CALENDRIER DE L’AVENT #18 : THE LIGHTHOUSE, la folie éprouvante et radicale par Eggers

Aujourd’hui, en ce 18e jour du calendrier de l’avent, je suis ravie de vous parler (enfin!) d’un film très particulier.

Remarqué lors de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes cette année, c’est LE film pour lequel je me suis battue corps et âme pendant toute la durée du festival sans jamais parvenir à entrer en salle. Quand tout espoir semblait vain, voilà que le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, monument culturel de la rentrée strasbourgeoise depuis 12 ans, décide de frapper fort en proposant THE LIGHTHOUSE de Robert Eggers en film d’ouverture ! Ni une ni deux, j’étais la première à me jeter sur les places, et c’est finalement dans ma propre ville que j’ai réussi a visionner ce film totalement fou, trois mois avant sa sortie officielle en salles.

Aujourd’hui, le film sort enfin en salles, et je vous encourage à aller le voir rapidement ! Et pour vous motiver : voici mon avis !

THE LIGHTHOUSE a une intrigue très minimaliste : deux marins se retrouvent isolés dans un phare. Eggers s’inspire, en plus d’écrits d’auteurs comme Herman Melville, de journaux de bord tenus par des marins et gardiens de phares. Le film a deux particularités : son format et sa forme. En effet, le film est diffusé en 4/3 ce qui signifie que vous allez le voir sur grand écran, mais que l’image ne prendra place que dans un format carré. De plus, le film est en noir et blanc. Deux singularités associées au genre fantastique, ce qui donne au film un cachet vraiment particulier. Le visionnage du film est une expérience en lui même. Le but du réalisateur? Mettre le spectateur dans une position inconfortable, et c’est réussi.

The Lighthouse est un film incroyable. Drôle, cru, violent, organique, sublime : cette œuvre est complétement folle. Portée par un duo improbable, c’est l’une des grosses claques de cette année pour ma part. Il a pris place dans mon top 2019 en un rien de temps.

Willem Dafoe est effrayant et totalement perché. Et même si son talent n’est plus un secret, il parvient encore a surprendre avec son élocution, ses expressions et surtout ce regard dément qui dérange mais obsède. Robert Pattinson est une révélation, il incarne parfaitement cette folie qui s’empare de son esprit et de son corps petit à petit. Certaines scènes sont absolument divines, et il est totalement convaincant. Sa vigueur, sa soif de vivre puis son désespoir, dans un film où les dialogues sont très rares, Pattinson parvient à habiter le personnage dans son entièreté. Corps amaigri, regard vide ou animé d’une incroyable fureur, gestuelle désespérée ou violente : l’acteur donne tout ce qu’il peut et réussi avec brio à nous faire ressentir sa douleur.

L’esthétique du film est particulièrement inoubliable. Le plan final est d’une beauté absolue. Sa composition rappelle parfois certains tableaux de la série Hannibal. L’horreur mêlée au fantastique dans des séquences d’une pure beauté. Le noir et blanc accentue certains contrastes et donne au film une puissance nouvelle et une certaine profondeur.

Le film est assez long, mais il me semble que sa durée fait partie de l’expérience. Peu de parole, une folie qui s’installe puis qui explose, un format particulier, une esthétique singulière et une horreur frontale : THE LIGHTHOUSE est un petit bijou de cinéma. Certains diront qu’il ne raconte pas grand chose, et je peux les comprendre. Mais saisir l’abandon à la folie de cette manière, c’est du grand art. Et ça vaut le coup d’oeil !

THE LIGHTHOUSE est un film douloureux. Il y a très peu de subtilité. Les acteurs nous font ressentir leur perdition, leur folie, leur douleur avec brio. Presque synesthésique, le film nous rend mal à l’aise. Mais sa beauté et sa plongée au cœur de la folie humaine est sans faille. A voir absolument !

