ARTIC, la synestésie par Joe Penna

Présenté en séance de minuit à Cannes, ARTIC c’est le premier film de Joe Penna, un youtubeur notamment connu pour sa chaîne de musique (MysteryGuitarMan) mais qui a également fait/produit de nombreux courts-métrages. Son premier long métrage raconte la survie d’un homme en arctique après le crash de son avion. Et qui, à part Mads Mikkelsen, pouvait accepter un rôle aussi difficile ? Le comédien connu pour jouer, souvent, le rôle d’un solitaire en marge du monde (La chasse, Polar, Michael Kohlhaas etc) était le choix parfait pour ARTIC.

Ce film, est l’un des survivals les plus convaincant que j’ai pu voir. Dénué de dialogues,(Mads doit prononcer deux phrases entières sur les 1h40 de film), tout repose sur les images et surtout sur la prestation de l’acteur. Joe Penna tourne le dos à toutes les attentes hollywoodiennes que nous pouvons avoir face à ce type de film. Et ça marche ! Chaque plan est fait pour que nous nous retrouvions dans la même situation que le personnage. On a froid, on a peur, on a mal : la synesthésie fonctionne à merveille et c’est presque effrayant tant on se sent embarquer dans cette solitude glacée en même temps que le personnage. Loin de The Revenant, où Léonardo Di Caprio avait une multitude d’interactions diverses pour jouer, ARTIC laisse Mads Mikkelsen seul avec l’environnement. Il ne se passe rien, et c’est là toute la beauté du film. Si vous deviez être un rescapé d’un crash d’avion en plein désert de glace, que se passerait il? Rien, et c’est bien ça le plus dramatique. La solitude, le désespoir, l’instinct de survie, le froid : Mads Mikkelsen livre une prestation absolument incroyable. Tourné en conditions réelles, le film donne le champ libre au talent de l’acteur et il le dévoile petit à petit avec une justesse magique. Le minimalisme du film est le défaut que beaucoup lui ont donné, pour ma part, j’ai trouvé ça ambitieux et réussi !

L’arrivée d’une deuxième rescapée pourrait être vu comme une facilité scénaristique mais elle est nécessaire et vraiment bien pensée. La jeune femme qui s’écrase en voulant porter secours à Mads sera dans un état de léthargie totale après son accident et ce, durant tout le film. Il n’y a donc pas vraiment d’interaction avec Mads et encore moins une romance forcée comme on pourrait s’y attendre. Cependant, ce personnage est essentiel car il permet au réalisateur de montrer autre chose : l’humanité sans limite dont fait preuve son personnage. Mais au delà de ça, c’est une nouvelle fois, l’occasion pour Mads Mikkelsen de prouver son talent. En quelques plans, il témoigne de son humanité et de son envie de la sauver mais aussi de son instinct de survie qu’il doit refréner. En un regard, on perçoit pendant une seconde la pensée qui le traverse : et si il mangeais cette femme? Elle représenterait des semaines de nourriture. Mais cet éclat dans son regard disparaît vite et il se remet à la soigner.

La deuxième chose intéressante est la confrontation avec l’ours polaire. Elle est brève et loin du spectaculaire qu’on pourrait attendre dans ce type de film. Mais, elle est également nécessaire pour mieux comprendre le personnage et pour faire éclater le talent de l’acteur. Ces quelques minutes où l’ours tente de détruire la caverne dans laquelle sont cachés les deux survivants, sont rapides et intenses. Overgard (M.Mikkelsen), alerte, réagit très vite et s’empare de sa fusée de survie pour faire fuir l’animal. A peine ce dernier parti, l’homme se recroqueville la tête entre les jambes et tremble de tout son corps. Cette scène est forte et montre la dualité qui anime chaque être humain dans ce genre de situations incontrolables : l’instinct de survie et la peur. Overgard parait être maître de sa situation depuis le début. On ne sait pas depuis quand il est là mais il a des habitudes, des mécanismes de défenses et de sécurité. Cependant, pour nous faire oublier ça et nous ramener à la réalité, cette scène est extrêmement bien faite. Elle montre Overgard dans une situation où la peur le terrasse mais où son instinct lui dicte de se défendre. Après la confrontation, il retrouve sa condition d’homme solitaire et laisse éclater sa fatigue et sa terreur.

