’histoire en y ajoutant son propre ressenti. Malgré une histoire quelque peu édulcorée (et c’est dommage), Tim Burton parvient à proposer des images absolument sublimes : la danse des éléphants qui tournoient dans les yeux de Dumbo, le coté « nigthmare » du parc Dreamland, le maquillage de Dumbo dans les premières scènes, les grands yeux tristes de Dumbo etc. Une appropriation qui fait plaisir et qui m’a replonger dans ce qui fait de Tim Burton un réalisateur magique. De plus, la qualité d’animation de Dumbo (bien qu’imparfaite) est vraiment appréciable dans sa fluidité notamment et condamne un peu plus les choix qui avaient pu être faits sur Alice au pays des merveilles.

Autre petite surprise qui montre l’implication du réalisateur dans cette adaptation : les sous textes. La souffrance animale au sein du cirque est au cœur du film et c’est un parti pris de Burton très intéressant. Là où on ne s’y attardait pas tant que ça dans l’histoire originale, là il s’agit véritablement d’un questionnement central. Burton joue avec le passé et la modernité en questionnant notre vision de ce type d’endroit. Est-il normal de laisser des hommes maltraiter des animaux pour de l’argent ou pour du divertissement? On sent une réelle opinion dans cette adaptation et c’est appréciable. De même pour le rôle de la femme, subtilement amené avec les quelques répliques de Milly la jeune fille qui veut se consacrer à la science car elle ne veut pas qu’on « la regarde ». Ce à quoi les hommes qui l’entourent lui répondent qu’elle devrait apprendre un tour et se montrer en spectacle, sous entendu : « Sois belle et tais toi ». On retrouve cette idée avec le rôle d’Eva Green qui est présentée comme la nouvelle découverte de Vandevere et qui se définit elle même comme une joaillerie que le millionnaire aime exposer. Sans jamais donner de réponse claire, Burton joue sur l’équilibre du monde entre passé et présent. Des sous-textes intéressants qui élèvent timidement le film à un autre niveau que celui de film pour enfants.

Cependant, les bons sentiments à la Disney reviennent très vite et la fin prévisible aussi. La morale dégoulinante d’espoir et d’amour est là, les scènes d’euphories aussi : rien de nouveau sous le soleil du royaume de Walt. Au delà de l’esthétique Burton qui est vraiment appréciable et ses partis pris scénaristiques : le film laisse quelque peu indifférent. DUMBO ravira surement les enfants, qui découvriront l’histoire avec des étoiles pleins les yeux et n’auront pas le recul nécessaire pour voir les défauts du film. Mais pour le reste, il sera vite oublié et le retour de Tim Burton aussi.

En salles depuis le 27/03.