MARIANNE de Samuel Bodin – la république de l’horreur

Une série d’horreur made in France : rien que ça, ça peut faire peur ! Les séries françaises, surtout sur Netflix, ne sont pas vraiment gage de qualité malheureusement. Série policière ou comique en passant par la romance : les productions françaises Netflix sont souvent assez maladroites si ce n’est pas clairement mauvaises. Alors quand j’ai entendu parler d’une série d’horreur qui sortait en début Septembre, j’avoue ne pas avoir été très excitée. Le genre étant déjà très difficilement renouvelable et, surtout, après la bombe THE HAUNTING OF HILL HOUSE (qui avait pris directement sa place dans mon TOP 2018 juste ici), la barre était très haute notamment quand on s’attaque au thème des esprits ou des entités.

MARIANNE est une série d’horreur française écrite et réalisée par Samuel Bodin. Diffusée sur Netflix depuis Septembre 2019, la série à déjà fait couler beaucoup d’encre et les avis sont partagés. La série se découpe en 8 épisodes de presque 1h chacun, et raconte l’histoire de Emma Larsimon auteure à succès qui est forcée de retourner dans son village natal Elden pour faire face à des événements tragiques et surtout, à son personnage principal qui semble avoir pris vie.

MARIANNE : UNE SÉRIE INÉGALE SUR TOUS LES POINTS

Le GROS point négatif de la série, c’est, à mon avis, son inégalité sur tous les aspects. En effet, que ce sois en terme de jeu, de scénario, de réalisation ou d’écriture des personnages : la série est extrêmement inégale et c’est son plus gros point faible. La qualité, très présente au demeurant, n’est pas linéaire et laisse donc le spectateur dans un sentiment extrême d’incertitudes et de questionnements.

J’ai vu beaucoup de critiques qui remettaient en question le jeu des acteurs. C’est une critique facile, dès qu’il s’agit de cinéma français (surtout du cinéma de genre) mais cette fois ci, elle me parait assez légitime même si j’y apporterai un peu de nuance. Le jeu d’acteur n’est vraiment pas exceptionnel dans MARIANNE. La plupart des acteurs surjouent énormément et certaines scènes sont, de surcroit, extrêmement gênantes (comme la fameuse scène de déclaration dans la voiture, qui a du mettre à peu près tout le monde très mal a l’aise). Cependant, à mes yeux, ce jeu est la conséquence première de l’écriture de la série. Le scénario, les épisodes et les personnages sont tous écrits de manière totalement inégale. Samuel Bodin, avait-il peur de jouer à fond la carte de l’horreur? Peut-être. Ce qui est sur c’est qu’il n’assume pas ce registre jusqu’au bout et c’est ce qui donne aux personnages (et aux acteurs) une consistance moindre. Entre registre comique, policier et horrifique : il faut choisir quand on ne sait pas vers lequel se tendre. Certains épisodes, notamment les 2 premiers, sont vraiment très réussis. Le premier épisode est effrayant, totalement calibré et parvient à nous accrocher jusqu’à la dernière seconde. Seulement, dès le milieu du deuxième épisode, Samuel Bodin inclut de l’humour (comique de situation, sarcasme, répliques cinglante, lourdeur) qui dénote complètement avec l’ambiance dans laquelle il a pu nous laisser à la fin de l’épisode précédent.

Du coup, le jeu des acteurs est forcément moins bon puisqu’ils oscillent constamment entre plusieurs registres de ton. Autant, sur certains films cela peut fonctionner lorsque l’humour est bien dosé voir intelligent ou que l’horreur est assumée comme étant parodique ou autre. Autant là, ce choix désarçonne totalement le spectateur et les acteurs. On a des scènes profondément effrayantes avec l’incroyable Mireille Herbstmeyer (Madame Daugeron aka Marianne), qui est à la base une grande comédienne de théâtre et qui, là, m’a totalement bluffée. Certains ont qualifié son jeu de too much, pour ma part, je le trouve absolument parfait. Elle est terrifiante, glauque, malaisante et surtout, elle parvient à garder ce ton du début à la fin. Et en face, on nous donne des scènes où les acteurs s’envoient des vannes potaches sur un ton proche des téléfilms sur France 3. Cette césure entre les registres est profondément déroutante et surtout, ne fonctionne pas du tout.

