Green Book : sur les routes du sud de Peter Farrelly

Le nouveau film de Peter Farrelly (connu notamment pour son Dumb and Dumber devenu culte) est inspiré d’une histoire vraie. Green Book est un film biographique sur une tournée réalisée dans les États du Sud en 1962 par le pianiste noir Don Shirley (Mahershala Ali) et son chauffeur et garde du corps blanc Tony Lip (Viggo Mortensen) . L’histoire de deux hommes que tout oppose et qui se retrouvent sur les routes du sud des Etats-Unis, confrontés au racisme et à l’intolérance sous toutes ses formes.

Favori des Oscars et grand gagnant des Golden Globes, Green Book a su combler une bonne partie du public. Éloignons tout de suite les polémiques autour du film qui ne m’ont pas semblé pertinentes à analyser ici. Seule celle provoquée par les réactions de la famille de Don Shirley (notamment son frère) sur la véracité des propos du film est a souligner. Il semble en effet que les libertés prises par Farrelly sur l’histoire soient assez nombreuses. Prenons donc en compte le film pour ce qu’il est : une fiction inspirée par un contexte réel.

Malgré un début un peu long, le film finit par nous embarquer dans un road trip passionnant. Au delà de l’aspect politique et historique du film, qui est assez prenant, c’est la relation entre les deux personnages qui est le plus intéressant. Farrelly dépeint deux personnalités très fortes et très antagonistes qui finissent par apprendre beaucoup l’une de l’autre. On met du temps à s’attacher aux personnages et c’est une réussite à ce niveau là. Car ils sont très différents et aucun n’inspire vraiment l’empathie au début. Entre un videur de club italien, grossier, raciste par principe, violent et un musicien snob, maniéré et alcoolique : le tableau n’est pas très reluisant. Cependant, l’essence même des deux personnalités est véritablement intéressante et chacun des acteurs a su en tirer parti. Viggo Mortensen réussit à nous attendrir en faisant de son personnage un homme un peu bourru mais loyal, quant à Mahershala Ali, il crève l’écran et parvient à jouer la dualité de son personnage à la perfection.

Mahershala Ali as Dr. Donald Shirley in Green Book, directed by Peter Farrelly.

Don Shirley (ici) est un homme qui s’est élevé dans la société grâce à son talent et à sa musique. Il a de l’argent, des serviteurs, de beaux vêtements et des manières : tout ce que les noirs n’ont pas à cette époque. Il a conscience de sa chance mais semble renier totalement les conditions de vie des autres personnes de couleurs. Il est seul, et c’est le gros point sur lequel insiste le film (et qui explique aussi la relation qui va se nouer entre les deux hommes), il en souffre mais ne le montre pas. Il est gay également, alors est-ce réellement un élément important ça je n’en suis pas sure, mais cela accentue sa marginalité dans le monde. Son départ en tournée dans le sud des Etats-Unis est une manière de se prouver sa valeur et son talent mais, aussi, de vivre son lot de racisme, d’insultes et se retrouver face à la réalité de sa condition : il joue pour des blancs, et hors de scène il redevient un homme dont personne ne veut serrer la main et qui ne partagera jamais les mêmes sanitaires que les autres. Pendant une bonne partie du film, nous comprenons tout ça de nous même. Mais le réalisateur se cache bien de révéler vraiment les sentiments de son personnage tant bien qu’au bout d’un moment, j’ai eu peur de la finalité. En effet, sans la scène d’explosion du mal être de Don Shirley face à Tony, on aurait eu du mal à comprendre sa position. Cette scène permet à la relation des deux hommes de prendre de l’ampleur mais également au personnage de Don Shirley d’exprimer tout ce qui avait été souligné par la mise en scène ou par ses expressions à savoir : sa solitude, son impression de n’appartenir à aucune communauté et pire d’être rejeté des deux dans lesquelles il pourrait prétendre appartenir, être un noir applaudit par les blancs sans vraiment avoir obtenu leur respect mais n’être jamais accepté non plus dans la communauté des gens de couleurs. Alors même s’il s’agit d’une scène un peu cliché (route, pluie, nuit, etc.) elle était nécessaire pour le film et fait basculer son personnage que l’on trouvait déjà extrêmement touchant et intéressant.