Enfin, si le film fonctionne aussi bien c’est aussi pour sa réalisation. Les images sont fabuleuses et surtout, Joe Penna assume son parti pris de faire de son film, presque, un documentaire sur la survie en milieu hostile. Un peu comme un guide de survie réaliste. On voit Overgard se nourrir grâce à un mécanisme de pêche particulier, la congélation de ses poissons, comment il se repère dans le temps avec sa montre et son alarme, comment il boit etc. On vit avec lui et cet aspect du film est terriblement réussi.

La dualité constante du personnage d’Overgard, les choix scénaristiques intelligents (on ne tombe pas dans la facilité avec des flash backs et de la musique larmoyante), la photographie et au delà de tout la prestation de Mads Mikkelsen : ARTIC est un film à part, qui me permet de faire éclater une nouvelle fois mon amour pour cet acteur, et que je conseille sans hésiter.

En salles depuis le 6 février, en France.

VICE, le coup de maître signé Adam McKay

VICE raconte comment Dick Cheney, un looser alcoolique a fini par être le vice-président de Georges W. Bush en ayant un pouvoir incroyable alors que le poste de vice-president ne le permettait pas. Sa position et le pouvoir qu’il s’est attribué dans l’ombre a contribué à changer l’Histoire et notre monde. Adam McKay s’attaque donc là à un pan de l’histoire politique des Etats-Unis mais aussi du monde entier.

Je ne vais pas passer par quatre chemins : ce film c’est du pur génie. Si vous ne deviez voir qu’un seul film ce mois ci, c’est celui là. Pourquoi? Dans un premier temps parce que c’est un film qui fait réfléchir et qui vous retourne un peu l’estomac. Ensuite car l’audace du réalisateur et de toute l’équipe du film est à noter (Dick Cheney étant encore vivant, etc) et qu’un film aussi sincère fait du bien. Et enfin, car Adam McKay signe ici un film qui, non seulement met en lumière une partie de l’Histoire que nous sommes nombreux à ne pas connaitre et qui va, je vous l’assure, vous rendre mal à l’aise de nombreuses fois mais, en plus il le fait avec un style unique et parfaitement calibré. VICE c’est un biopic, un film historique et une parodie à la fois. Une parodie de la vie politique, des hommes de pouvoir mais aussi des médias et du cinéma. McKay parvient à rythmer son film quasiment à la perfection entre ces différents styles et bouleverse tous les codes que nous connaissons en tant que spectateur. Je ne vais pas m’attarder sur les aspects politiques dénoncés précisément dans le film car c’est assez compliqué à analyser et je ne souhaite pas m’y risquer. Les critiques américaines ont descendu le film sur ses inexactitudes historiques, je ne suis pas en mesure de les contredire ou de défendre McKay. Cependant, le film en tant que tel mérite qu’on s’y attarde tant il fonctionne à merveille, et ce, grâce à quelques points précis.

Le montage, chef d’orchestre du film

Si le film est aussi efficace et que les différents styles pratiqués par son réalisateur fonctionnent aussi bien c’est principalement du au montage. Le rythme précis et le style totalement unique qui se dégage de VICE est réussi grâce à un montage que j’ai rarement vu aussi brut, juste, calibré et efficace. Adam McKay joue avec ses images et leur fait dire ce qu’il veut. Il abuse des métaphores et ça marche ! Le montage est l’allié du spectateur et raconte l’histoire à lui seul. Parfois sans paroles, les images parlent d’elles même. Les métaphores entre la pêche et la politique, le passage du rire au drame ou des actes aux conséquences mais aussi les métaphores psychologiques pour appuyer le ressenti des personnages : McKay va au bout de ses idées et produit un travail incroyable à ce niveau là. L’humour qui en découle est grinçant et le drame nous prend à la gorge. Il passe d’un générique de fin en plein milieu du film à des images d’archives appuyant son propos en passant par des plans de l’eau calme qui clapote illustrant le calme de Cheney avant qu’il ne dévoile une nouvelle action. Je n’ai jamais autant ressenti l’importance du montage que devant VICE. Un talent reconnu chez le réalisateur qui en abusait également dans The Big Short mais qui, à mon sens, ne fonctionnait pas aussi bien voire écrasait peu à peu le propos et le film. Là, c’est impérieux et réussi.