Entre teen movie, film d’horreur et téléfilm du dimanche : la série se perd un peu et ne nous permet pas de rester scotchée à elle durant ses huit épisodes. En quelques images, vous allez pouvoir constater par vous même les différences visuelles.

Film policier du dimanche
Teen Movie
Film d’horreur

Et pour parler rapidement du casting, je rejoins les nombreuses critiques qui ont pu être faites à ce sujet : il n’est vraiment pas convaincant. A part Mireille Herbstmeyer que je trouve parfaite, le reste du casting oscille constamment entre profonde conviction et banalité sans nom. Alban Lenoir, pourtant assez réputé, est vraiment méconnaissable et m’a laissé assez pantoise devant sa piètre prestation. Quant au groupe de jeunes, à part Lucie Boujenah qui ne s’en sort pas trop mal malgré le peu de crédit offert à son personnage, le reste est globalement assez oubliable. Pour finir, Victoire du Bois, héroïne principale de la série est assez complexe. Elle peut autant vous donner des frissons que vous laissez totalement indifférente. Son jeu n’est pas assez intense pour moi. Cela dit, je trouve le personnage assez bien écrit au contraire, et son aspect antipathique est pour moi l’une des choses les plus réussies en terme d’écriture. Il ne vient pas de nulle part et elle interprète assez bien cette dualité entre ses réelles envies, son passé et ce qu’elle a été obligée de faire pour disparaitre.

Alban Lenoir dans MARIANNE
Mireille Herbstmeyer

Au-delà du jeu d’acteur, c’est aussi en terme de réalisation que la série se divise. Le travail sur la photographie est vraiment très important. La composition des plans est, la plupart du temps, extrêmement bien ficelée et visuellement, c’est assez bluffant pour une production française. Les décors réels (la série a été tournée en Bretagne) servent totalement le propos de la série avec de grandes étendues agitées (mer, plaines venteuses, rochers etc). Certaines scènes, de nuit, sont sincèrement impressionnantes comme celle où les parents d’Emma se retrouvent dans leur jardin en pleine nuit. La composition du plan est incroyable et cela renforce l’imaginaire et l’impact de la série. L’un des plans finaux, que l’on voit dans les teasers, est spectaculaire avec cette sorcière immense se tenant derrière Emma. De plus, Samuel Bodin a mis en œuvre une véritable obsession pour le détail qui est très appréciable. Retour sur les légendes urbaines, sur l’Histoire de France et les sorcières, le moyen-age : on est embarqués dans une véritable histoire avec démons, sorcellerie, ancrage historique et symboles étranges. On notera notamment une séquence très chouette où on nous montre l’histoire de Marianne et son mari le démon Béleth avec des parchemins et des animations. Le souci du détail et du visuel est donc vraiment important dans la série, comme le prouve également le générique avec ce motif du trou qui revient constamment comme une tache d’encre (Emma étant auteure, l’histoire se basant sur ses écrits etc.).

Cependant, et vous vous en doutez, d’autres séquences sont totalement dépourvues d’intérêt et montrent clairement le manque de moyens dans la production de la série. Mettre tout son budget dans certaines scènes incroyables, c’est un choix, mais sur cette série, je ne pense pas que ce soit le bon. Tourner des scènes où l’intérêt est clairement comique ou pour faire avancer des histoires de cœurs vieilles d’une quinzaine d’années : c’est un mauvais choix stratégique, surtout sur une série de huit épisodes dont certains ne dépassent pas la demie-heure. Le scénario, lui aussi très bancal, méritait qu’on s’y attarde réellement et qu’on ne se perde pas en fioritures. Le rythme visuel et scénaristique de la série est donc profondément à revoir et m’a gêné à plusieurs reprises dans mon visionnage.