La relation entre Don Shirley et son chauffeur, Tony, est également réussie. Elle est improbable et devient quelque chose de vital pour les deux personnages. Pendant une bonne partie du film, Don Shirley passe son temps à vouloir « éduquer » Tony (il l’empêche de voler, lui fait la morale, le traite comme un enfant, lui apprend à mieux parler etc.) tandis que Tony rattrape le musicien quand il flanche (sortie en pleine nuit pour cotoyer du monde alors qu’il est dans un environnement raciste, arrestation pour avoir été surpris en pleine action avec un autre homme, etc.). Les deux hommes finissent par accepter les aspects particuliers de la personnalité de chacun et s’apportent énormément. Tony s’assagit et finit par revoir ses valeurs, il apprends à écrire, à contrôler sa violence et revient auprès des siens dans la peau d’un homme grandi. Quant à Don Shirley il finit par se révolter face au racisme latent dont il est victime lors de ses concerts et se retrouve à jouer dans un pub entouré de personnes de couleur qui lui font une ovation.

Ce qui me permet de finir avec deux aspects très importants du film également : la politique/le contexte de l’époque et la musique. Car les deux sont liés et c’est un des aspects les plus réussi du film. Les scènes de racismes, parfois violentes parfois passives et donc presque plus violentes au final, sont ponctuées souvent par le silence de Don Shirley. C’est Tony qui réagit au quart de tour mais Don Shirley semble l’accepter comme s’il s’agissait de règles dont il ne pouvait pas se détacher et qui le dépasse. Petit à petit cette idée changera, mais dans les premiers temps, c’est avec sa musique et les scènes de concerts que son ressenti est visible. Et j’ai trouvé ça très intelligent de la part de Farrelly et surtout, ça fonctionne. Lorsque l’on retrouve Don Shirley sur scène, au fur et à mesure du film, ses expressions et son intensité au niveau des mains sur le piano sont portées par sa colère, son indignation et sa marginalité. Les scènes ne sont pas très longues mais suffisantes et nécessaires à la compréhension du personnage et du monde qui l’entoure.

En bref : GREEN BOOK, sur les routes du sud est un film que j’ai beaucoup aimé. Que les faits racontés ne soient pas exactement ceux vécus par Don Shirley ou que sa relation avec son chauffeur n’est pas été véritablement si intense n’est pas vraiment important (pour moi, je conçois que ça le soit pour la famille). La fiction fonctionne, les acteurs sont très bons, la réalisation est belle (le road-trip n’est pas facile à réaliser généralement, et là je trouve que c’est réussi). Le réalisateur joue avec nos attentes et c’est assez agréable. Et surtout : la musique et les scènes improbables entre les deux hommes achève de me faire aimer le film. Les seuls points négatifs que je pourrais relever sont : le début un peu trop long à se mettre en place notamment en ce qui concerne le personnage de Tony (les premières minutes ne sont pas passionnantes) et le manque d’informations ainsi que le peu de références au Green Book justement, sorte de guide à l’époque pour les gens de couleurs qui leur indiquait dans quels établissements ils avaient le droit d’aller. C’est le titre du film et on le voit deux ou trois fois dans les mains de Tony mais il n’y est pas vraiment fait référence et on ne parle pas de son importance à l’époque. Et surtout, un conseil : aller le voir en VOST. Si vous avez le malheur de le voir en VF vous risquez de passer à côté de certaines émotions. Le doublage n’est vraiment pas très bon.

GREEN BOOK de Peter Farrelly avec Viggo Mortensen et Mahershala Ali, en salles depuis le 23 Janvier.

Le Parfum : la série qui fait mal à la tête

Le Parfum tout le monde connait son histoire. Le roman éponyme de Patrick Suskind raconte l’histoire incroyable de Jean-Baptiste Grenouille qui détient un sens olfactif hors du commun et tente de s’approprier certaines odeurs, notamment celles de jeunes femmes rousses. Une adaptation cinématographique plutôt réussie a été réalisée en 2006 par Tom Tykwer.