« En politique, comme dans le film, l’amusement vient de la sidération, précise Adam McKay. Voir comme ces gens jouent avec les vies humaines de façon totalement décomplexée fait rire, parce que cela semble impossible. »

interview pour 20 minutes

Un casting magistral au service d’une grande inventivité

La deuxième qualité incroyable du film c’est son casting. Amy Adams, Sam Rockwell, Steve Carell et bien sur Christian Bale : ils sont tous méconnaissables mais surtout impressionnants. Christan Bale est tout simplement magique. Le ton de sa voix, sa gestuelle, son regard : tout est juste et prenant. Quelques vidéos du vrai Dick Cheney circulent, et vous pourrez apprécier la ressemblance frappante entre les deux. Christian Bale montre une nouvelle fois son talent sans limites dans la métamorphose et l’appropriation de ses personnages. Il est glaçant de bout en bout et réussit à porter sur ses épaules ce rôle si loin de ce qu’il est. Adam McKay a de nombreuses fois confié avoir écrit son film en pensant à Bale et n’aurait soit disant pas fait le film si l’acteur avait refusé le rôle. Et on le comprends, qui d’autre que le monstre des métamorphoses et des grands rôles aurait pu endosser ce costume d’homme politique aussi sombre que passionnant? Pour le reste, ils sont tous à la hauteur. Amy Adams est phénoménale dans ce rôle de femme de l’ombre ambitieuse et impitoyable. Steve Carrell atteint peut être un peu trop la caricature mais cela lui sied à merveille. Quant à Sam Rockwell il est délicieux en George W. Bush totalement à l’ouest.

Une belle brochette d’acteurs qui porte le film avec force et donne du corps aux idées du réalisateur. Séquences iconiques, parodiques et incroyablement ingénieuses (pions dans la maison de poupées, scène du restaurant, séquence de l’accord entre Cheney et Bush, métaphore de la pile de tasse et de coupelles, fausse fin, séquence post générique etc) : Adam McKay nous offre son génie sur un plateau. Les influences sont également bien présentes (de House of Card à Shakespeare) et achèvent de nous embarquer dans une tragédie comique. Son humour est noir et effrayant. On rit souvent mais pas de bon cœur. C’est un rire jaune, ahuri et qui nous prouve, de manière plus efficace qu’un documentaire sur les arnaques politiques ou les travers des hommes de pouvoir, à quel point on se fait manipuler. La mise en scène, le style et le parti pris (assumé) du réalisateur sont un coup de poing dans la fourmilière. Car oui, il y a un parti pris clair dans VICE. On ne montre que les républicains. Il n’y a pas de contrebalance avec un coté démocrate ou tout autre opposition. Un parti pris assumé par le réalisateur qui anticipe les critiques et y répond dans une scène post-générique absolument absurde et délicieuse.

Christian Bale et Amy Adams

L’aspect historique et le propos politique appuyés par des archives

L’une des forces du film est l’utilisation d’images d’archives par le réalisateur. Elles appuient ses propos et donnent du poids aux événements. On retrouve alors des images de discours de Hillary Clinton, des images de l’Irak, l’investiture de Barak Obama etc. VICE s’inscrit dans un contexte politique mondial fragile. Le gouvernement Trump, Bolsonaro au Brésil mais aussi le soulèvement des Gilets Jaunes en France, sans compter les nombreux conflits encore en cours sur le globe : les actes de Dick Cheney ne sont pas responsables de ce qui se passe actuellement, cependant, ils ont grandement contribué au glissement des choses. L’axe sur le terrorisme et sur les attentats du 11 septembre est risqué pour Adam McKay mais je l’ai trouvé très intéressant et surtout, effrayant. Le réalisateur assume son parti pris et il souhaite également ouvrir les yeux à la jeunesse qui boude les urnes depuis plusieurs années. VICE est un biopic, une comédie mais aussi un film politique engagé.