LES (nombreux) CLINS D’ŒIL AU GENRE

Il est impossible de ne pas parler des références (parfois grossières) globalement bien ancrées dans la série par son réalisateur. Car si certains plans sont aussi magnifiques, c’est aussi parce qu’ils font appel à notre mémoire cinéphile et nous ancre dans des univers que nous connaissons déjà. Pour ne citer que celles que j’ai repérée au premier visionnage, il y a notamment une très claire référence au film L’EXORCISTE qui est le maitre du genre, avec cette séance de spiritisme de la bande d’amis , quand ils sont plus jeunes, qui se termine par Emma, qui fait le pont et profère des insultes.

THE EXCORCIST , William Friedkin, sorti en 1973
MARIANNE, série de Samuel Bodin

On trouve aussi une belle image rappelant l’un des plans les plus traumatisants de SHINING (pour moi en tout cas) avec cette sorcière assise au bout du lit que l’on aperçoit par une porte entrouverte et qui montre du doigt quelque chose de potentiellement plus traumatisant encore. Comment ne pas se rappeler automatiquement de cet ours dans l’une des chambres de l’hôtel où Danny se promène ?

SHINING de Stanley Kubrick (1980)
MARIANNE

Un peu plus loin dans la série, Samuel Bodin nous offre un clin d’œil à l’un des plus grands films policiers : SEVEN de David Fincher. Un clin d’œil pas du tout subtil qui n’échappera pas à ceux qui, comme moi, ont été marqué par ce film incroyable. On y retrouve des éléments très similaires au chapitre « La Paresse », que ce soit dans l’ambiance lorsque les policiers entrent dans la pièce, dans la composition de la scène ou le jumpscare final.

SEVEN de David Fincher (1995)
MARIANNE

On retrouve également plusieurs références claires à la saga d’horreur INSIDIOUS avec cette entité démoniaque qui s’empare d’une enfant et l’emmène dans un monde parallèle où vivent les démons. Mais aussi un clin d’œil à THE GRUDGE et cette fameuse main qui sort de la tête du personnage. Enfin, et non pas des moindres, Samuel Bodin nous rappelle malgré nous l’une des scènes les plus malaisantes du cinéma de Mr Night Shyamalan dans THE VISIT avec cette grand-mère, nue, qui vomit toutes ses tripes.

MARIANNE est une bonne série française. Se lancer dans le genre de l’horreur, surtout à la télévision, c’est un exercice très périlleux. En France, le genre est rarement mis en avant dans les productions et le cinéma français est, de base, assez moqué (ce qui n’est absolument pas légitime) puisque ce sont uniquement les grosses productions françaises dont on parle et qui sont, il est vrai, totalement ridicules. Cependant, la série française revient en force depuis quelques années notamment sur Canal + qui sait proposer de véritables créations originales qui valent le coup d’œil. L’une des grosses claques de cette année étant LES SAUVAGES. Seulement, sur Netflix, la production française a vraiment du mal à se faire une place. Après MARSEILLE dont le monde entier avait rit, ou FAMILY BUISNESS qui n’était vraiment pas terrible : il est difficile de prouver aux spectateurs que la France a encore une carte a jouer.

S’emparer de cette carte pour en faire une série d’horreur, c’était culotté. Et Samuel Bodin a, à mon sens, ouvert la voie. Car, même si la série est loin d’être parfaite, elle montre une certaine qualité photographique et permet de prouver que les Français sont également très attachés aux ambiances et aux cadres de leurs récits. Malgré un casting peu convaincant et un scénario qui perd en force au fur et à mesure des épisodes, la série a vraiment un cachet particulier. Tournée en décors réels, détaillée, extrêmement belle par moment : MARIANNE tire son épingle du jeu avec certitudes. Cela dit, il est clair qu’il y a du potentiel inexploité et c’est vraiment dommage. S’il y a une saison 2, j’espère que Samuel Bodin parviendra à canaliser son énergie sur un seul registre et pourquoi pas, proposer une véritable série d’horreur digne de ce nom. Car même si « Marianne ne part jamais sans rien », elle nous laisse quand même assez intrigués.

Envie d’en savoir plus? La partie audio, avec spoilers, c’est par ici !