La série, allemande, produite par Netflix et disponible depuis le 21 décembre 2018 sur la plateforme n’est pas une adaptation du bouquin. La série parle de six adolescents qui se sont « liés » lors de leur séjour en pensionnat notamment à cause de leur passion commune pour le parfum et l’oeuvre de Suskind. Adultes, l’une d’entre eux se fait assassiner et son meurtre fait remonter de nombreux secrets.

Parlons peu, parlons bien : la série ne m’a pas convaincue. Entre l’enquête policière et les secrets des cinq « amis » restants, elle se perd complètement. Les épisodes sont très longs et peu sont vraiment intéressants. On s’attarde à la fois sur la vie amoureuse, turbulente de l’inspectrice en charge de l’enquête, sur sa vie privée et son passé puis sur le passé peu glorieux de chacun des protagonistes au cœur de l’intrigue. Je mets des guillemets chaque fois que je parle de la relation entre les cinq personnages, car on ne peut clairement pas parler de lien sain et d’amitié pure. Leur relation est malsaine, violente et toxique pour chacun d’entre eux. Les nombreux (très nombreux) flashbacks nous montrent à quel point leurs liens se sont créer via une obsession commune pour K, une jolie rousse qui, on le comprendra plus tard, avait une odeur qui rendait fous les hommes. Les adolescents ont quasiment tous eu des relations sexuelles avec elle, parfois à plusieurs, ce qui provoquait de la jalousie et de l’obsession constante. L’un d’entre eux, Roman, continuait même sa relation avec elle étant adulte. Elena, la seconde femme de la bande est une victime de cette obsession : en recherche perpétuelle d’amour, elle accepte de se faire violer constamment par les autres et finit par se marier avec Roman qui continuera à la violenter même après la venue au monde de leur fille. Quant aux trois autres, entre un proxénète, un parfumeur et un paumé dépendant de sa psy : ils ont tous les trois des destins peu reluisants et dictés par l’obsession dans tous les aspects de leurs vies.

La série ne parvient pas à maintenir une quelconque tension. Le scénario est totalement déconstruit. On ne comprend pas vraiment où ça va ni pourquoi. La relation entre les personnages met mal à l’aise et l’ambiance globale de la série est lourde et pesante. Les personnages sont tous caricaturaux (le procureur infidèle, l’inspectrice frêle en maîtresse docile, les femmes sont toutes en mal d’amour frigides ou au contraire volages, les hommes sont soit impuissants soit des violeurs) et le seul qui tire son épingle du jeu est le parfumeur qui est resté cohérent en amoureux des odeurs et dont la personnalité est assez intéressante. Un parfumeur joué par August Diehl (que vous avez pu voir notamment dans L’Empereur de Paris aux cotés de Vincent Cassel l’année dernière) que j’aime beaucoup et qui est le seul à réussir à tenir son personnage dans quelque chose d’assez pertinent. Mais ce qui achève le spectateur est surement le jeu d’acteur de l’autre moitié du casting : dénués de charisme, d’intentions et de justesse.

La séquence finale aurait pu être intéressante, notamment concernant l’inspectrice et son besoin de retrouver l’amour de son amant, mais cela retombe rapidement et je n’ai absolument pas accroché à la mise en scène. En bref, Le Parfum est une série qui fait mal à la tête. Elle est déconstruite, lente, pesante et ne parvient pas à tenir le spectateur en haleine. Les personnages et l’histoire sont écrits à la va-vite, les meurtres sont finalement un détail en fond pour parler des relations obsessionnelles et toxiques tant au niveau des personnages (insupportables et abjectes) principaux qu’au niveau de l’inspectrice : on s’ennuie.

GLASS de Mr. Night Shyamalan

Comme un soufflé qui retombe, le dernier film de Mr. Night Shyamalan, qui clôture sa saga après Incassable en 2000 et Split en 2016, est une déception.