 « La défiance de la jeunesse pour la politique m’inquiète en tant que citoyen, avoue-t-il. Si Vice fait rire, je pense que cela peut être un pas vers une réflexion plus profonde. » 

Adam McKay dans un entretien pour 20 minutes
Christian Bale as Dick Cheney in Adam McKay’s VICE, an Annapurna Pictures release. Credit : Annapurna Pictures 2018 © Annapurna Pictures, LLC. All Rights Reserved.

VICE, déjà par son titre, parle à tous. En anglais comme en français, le titre du film fait référence autant au vice-président qu’au vice dont on peut tous être atteint et auquel le monde politique est davantage exposé. C’est un film effrayant mais passionnant, qui dépeint un homme tel un héros tragédien : aussi noble que avide de pouvoir, aussi sombre que loyal. Un héros américain en somme. Dick Cheney est digne d’un personnage de film et McKay l’a compris. Il en tire un portrait effrayant mais profondément réaliste, parsemé de commentaires et d’humour noir. VICE est un bijou, du cinéma de génie et une palette de talents fabuleux. Christian Bale signe ici son rôle le plus poussé, pour moi, et mérite toutes les statuettes du monde pour sa prestation.

En salles depuis le 13 février, en France.

La Favorite de Yorgos Lanthimos

Un casting féminin majestueux, une satire de la bourgeoisie anglaise du XVIIIe, Yorgos Lanthimos aux commandes et un flot de critiques positives depuis des mois : tout est fait pour que vous alliez voir LA FAVORITE en salles depuis le 6 février en France.

Le dernier film du réalisateur grec Yorgos Lanthimos raconte l’histoire de Anne, reine d’Angleterre au début du XVIIIe siècle en pleine guerre contre la France. Dans un état de santé lamentable et un caractère majestueusement insupportable, la reine ne commande plus grand chose et laisse le soin à son amie Sarah Marlborough de diriger le pays à sa place. Son amie et amante se délecte de ce pouvoir et joue de son influence auprès de la reine, tout en démontrant une sincérité à toute épreuve. Mais lorsque sa cousine Abigail débarque pour se faire embaucher, les choses vont changer du tout au tout.

Lanthimos nous embarque dans un triangle amoureux mêlant politique, pouvoir, guerre et manipulations. Les trois actrices sont absolument divines. Olivia Colman et Rachel Weisz, avec qui il avait déjà tourné notamment pour The Lobster , sont sublimes en amantes déchirées entre le contrôle de l’autre et l’amour véritable. Le personnage de la reine est si complexe, incontrôlable et touchant qu’il laisse le champ libre à son interprète qui offre des scènes fabuleuses. Olivia Colman est décidément une très grande actrice. Les scènes où elle perd totalement le contrôle sont certes parfois surjouées mais saisissantes. Ce besoin irrationnelle d’être aimée profondément et sans conditions, d’avoir le contrôle sur la personne qu’elle veut mais de se laisser manipuler également, ses traumatismes de mère qui n’a jamais pu avoir d’enfants malgré ses 17 tentatives et son incapacité à diriger son pays : Lanthimos a réussi a créer un personnage féminin complexe, intéressant, frustrant parfois et totalement fou. La reine est détruite par la mort de ses enfants, comme ci l’amour inconditionnel lui avait été refusé dix-sept fois. La douceur et l’innocence dont elle fait preuve face aux lapins qu’elle a adopté pour remplacer ses enfants est triste et si belle à la fois. Et c’est grâce à son besoin d’être comprise qu’elle va s’attacher à Abigail, qui lui montre son affection envers ses « enfants » sans jugement et qui lui fait revivre des instants d’innocence (danse, jeux etc). Comme un enfant, il suffit de lui accorder de l’attention pour être dans ses petits papiers, mais si vous lui retirez votre amour ne serait-ce qu’une seconde, la frustration et la colère prenne le dessus. Ce personnage est profondément bien construit et intéressant.