Jordan Peele, le nouveau maitre de l’horreur ?

Jordan Peele est un nom dont vous avez certainement déjà entendu parler depuis quelques années. GET OUT, son premier film, sorti en 2017 fut un énorme succès critique et public. Il signe alors un nouveau genre d’horreur, sur fond de racisme latent et d’un univers familial très glauque. Ce film annonçait déjà l’univers du réalisateur qui nous offre donc son deuxième long-métrage en 2019 avec US, sorti le 20 mars dernier qui se base cette fois sur le thème du double et du quotidien corrompu par l’angoisse. Retour sur les points qui, à mon sens, font de Jordan Peele un réalisateur à suivre avec intérêt.

L’univers particulier de Jordan Peele

En 2017, on découvrait le premier film d’un réalisateur inconnu au bataillon et qui a très vite fait parler de lui. GET OUT fut un triomphe incroyable auprès du public et des critiques notamment pour sa modernité. Un réalisateur qui modernise l’horreur, remet sur le devant de la scène le cinéma afro-américain et expose au monde son talent incroyable pour l’écriture. Oscarisé pour son scénario, GET OUT raconte la rencontre entre Chris et la famille de sa petite amie. Couple mixte, Chris et Rose sont donc accueillis dans la propriété des parents de la jeune fille. Très vite, l’ambiance se corse et Chris découvre avec horreur que sa couleur de peau n’est pas son alliée. Un film sur fond de racisme qui modernise totalement le genre. Il était naturel d’être alors excité par le nouveau projet de Peele sorti cette semaine en France. US est un projet totalement différent du premier. Déjà, le film a couté cinq fois plus cher que le premier. Le triomphe de GET OUT a permis à Jordan Peele d’obtenir quasiment 22 millions de dollars pour réaliser son deuxième film. Un budget qui engendre forcément de nombreux changements : plus de libertés, plus de temps (tournage, réflexion, écriture), plus de choix et de moyens (BO incroyable avec The Beach Boys, NWA etc). US raconte l’histoire de Adelaide Wilson qui revient dans la maison de son enfance à Santa Cruz, avec sa famille. Un traumatisme lié à son enfance refait surface très vite et de nombreuses coïncidences se produisent dans son quotidien. Un soir, une famille se présente à sa porte avec des intentions malveillantes. Une famille ressemblant trait pour trait à la sienne… Un combat acharné va alors avoir lieu entre chaque membre de la famille et son double. US (« nous » ou « united states ») est profondément malaisant. Jordan Peele s’attaque à une angoisse profonde présente chez chaque personne : soi même. Mêlant le quotidien corrompu par l’horreur, la part d’ombre présente en chacun de nous et des éléments politiques liés à son pays : le réalisateur crée avec intelligence une œuvre multiple et totalement unique.

Retour sur ce qui fait l’originalité de son travail

Dans un premier temps, l’une des choses qui caractérise le travail de Jordan Peele au sein de ses deux premiers longs-métrages c’est la gestuelle. C’est une façon pour le réalisateur de montrer l’étrangeté des personnages et d’accentuer le malaise pour le spectateur. Il ne filme pas des monstres, des esprits ou des psychopathes. Il filme des êtres humains et l’horreur qui en ressort vient principalement du quotidien, des gestes, de la parole : de tout ce qu’il peut modifier pour rendre ça étrange et inquiétant. Dans GET OUT, ce sont les serviteurs de la famille de Rose qui provoquent cette étrangeté au fur et à mesure. Ils se tiennent très droits, parlent de manière presque robotique, ont un regard fixe parfois vide : ils amènent rien que part leur gestuelle une ambiance dérangeante qui entraine Chris à se poser des questions et titille le regard du spectateurs. Dans US, la gestuelle des « reliés » (les doubles) est inhumaine. Ils sont soit très statique soit animal (notamment le double de Jason qui se déplace sur les quatre membres comme un chien ou un félin). La plupart se déplacent par étapes, leur corps n’est pas fluide. Leur visage n’exprime pas d’émotions particulières. Ils sont très sauvages, leurs yeux sont grands ouverts et leur sourire malsain et fixe. Leur manière de parler est également très singulière. La plupart ne savent pas s’exprimer correctement, ils émettent des sons ou des cris. Red, le double d’Adelaide est la seule à parler mais son débit de paroles est entrecoupé de râles, sa voix est brutale et grave etc. La gestuelle et le corps de ses personnages est donc un aspect très important dans le travail de Jordan Peele. Il filme des être humains et par ce choix au niveau du jeu du corps, ils leur donnent une dimension inhumaine et extrêmement perturbante.