Attention, cet article contient des spoilers

GLASS, ça raconte quoi? Et bien…on ne sait pas trop à vrai dire. On retrouve rapidement les trois personnages,que nous connaissons déjà, dans le même établissement. Ils sont tous les trois enfermés dans un institut psychiatrique et une psychiatre leur annonce qu’elle a trois jours pour tenter de les « soigner ». S’ensuit alors d’innombrables flashbacks sur la vie de chacun ainsi qu’un nombre incalculable de transformations pour Kevin Crumb.

Les premières minutes du film sont assez intéressantes et on sent que le réalisateur joue sur les codes des films de supers-héros de ces dernières années. On est happé par l’ambiance, les plans inspirés des comics et par la musique. Mais après un bon quart d’heure prometteur, le film tombe véritablement dans une flopée de clichés et on finit par s’ennuyer.

On a la sensation que le film a voulu surfer sur la popularité du dernier personnage fort du réalisateur à savoir Kevin Crumb et ses 24 personnalités quitte à nous en dégoûter totalement. Le nombre de changements de personnalité dans le film est chouette au début. On découvre enfin les 24 facettes du personnage mais, à la longue, ces changements sont limite grotesques et rendent James McAvoy ridicule. On voit clairement que c’est du sensationnel mais, qui ne fonctionne pas. Ça perds de son sens, de son impact et c’est totalement inutile. La (longue, très longue) scène où le gardien/soignant/infirmier enchaîne les flash en face de Kevin pour provoquer un changement de personnalité est dénué d’intérêt et de sens. Au bout de deux flash, Kevin était l’une de ses personnalités inoffensives (Patricia ou Hedwig). Pourquoi insister et en faire une scène gadget? Et ce n’est que la première des longues scènes montrant Kevin sous toutes ces formes. L’’intérêt du personnage perd immédiatement en crédibilité.

En ce qui concerne la réalisation, elle est très aléatoire : les gros plans sur les visages constamment, les plans un peu différents, mais qui font tache ou qui débarque de nulle part ou encore ce montage qui fait mal au crane. La musique angoissante présente également dans SPLIT pour avertir de l’arrivée du danger, de la violence chez Kevin et donc de la transformation en « bête » est utilisée de manière forcée et constante. Le rythme est également très inégal, et tous les axes dramatiques se retrouvent larmoyants et forcés. Incassables et Split ont été des succès incroyables. Les films étaient intéressants, bien faits, avec un scénario ficelé, des tensions, une histoire intéressante et des acteurs incroyables. Une suite (ainsi qu’une rencontre entre les personnages) était une idée alléchante qui, selon le réalisateur, était prévue depuis le début. Mais alors, si GLASS était prévu depuis presque 20 ans, comment est-ce possible de l’avoir autant raté? Est-ce le fait de l’avoir laissé de coté trop longtemps, ou de l’avoir réécrit trop de fois? Peut être même que c’est au contraire, le fait de ne pas l’avoir retouché depuis vingt ans. Incassable, était important à l’époque et n’avais encore aucune concurrence réelle dans ce genre. SPLIT quant à lui, 17 ans plus tard, était vraiment bon, plus qualitatif en terme de réalisation et Shyamalan avait dans ses filets un personnage exceptionnel qu’il pouvait exploiter à l’infini. Mais dans GLASS, tout le potentiel des personnages est gâché, la fin est tellement longue qu’on décroche dès les premières minutes et surtout elle n’a aucuns sens. Ce qui avait été impressionnant dans Split ou novateur dans Incassable, n’est plus intéressant ici. On apprend rien de plus qui soit pertinent (le fait que le père de Crumb soit mort dans l’accident de train, est-ce réellement un élément incroyable?) : GLASS donne l’impression d’une synthèse des deux premiers films et ce n’est pas très intéressant. Le réalisateur à raté son final et c’est l’une des plus grosses déceptions que j’ai eu depuis bien longtemps.