Autre personnage savamment orchestré : Abigail, joué par la délicieuse Emma Stone. Présentée comme une ancienne aristocrate qui a perdue toute sa superbe et qui vient demander de l’aide à sa cousine, Abigail va très vite troquer sa fausse naïveté contre sa cupidité, sa méchanceté et son orgueil. Un personnage qui nous touche énormément au début et qu’on finit par détester. Quant à Rachel Weisz, elle est impressionnante et livre un personnage d’une froideur incroyable qui dirige d’une main de maître les événements. Elle est majestueuse à sa façon et sa rage crève l’écran. Les rôles s’inversent au fur et à mesure : le caractère insupportable de Sarah est finalement révélé comme étant la seule chose sincère entourant la reine et la douceur d’Abigail se transforme en cruelle insolence.

Au delà de l’écriture et du développement très réussit de ces trois personnages, le réalisateur prouve une nouvelle fois son talent incroyable en termes de réalisation et de scénario. Les dialogues sont absolument délicieux. Et dès les premières images on reconnait sa signature. L’image est soignée, magnifique et chaque plan nous emmène dans le même état latent et confus que la reine : le changement de focale, les contre-champs, les miroirs, les gros plans, les ralentis, les travelling interminables, les plans larges somptueux qui isolent les personnages dans des pièces immenses où tout les dépassent. Tout est calculé et sublime. Chaque plan renforce l’ambiance du film, entre absurde et malaise. Le film est un délice pour les yeux et les amoureux de cinéma. La musique est également propre à Lanthimos, qui aime les instruments à corde et qui en abuse. Elle contribue à la confusion du spectateur en mimétisme à celle de la reine, mais elle est interminable et donne vite mal à la tête.

Vous l’aurez compris, à mon sens, La Favorite est un chef d’oeuvre de part ses actrices, ses dialogues et sa réalisation. Cependant, j’émets de nombreuses réserves quand au reste. Le film a des longueurs qui, au final, m’ont fait décrocher. Tout comme dans The Lobster ou Mise à mort du cerf sacré, l’absurde ou la bizarrerie adorée du réalisateur finit par se complaire dans une contemplation de ses idées et nous emmène rarement avec lui. J’ai décroché plus d’une fois et n’ai donc pas réussit à apprécier profondément le film. La satire de la bourgeoisie est parfaite, les séquences comme celles de la course de canards ou le lancer de légumes sur un homme nu : les ralentis et gros plans qui accentue la stupidité issue de l’ennui des classes supérieures en temps de guerre, c’est génial. Mais c’est long, insistant et grotesque par moment également. Quant à la fin du film, j’ai encore du mal à y voir un sens caché quelconque. Le plan est sublime, mais la superposition tue l’image et donne le tournis. Je pense que je suis décidément très peu touchée par les fins proposées par Lanthimos.

La Favorite est un bijou, un film comme on en voit peu, mais qui a ses limites. Yorgos Lanthimos ne réussit pas à me convaincre totalement, comme à son habitude. Il divise mais s’en délecte aussi et c’est certainement ce qui fait la rareté de son art. Déjà récompensé à Venise et aux Golden Globes, La Favorite sera très certainement sacré aux Oscars dans quelques jours et restera, j’en suis convaincue, malgré tout l’un des films les plus intéressants de cette année.

Sorry to bother you de Boots Riley : la satire qui bouscule les codes

Pour son premier film, le rappeur Boots Riley (The Coup) connu pour être très engagé politiquement, livre une critique acerbe du capitalisme et du racisme américain sous une forme absurde et absolument savoureuse. Si les films engagés sont nombreux sur nos écrans, peu ont un concept aussi profond que celui de Sorry to bother you. Le film a mis plus de 6 mois à arriver en France tant sa sortie était incertaine. Petite oeuvre indépendante et subversive, le film était bien parti pour finir dans le catalogue Netflix dans quelques temps sans que personne n’en parle vraiment. Heureusement pour nous, Riley a finalement trouvé un distributeur outre atlantique et le film est sorti dans les salles françaises le 30 janvier.