Lupita Nyong’o dans US de Jordan Peele (2019)

Le deuxième point sur lequel Jordan Peele se base pour créer l’ambiance de ses films c’est la musique : dans ses deux films, il choisit une musique très singulière. Il travaille avec Michael Abels dans les deux cas. Un compositeur qui est spécialisé dans les représentations en orchestre et influencé par le jazz, le blues et l’opéra. Il a réussi un travail incroyable qui colle parfaitement à l’univers de Jordan Peele, qui est à ce jour le seul cinéaste avec qui il a travaillé (exemple de son travail avec le thème principal de US ci dessous). Dans GET OUT la musique accompagne les scènes intrigantes et angoissantes : la scène d’hypnose, le moment où Chris découvre les photos de sa petite amie avec d’autres hommes noirs, etc. La musique se comporte presque comme un personnage à part entière avec des voix masculines très étranges qui rappellent les personnages autour de Chris. Elle s’adapte au scénario et raconte à elle seule quelque chose à chaque fois. Dans US, elle se mêle également aux moments d’angoisses avec des instruments à cordes qui font grincer des dents et des bruits humains qui rappellent la manière de s’exprimer des « reliés ». De plus, la musique de début dans la voiture est reprise à la fin du film dans un autre contexte et une autre interprétation et se mêle donc elle aussi à l’histoire du double. Il semble donc que chez Peele, le travail avec son compositeur soit réellement quelque chose de réfléchit et de très important dans la composition de son œuvre et de son propos.

Thème principal du film US

La troisième chose qui montre le talent incroyable de Peele pour le genre dans lequel il a choisit d’inscrire ses deux premiers films c’est le choix de l’horreur frontale. Il ne joue pas sur les ombres, les surprises etc. A part quelques jump scares ( principe qui recourt à un changement brutal intégré dans une image pour effrayer brutalement le spectateur par exemple un visage monstrueux qui apparait par surprise à l’écran ou une ombre passant en arrière plan etc) notamment dans GET OUT, l’horreur est totalement frontale. L’ambiance se construit au fur et à mesure principalement grâce au jeu des acteurs et l’utilisation de la musique (comme dit ci dessus) mais l’horreur en elle même n’est pas cachée. Elle est dans chaque plan, dans chaque image ou séquence. Il se base sur l’angoisse, l’inquiétant qui émane d’une chose qui pourrait sembler normale mais qui ne l’est absolument pas. Le miroir, les doubles, les photos, les armes, les personnes, les instants du quotidien, les regards: tout ce qui semble anodin se retrouve corrompu par l’horreur que Jordan Peele souhaite y mettre. Et c’est là l’originalité des ces deux œuvres qui se retrouvent totalement à l’opposé des derniers succès , au box office, du genre comme Ça (2017), La Nonne (2018), Conjuring (2013 et 2016) ou encore Sans un bruit (2018) qui basent tous leur succès sur les codes classiques de l’horreur de ces dernières années à savoir les esprits, les jump scares, les traumatismes d’enfance ou les créatures monstrueuses.