L’axe sur les comics aurait pu être intéressant, mais on y adhère pas. Il nous ramène à celui qu’avait Elijah dans Incassable mais la cohérence est ici complètement mise de coté. On continue à se complaire dans des clichés (entre les révélations sur l’accident de train dans Incassable, la mort larmoyante de certains personnages, la victime avec un syndrome de Stockholm qui revient aider son agresseur, les scènes de bagarres totalement surréalistes, les gros plans sur certains détails au cas où nous les aurions loupés ou le moment où Sarah Paulson comprend que Elijah avait un autre plan) et surtout, on légitime l’existence de cette pseudo société secrète qui débarque de nulle part et qui a décidé d’éliminer les supers-héros. Bruce Willis est absent, totalement déconnecté de son personnage et il en devient presque oubliable. James McAvoy est incroyable, mais fait de son personnage une caricature loin de l’homme torturé intéressant que nous avions découvert dans Split. Quant à Samuel L.Jackson, il reprend son rôle à la perfection mais n’en fait pas grand chose de plus, à part se balader en fauteuil dans un hôpital dénué de sécurité et avoir un plan diabolique en tête.

Et c’est dommage, car l’idée de Shyamalan ainsi que sa réflexion sont visibles. Le questionnement sur le monde des super-héros et la place qu’on leur donne aujourd’hui est véritablement intéressant. Malheureusement, je n’accroche pas à la manière dont il met en place tout ça. La fin n’a pas vraiment de sens, et lui qui parle de son amour pour les plans qui veulent dire quelque chose et qui sont réfléchis : pourquoi en avoir autant abusé ? L’un des plans qui me vient en tête est celui sur le poignet des gens de la société secrète. Ce plan intervient trois fois de suite. C’est cliché au possible et surtout, absolument pas subtil. Est-ce une nouvelle fois, une manière de démontrer la grossièreté de certains retournements de situation dans les comics? Peut-être, mais ici, ça ne fonctionne pas. Même effet lors de la mort de Kevin Crumb : le gros plan sur son visage, la musique et la phrase romantique, tout était d’un cliché absolu et a clairement mis de la distance entre ce qu’il se passait à l’écran et moi. Le combat et l’issue finale du film deviennent ridicules et malgré ce qu’il a voulu questionner, je ne pense pas que c’est l’effet qu’il a souhaité faire transparaître,comme il l’explique dans l’extrait de l’interview qu’il a donné à Télérama pour la sortie du film :


« Je vois Glass comme une fiction qui prend part à un débat plus vaste : comment les superhéros et l’univers des comic books sont-ils devenus si importants dans notre culture ? Pourquoi les gens en parlent-ils autant, qu’est-ce qui les intéresse vraiment dans tout ça et leur donne tant de plaisir ? Que s’est-il passé dans le cinéma depuis que j’ai tourné Incassable ?


A l’époque, le fait que mon film soit lié à l’univers des superhéros n’intéressait personne. Aujourd’hui, on ne parle plus que de cela. Est-ce qu’il s’agit d’un trouble dont tout le monde est atteint ? Est-ce une illusion à laquelle chacun a envie de croire, en se projetant dans la peau d’un superhéros ? J’ai imaginé que cela pouvait littéralement devenir une maladie, qui serait traitée dans un hôpital psychiatrique »


« C’est ce que j’aime le moins dans les films de superhéros, le grand combat final. C’est le moment où je perds les personnages, leur intégrité et le monde autour. Dans Glass, j’ai voulu m’amuser mais j’ai également voulu ancrer l’histoire et les personnages dans la réalité. Tout peut s’expliquer. Mr Glass, le personnage de Samuel L. Jackson, veut que David Dunn, joué par Bruce Willis, affronte Crumb-James McAvoy pour que les gens comprennent que l’univers des comic books est fondé sur la réalité et qu’il a donc lui aussi, Mr Glass, une place dans le monde réel.
Tout a un sens dans le film, les combats aussi. Je joue avec l’idée qu’ils vont s’affronter au sommet d’un gratte-ciel, comme dans les films de superhéros, mais bien sûr, cela ne se passe pas comme ça. Glass est un petit film qui fait semblant d’être un film énorme ! E.T. de Spielberg a eu une grande influence sur moi. L’idée de faire un film très personnel basé sur une idée spectaculaire, j’aime beaucoup cela. Car le cinéma garde une dimension humaine et on a en même temps tout le bénéfice de l’idée énorme, qui agite notre imaginaire. On n’a pas besoin de faire s’écrouler toute une ville pour ressentir quelque chose de gigantesque. »