Cassius Green (à lire : cash is green) est un vendeur par téléphone, qui se découvre un talent surprenant : imiter la voix d’un homme blanc pour accrocher ses clients. Alors que ses collègues décident de se rebeller contre leurs conditions de travail, sa productivité va le conduire à obtenir une promotion rapidement pour devenir un Super Vendeur et travailler à l’étage supérieur. Là, ce qu’il va vendre sera totalement différent des produits de base et il devra prendre des décisions importantes pour tenter de ne pas perdre son humanité dans un monde qui lui promet la réussite et l’argent.

Ce film c’est un ovni qu’on a envie de chérir. Le plus gros talent de Boots Riley c’est d’aller au bout de son idée. Il a un souci du détail incroyable (les boucles d’oreilles de Detroit, les messages sur ses t-shirts, la photo du père de Cassius qui s’adapte aux situations et le juge du regard, etc.) et il fonce dans l’improbable jusqu’au bout. Il signe une oeuvre totalement barrée, remplie de gags plus absurdes les uns que les autres, mais qui cache une satire incroyablement intelligente de la société capitaliste américaine. Les exemples de ce parti pris génial sont nombreux : le bureau de Cassius qui débarque, littéralement, dans le quotidien de ses clients lorsqu’ils décrochent peu importe leur activité à ce moment là, le slogan « suis toujours ton script » qui donne lieu à des conversations totalement incongrues, encore le code de l’ascenseur ridiculement long pour monter à l’étage des Supers-Vendeurs ou encore la voix de blanc de Cassius tout droit sortie d’un cartoon. Rien qu’avec le titre du film, Sorry to bother you annonce la couleur : il est là pour déranger, nous démanger et nous faire serrer les dents. En surface, le film dénonce par la comédie. On rit de bon cœur mais, plus l’intrigue avance plus nos rires sont jaunes. L’absurde est totalement le genre qu’il fallait adopter ici.

Boots Riley nous propulse dans un monde totalement déconnecté de la réalité. Son personnage passe son temps à s’excuser d’être ce qu’il est et de faire ce qu’il fait. Mais il finit par s’y perdre et oublier son humanité au profit de l’argent qui tombe sur son compte en banque. Une humanité oubliée par une grande partie de la société également, qui adule un homme qui a « révolutionné » la productivité en usine. Steve Lift (joué par Armie Hammer) à créer une entreprise qui promet un emploi à vie à ses employés qui sont logés et nourris sur place mais n’ont pas de salaire. Adulé par les patrons, l’homme souhaite aller de plus en plus loin. Les SuperVendeurs, y compris Cassius, proposent aux clients les plus riches du monde entier d’acheter des ouvriers/esclaves pour augmenter la productivité de leur entreprise. Steve Lift est cocainomane, véritablement déconnecté de la réalité et plein aux as. Son personnage et l’univers dans lequel il opère sont un tableau grotesque du monde des affaires et de son inhumanité grandissante. Les violences policières envers les manifestants dénonçant les pratiques de l’entreprise, la mise en valeur des SupersVendeurs pour leur chiffre d’affaires, les postes de télévision qui diffusent constamment les spots publicitaires mensongers sur la qualité de vie des ouvriers (dortoirs, plats préparés, productivité) : Boots Riley n’oublie rien et dénonce avec intelligence le capitalisme et l’oppression des plus riches sur le reste de la société.