Daniel Kaluuya dans GET OUT (2017)

Ce qui m’amène aux derniers points, qui vont de pairs et qui, pour moi, sont les plus importants et les plus représentatifs de la réussite de Jordan Peele : l’écriture et la réalisation. Oscarisé pour le scénario de GET OUT, le réalisateur ne fait qu’élever sa réputation avec US. L’écriture est vraiment le point le plus fort de ces œuvres. Le scénario de base est extrêmement bien construit et original. Mais les sous textes (racisme, politique, psychologie, etc) sont une des obsessions du réalisateur et il excelle dans ce domaine. Il s’y perds aussi parfois, comme dans US, où à mon sens il a laissé son imagination et ses idées dicter son film quitte à ne pas proposer de réelle résolution à son histoire. Mais c’est justement ça qui le rend si intéressant. Ses œuvres fourmillent d’idées et d’interprétations. Des idées qui sont royalement accompagnées par une réalisation vraiment impressionnante. Dans US par exemple, davantage encore que dans GET OUT, on sent que Peele à souhaité raconter les choses aussi via l’image. Le point de vue de la petite fille dans la fête foraine, les plans symboliques (la famille qui arrive sur la plage avec les ombres qui sont projetées sur le sable et le masque du gamin vers le haut, le générique, etc) ou les plans séquences qui accentuent l’angoisse de la famille ou la gestuelle particulière des « reliés » : tout est réfléchit au millimètre. Il offre des plans d’une beauté sombre et malsaine. Le cadrage de ses personnages en dit beaucoup aussi sur l’histoire qu’il souhaite raconter : beaucoup de plans avec les reliés en arrière plan, gros plan sur les visages qui s’observent, cadrage pour accentuer la duplicité (miroirs, vitres, split screen, etc). Il y a une réflexion complète sur son travail et c’est ce qui le rends aussi appréciable et intéressant.

Personne n’est parfait : l’humour, le point le moins convaincant de ces deux œuvres

Le seul point qui me frustre un peu dans son travail c’est l’humour. Beaucoup moins présent et surtout plus subtil dans Get Out notamment avec les réflexions racistes et décalées des invités au début ou les discussions entre Chris et son meilleur ami, l’humour est presque centrale dans US. Un humour parfois potache (répliques du père de famille notamment) qui est en décalage total avec l’ambiance du film. Il faut savoir que Jordan Peele est un ancien humoriste qui travaillait à la télévision. L’humour fait donc partie de sa formation et de sa créativité. Cependant, je m’attendais peut être à un humour plus noir que ce qu’il propose. Certains dialogues sont clairement faits pour faire rire et ça marche (nombreux éclats de rire dans la salle) mais cela diminue parfois l’impact angoissant du film. Cela rend certainement les personnages plus sympathiques et accentue le quotidien normal des humains avec une ambiance familiale détendue. L’humour au début du film n’est donc pas contraire au propos du film. Ce qui me dérange c’est son utilisation tout au long de l’histoire. Est-ce une manière de réfléchir également sur ce comique morbide souvent utilisé dans d’autres œuvres devenues cultes (Scream ou Scary Movie notamment) ? Peut être, mais cela ne m’a pas paru très bien amené pour le coup et m’a parfois profondément dérangé dans mon approche du film.

Lupita Nyong’o and Jordan Peele on the set of Us, written, produced and directed by Peele.

A mon sens, Jordan Peele est un réalisateur intimement intéressant. L’horreur est revisitée, exit les éclaboussures de sang et les jump scares toutes les dix minutes, il se lance dans le quotidien angoissant et les sous textes profondément malaisants mais souvent emprunt de vérité. Inspiré par les premiers films psychologiques (Hitchcock, Spielberg ou Kubrick) auxquels il rend hommage notamment dans ses génériques très vieillots, il modernise l’angoisse avec une écriture précise et intelligente ainsi qu’une réalisation impeccable. Un réalisateur à suivre et qui fait partie de la nouvelle génération de cinéastes américains qui tentent de raconter notre monde actuel avec originalité et réflexion.

Bande annonce de US, en salles depuis le 20 mars 2019

Lien vers un article qui me semble assez intéressant pour mieux cerner Jordan Peele ou tout simplement aller plus loin.

https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/03/19/us-jordan-peele-tend-un-sombre-miroir-a-l-amerique_5438005_3246.html


Liens vers des critiques plus précises sur chacun des deux films