Entretien de Mr. Night Shyamalan pour Télérama, 2018

Comme le confirment les propos du réalisateur, les idées et les influences sont bien présentes. On comprend mieux certaines choses en lisant les nombreuses interventions du cinéaste. Mais à mon sens, Glass est certes audacieux, mais pas convaincant. Tout a un sens, pour lui peut etre mais, à l’ecran ce n’est pas le ressenti que j’ai eu. Il tente de nous vendre un film d’action excentrique et absurde dans lequel on a du mal à plonger. Entre son caméo totalement improbable en client lambda donnant la réplique à David Dunn et son fils, ses jolis plans travaillés mais sortis de nulle part ou son esthétique tantôt froide tantôt digne d’un Marvel : Shyamalan s’est amusé et son film lui ressemble. C’est du Shyamalan, donc on aime ou on déteste comme à chaque fois. J’ai adoré Signes, Le Village, Incassable, Split ou encore 6e sens. J’ai beaucoup moins apprécié Phénomènes ou The Visit tout en leur trouvant des qualités malgré tout. C’est un grand cinéaste, mais, qui a son propre univers et parfois, il est difficile de se plonger dans ce qu’il propose. Glass est un melting-pot des idées du cinéaste, du questionnement qui l’anime sur le monde des comics et sur l’importance qu’il a pris depuis plusieurs années. Mais à l’écran, cela ne fonctionne malheureusement pas, pour moi en tout cas. Au delà des questionnements sur le cinéma et sur notre monde, au delà du talent du cinéaste c’est le film en lui même qui ne fonctionne pas et que j’ai trouvé raté.

Certains vont adorer GLASS, le trouver ingénieux et terriblement efficace. D’autres, comme moi, comprendront le questionnement derrière sans vraiment voir où il veut en venir et du coup, n’accrocherons pas avec les propositions du réalisateur. Et enfin, je pense qu’une partie du public n’y verra pas un grand intérêt. Et c’est dommage parce que cette saga aurait pu être l’une des plus inventives de ces 20 dernières années. 

GLASS, sorti le 16 janvier.

Articles à lire pour approfondir/comprendre la pensée du réalisateur

SEX EDUCATION : une série nécessaire?

La nouvelle série pour ados de chez Netflix (production anglaise) est une petite surprise en ce début d’année. SEX EDUCATION raconte la vie d’un jeune garçon de 16 ans qui se retrouve à donner des conseils sexuels à ses camarades alors que lui même a de sacrés blocages en ce qui concerne ce domaine notamment à cause de sa mère, sexologue décomplexée.

Créee par Laurie Nunn, la série est une petite bulle d’oxygène. Basée sur les codes des teenmovies (un lycée, une bande de jeunes plus ou moins paumés avec les populaires, les loosers, etc.) elle réinvente totalement la vision du sexe chez les adolescents. Quand on pense aux films ou séries qui parlaient ouvertement de sexe à notre époque (génération des années 90, bonjour) on pense notamment à Sex and the city qui était déjà assez intéressante, mais qui ne s’adressait pas directement aux adolescents, mais plutôt aux jeunes adultes. American Pie, plus tard a également fait beaucoup de bruit dans les cours de récré, mais n’avais pas grand chose d’éducatif. J’aurais adoré avoir une série comme SEX EDUCATION dans ces années là.

En effet, la série est totalement décomplexée. Elle parle de sexe avec de vrais mots, de vrais sujets et de vraies situations. Je n’ai vu aucune vulgarité ni dans les situations ni dans les dialogues. Les choses sont dites simplement et les situations s’enchaînent en abordant des sujets que nous ne voyons que très rarement (voire pas du tout) ailleurs. C’est aussi la grande qualité de la série : la diversité de ses sujets. Chaque épisode aborde une problématique différente voire plusieurs en parallèle. La première fois, la fellation, le consentement, le plaisir féminin, la masturbation féminine, l’éjaculation, l’homosexualité, l’homophobie, le slut shaming, l’avortement , mais aussi des sujets dont on n’entend jamais parler dans ce type de contenus comme le vaginisme : tout est exploité de manière claire et intelligente. Personne n’est mis de coté et Otis, le personnage principal, parvient à dédramatiser chaque situation tout en s’occupant de ses propres problèmes.