Il va même plus loin et c’est là que le film prend tout son sens. Les vingt dernières minutes du film sont incroyables et totalement loufoques. Pendant une soirée absolument hors du temps (drogues, sexe, télés immense, argent etc) Steve Lift invite Cassius à le rejoindre dans son bureau pour lui proposer un nouveau concept. Il lui montre alors une vidéo expliquant les expériences faites par Lift pour rendre ses esclaves de plus en plus productif. Son idée : en faire des hybrides, mi-homme, mi-cheval. Il propose à Cassius un CDD de cinq ans, pour devenir le leader de ses hybrides et tenir le cap entre les employés et la direction. Une proposition totalement absurde qui encore une fois, est une idée de génie de la part du réalisateur. Evidemment, Cassius prends alors la fuite et tombe nez à nez avec des hybrides déjà créer. A partir de là, Cassius changera de camp et va tenter de faire comprendre au monde ce qui est en train de se passer. S’ensuit d’improbables scènes de violences, de plateaux télés, de manifestations et j’en passe. Cassius retourne alors dans le garage de son oncle, en n’oubliant pas de ramener les objets de luxe qu’il avait pu s’acheter lorsqu’il était un SuperVendeur. Et alors qu’il pensait être sorti de son monde dicté par l’argent et le pouvoir : il se rend compte que Lift lui avait administré le produit changeant les hommes en hybride. La fin du film achève l’idée de Boots Riley sur l’embrigadement dont on est tous victime dans la société actuelle. Il conclut son oeuvre en allant au bout de l’absurdité des choses qu’il dénonce, et c’est génial.

Sorry to bother you est une claque. Boots Riley propose une oeuvre entière qui secoue avec une bande son évidemment incroyable. Sans parler du casting absolument divin notamment Tessa Thompson que j’aime énormément mais aussi Steven Yeun, Forest Whitaker ou encore Terry Crews. Avec ce premier film qui secoue les genres et fait entendre sa voix, Boots Riley fera sans doute parti des noms dont on aura envie d’entendre parler ces prochaines années. Le film a déjà fait des millions d’entrées aux Etats-Unis et j’espère qu’il en fera autant en France. Allez-y, vous serez ravis d’avoir été dérangés.

En salles depuis le 30 janvier.

Et pour découvrir un peu plus l’univers de Boots Riley :

The Guillotine issue de l’album SORRY TO BOTHER YOU du groupe The Coup mené par Boots Riley

Les Invisibles de Louis-Julien Petit

Co-Ecrit par Claire Lajeunie, dont le documentaire Femmes Invisibles, survivre dans la rue sorti en 2014 (ainsi que le livre qu’elle a écrit ensuite) a inspiré le réalisateur : Les Invisibles est un film nécessaire.

C’est compliqué de critiquer un film aussi important et utile dans le paysage cinématographique français que celui-ci. Il dépeint une réalité très souvent oubliée ou ignorée par le reste de la société. Une dureté mais aussi un espoir que l’on ne voit pas toujours. Il met en avant le courage de ces femmes, de celles et ceux qui se battent pour les aider mais aussi de l’inhumanité dont peuvent faire preuve les organismes sociaux. Avec humour et panache, le film fait un tableau de la rue mais surtout des moyens dont on dispose pour aider ces gens, et ils sont peu nombreux. Audrey Lamy est extrêmement juste et touchante dans ce rôle. Corrine Masiero rappelle une nouvelle fois son talent et quand on connaît son passé (ancienne SDF également) son personnage prend une ampleur toute autre. Elle connaît la réalité de cette situation et n’hésite pas à être dure dans certaines scènes. Elle livre une prestation très belle qui m’a profondément touché.

Malgré ces éléments, et un casting de femmes absolument merveilleux, le film ne m’a pas convaincue totalement. En terme de narration je le trouve un peu bancal. Certains propos m’ont dérangé , comme par exemple la scène de speed dating où l’une des femmes est stigmatisée comme étant une immigrée cherchant un homme uniquement pour la nationalité française. J’ai trouvé que certaines scènes étaient maladroites (la plupart des dialogues avec Angélique, la jeune femme recueillie par Manu) et le rythme bien trop inégal.

Cependant, il faut reconnaître que le sujet et le jeu des actrices permet de faire du film un beau moment de cinéma. Les femmes sont toutes très touchantes, certaines scènes sont drôles sans en faire trop, les actrices sont justes et le traitement du sujet est assez efficace.

Les Invisibles est un film que je conseille. Il est différent, utile et touchant. Ce n’est pas du grand cinéma mais ça n’a pas l’ambition de l’être. On sourit, on est ému et touchés : les émotions sont là et la qualité aussi. Le message passe et c’est pour moi l’essentiel.

Les Invisibles, en salles depuis le 9 janvier 2019.