Cette série est rafraîchissante et devrait être vue par de nombreux adolescents/parents. Comprendre les problématiques sexuelles à cette période de la vie est un challenge autant pour l’ado que pour les parents qui ne laissent pas souvent la porte ouverte à la discussion sur ce sujet. Et quand ils le font, parfois, c’est un peu trop intrusif comme on peut le constater avec la mère d’Otis jouée par la grande Gillian Anderson (que l’on est ravi de retrouver sur petit écran).

La série est accessible et le traitement du sujet est global, bien réalisé et éducatif. Les épisodes sur le slut shaming, l’avortement ou la masturbation féminine, notamment, sont traités avec importance et sérieux. On nous montre que le slut shaming peut se manifester sous différentes formes (revenge porn, insultes, etc) et que c’est véritablement destructeur si on n’intervient pas. L’avortement est montré de manière claire, sans tabou, comme quelque chose d’important qui mérite un accompagnement très fort pour la personne concernée. Quant à la masturbation féminine, je crois n’avoir jamais vu un tel réalisme. Adieu les scènes classiques où l’on voit la jeune femme glisser une main dans sa culotte avant de revenir vers son visage pour admirer son plaisir. Non, là, la créatrice de la série met en avant la découverte du plaisir féminin et ses nombreuses formes : sur le ventre, debout, avec un objet, etc. Une manière de décomplexer toutes les jeunes femmes qui se sentent peut être anormales en pensant à la manière dont elles se masturbent. Plus important encore, cela permet également de montrer à certaines jeunes femmes que l’exploration de leur plaisir est une chose naturelle et tout ce qu’il y a de plus normale. La masturbation féminine n’est pas sale ni honteuse au contraire, et la série met bien en avant l’importance de ce point.

En bref : SEX EDUCATION est une série que je trouve utile, si ce n’est nécessaire pour la jeune génération et pourquoi pas pour décomplexer aussi une bonne partie des jeunes adultes (et des parents!). Les acteurs sont très bons, on ne tombe jamais dans le cliché et la série se laisse dévorer facilement. La saison 2 est actuellement en préparation.

SAISON 1 disponible sur NETFLIX.

Edmond de Alexis Michalik

Je jette avec grâce mon feutre, 
Je fais lentement l’abandon
Du grand manteau qui me calfeutre, 
Et je tire mon espadon ;
Élégant comme Céladon, 
Agile comme Scaramouche, 
Je vous préviens, cher Myrmidon, 
Qu’à la fin de l’envoi, je touche !

Edmond est un petit bijou pour bien des raisons. La particularité de ce film c’est qu’il s’agit d’une incroyable mise en abîme. En effet, l’acteur, metteur en scène et scénariste Alexis Michalik déjà auteur de deux pièces à succès (Le porteur d’histoire en 2011 et Le cercle des illusionnistes en 2014) s’est attaqué à l’adaptation de sa propre oeuvre. Edmond est une pièce qu’il a créee en 2016 et qui raconte la création de la célèbre comédie Cyrano de Bergerac du poète Edmond Rostand. Écrite et montée en décembre 1897 c’est une pièce en cinq actes, en vers et qui a fait trembler les planches de nombreux théâtres depuis sa création. Edmond a été ovationné pendant plus de deux ans avant de se retrouver dans nos salles. L’adaptation d’une pièce de théatre au cinéma est toujours un projet particulier. Mais lorsque l’on adapte une pièce qui elle même raconte la création d’une autre et tout cela par le même auteur : qu’est ce que ça donne?

Edmond, c’est du cinéma pour les amoureux. Amoureux du théâtre français, de la poésie, des acteurs, de Paris, et de la création. Si vous n’êtes pas sensibles à tout ça, alors le film ne vous touchera peut-être pas autant que je l’ai été. Plongés dans un Paris du 19e, on revit les quelques semaines intenses durant lesquelles Cyrano à vu le jour : l’histoire d’amour intellectuelle d’Edmond, le triangle amoureux qui fera naître le comique de la pièce, la peur de voir le théâtre s’éteindre au profit du cinématographe, sa vie personnelle tourmentée, le théâtre parisien de l’époque, l’incroyable gérant du café où il écrit une grande partie de l’oeuvre, les improbables heures de filages et de répétitions avant d’arriver à l’apothéose des applaudissements et du succès de la pièce lors de la première. On redécouvre avec délectation les vers et les dialogues, on visualise leur création, on aspire la beauté des lettres du poète à Jeanne et on se réjouit des répétitions parfois chaotiques de la troupe. A noter que le film n’est pas à prendre comme un biopic ou une réelle reconstitution des faits mais bien une fiction inspirée de faits reels écrite par le réalisateur. 

Raconter comment l’un des plus grands poètes à pondu la plus célèbre pièce française c’était un pari risqué. J’ai peut-être sciemment ignoré les quelques défauts du film mais, pour moi c’est un pari réussi. J’ai adoré la manière dont Michalik se réapproprie sa pièce. On sent l’attachement énorme du réalisateur pour l’histoire qu’il raconte, pour les acteurs qui se tiennent devant sa caméra, pour Cyrano et pour l’époque qu’il filme. Certains plans sont véritablement sublimes (plans larges et sublimés devant le moulin rouge ou devant les cafés, contre plongée sur les lieux de représentations, plans fixes sur les scènes de spectacles, etc.) et l’on sent l’amour du cinéaste pour Paris et pour le monde des artistes. Il réussit également à ne pas faire de son film une pièce de théâtre filmée. Ce n’est pas une captation d’une représentation de Cyrano ni celle de sa propre pièce et c’est pourtant ce dont on pourrait avoir peur lors des scènes finales de représentation. Mais Michalik n’oublie pas que nous sommes au cinéma et embarque sa caméra pour jouer sur les différences et les atouts des deux arts qui s’entremêlent face à nous. Il fait glisser doucement la représentation théâtrale vers une véritable scène d’amour tragique de cinéma avec les mouvements de caméra, les décors et tout ce qui s’y rattache avant de revenir doucement sur les planches et retrouver les personnages là où on les a laissés. C’est profondément poétique, engagé et une belle déclaration d’amour au texte d’Edmond Rostand, au théâtre et au cinéma.

Alexis Michalik nous touche et parvient à créer une oeuvre totale tout en s’attaquant à une histoire populaire. Le film est drôle, dynamique, intéressant, beau et rend hommage au texte d’Edmond Rostand et à son oeuvre emblématique. J’aimais déjà énormément Cyrano de Bergerac, et le film m’a rappelé pourquoi. Le cinéaste signe ici un grand film, une déclaration d’amour au théâtre français et à la poésie. La mise en scène est brillante et sa reconstitution de l’époque est sublime. Un film français que je vous encourage à voir en ce début d’année et qui donne envie de suivre ce metteur en scène/cinéaste de plus près ainsi que de découvrir son travail sur les planches. J’adorerais voir Edmond au théâtre.

J’en profite d’ailleurs pour vous rappeler que Cyrano de Bergerac a elle même été adaptée de nombreuses fois au cinéma, et l’une de mes adaptations préférées est celle de Rappeneau en 1990 avec le grand (et jeune) Gérard Depardieu dans le rôle de Cyrano. C’est l’une des premières adaptations cinématographiques que j’ai vu et elle m’a vraiment marquée.

Extrait de Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau (1990) avec Gerard Depardieu

Mais il y a également eu la version plus ancienne de Fernand Rivers en 1946 ou encore celle de Claude Barma en téléfilm dans les années 60. La pièce sera quant à elle encore jouée cette année notamment a la comédie française et l’a été de nombreuses fois en 2018. Une oeuvre que nous connaissons tous mais qui ne prends pas une ride et qui continue de faire vibrer les planches des théâtres français et de nous éblouir sur grand écran.

Edmond de Alexis Michalik, sorti le 9 janvier 2019.