JOKER : pourquoi Todd Phillips a tout faux?

JOKER, le film le plus attendu de l’année est enfin sorti en salles aujourd’hui. J’ai eu la chance de le découvrir en avant-première il y a quelques jours et je vous avais teasé un peu mon avis dans l’épisode 1 de mon podcast « Regards de la semaine ». On y est, l’heure est venue de plonger dans le grand bain et d’aller à contre-courant.

Je vais me faire taper dessus, me faire hurler à la figure que je n’y comprends rien au cinéma et c’est sûrement vrai quand je vois les critiques absolument dithyrambiques qui fleurissent partout. J’ai attendu ce film pendant des mois. Au début très frileuse à l’annonce du projet, puis hystérique en voyant les premières images de Joaquin Phoenix. Depuis la Mostra, mon attente envers JOKER était à son comble. La campagne de communication autour du film m’avait achevée. Je pensais déjà que c’était le film de l’année. Il pourrait remporter l’Oscar de la meilleure promo, avec ces affiches magnifiques et ces teasers fous. La bande-annonce fascinante qui restera malgré tout l’une des plus réussies de ces dernières années et les interviews sans fin de Todd Phillips qui sait très bien vendre son film : tout était parfait. J’imaginais un film différent, sombre, fou et qui porterait une proposition artistique qui semblait incroyable. Mais voilà, l’espoir a laissé place à la frustration. Parce qu’il y a beaucoup d’idées intéressantes, mais Phillips ne s’y attarde pas et propose un film en deçà de ce qu’il aurait pu être. C’est parti, accrochez-vous, je vous embarque dans une analyse intense des raisons pour lesquelles je n’ai pas aimé JOKER de Todd Phillips, Lion d’or de la Mostra de Venise 2019.

ATTENTION : pour expliquer correctement mon avis, je donne des exemples assez précis. Pas de spoils incroyables mais des éléments du film. Donc si vous n’avez pas vu le film ou que vous ne souhaitez pas en apprendre trop, revenez après l’avoir visionné ! Pour les autres, c’est parti.

Todd Phillips en mal d’amour

Ne tergiversons pas : le problème central c’est le paradoxe entre ce que Todd Phillips aurait pu faire et ce qu’il a réellement fait. Le réalisateur et producteur de comédies loufoques comme Very Bad Trip, Projet X ou encore Date Limite, a une réputation qui le précède. Pourtant un peu redoré après la sortie en 2018 de A Star Is Born de Bradley Cooper, dont il était le producteur et qui a eu un succès planétaire, son nom n’a pas fait l’unanimité quand il a été dévoilé à la tête du projet JOKER. Tout le monde a eu son mot à dire et il a dû se défendre. Car, avant que le nom de l’acteur principal soit révélé, le projet ne recevait pas beaucoup d’excitation de la part des critiques et du public. C’est uniquement lorsque le visage de Joaquin Phoenix a été dévoilé que tout le monde a commencé à s’intéresser au film. Todd Phillips s’est donc dit que c’était son heure de gloire et qu’il fallait la saisir. Il devait faire une œuvre différente de ce qu’il avait pu proposer au public, montrer ce dont il était capable et impressionner tout le monde. De toute façon, maintenant qu’il avait l’un des grands monstres du cinéma, il avait déjà un ticket gagnant. Et ça a marché, il repart avec le Lion d’or à la Mostra de Venise.

Todd Phillips et Joaquin Phoenix avec le Lion d’or de la Mostra de Venise 2019

Le problème majeur avec ce type de film c’est de savoir laisser une place importante à celui qui va pouvoir emporter le projet très haut. Et en l’occurrence, là, c’était Joaquin Phoenix. Il est le centre du film, le personnage central de l’œuvre et tout tourne autour de lui. Sa prestation est au delà de tout et elle aurait suffit à donner toute sa force au film. La seule raison d’aller voir JOKER c’est vraiment pour son interprète. Joaquin Phoenix est magistral, époustouflant et flippant. Il incarne avec une justesse impressionnante la descente aux enfers de cet homme, malade et en constante recherche d’attention. Son interprétation est vraiment à récompenser. Il porte le film à lui tout seul. Son corps, son regard, sa gestuelle, ses expressions, ce rire incroyable, sa démarche : on oublie l’acteur, Joaquin Phoenix EST Arthur Fleck. Tout comme Christian Bale dans VICE sorti en début d’année, Joaquin Phoenix est un de ces acteurs qui parvient non pas à interpréter un rôle mais à devenir le personnage dans son entièreté. Il a déjà prouvé son talent par le passé et ce n’est pas une surprise mais sa performance et son engagement envers le personnage restent assez incroyables. Et lorsque l’on a la chance d’avoir un acteur aussi prêt à se donner corps et âme pour un film, le travail du réalisateur est de diriger correctement et de laisser la magie opérer.

Cependant, Todd Phillips avait son humilité au placard et un besoin égocentrique de faire ses preuves. Et c’est ce paradoxe-là qui a commencé à produire une bonne dose de frustration en moi. Car il n’y a rien, dans JOKER, qui soit subtil, pire encore, tout est exagéré et grossier. Et à mon sens, lorsqu’on a une prestation comme celle de Joaquin Phoenix et un personnage comme celui d’Arthur Fleck, ce que l’on fabrique autour a besoin de simplicité afin d’accompagner l’histoire et non pas de l’appuyer à outrance. Quelques scènes ont réussi à échapper aux besoins de reconnaissance de Phillips. On voit, par exemple, Arthur sur la table de son salon en train d’écrire quelques blagues sur son carnet. Il est seul, courbé sur sa chaise, il rit, il écrit frénétiquement. Le plan est large, Arthur est presque perdu au milieu de la pièce avant que la caméra ne se rapproche de lui et le laisse exister dans toute sa complexité et sa folie. Là, on avait un plan qui était au service du personnage. Tout comme celui où Arthur danse dans des toilettes publiques après avoir assassiné ses trois agresseurs dans le métro. La caméra suit ses pas, s’attarde sur son visage, ses yeux : elle le laisse prendre la place et n’a, à aucun moment, besoin d’en rajouter. La prestation de Joaquin suffit, elle embarque tout le monde dans cette transition psychologique symbolisée par ce calme plat et cette danse voluptueuse.

Une danse que Phillips n’arrive pas à substituer à la sienne : la valse des clichés. Littéralement, Todd Phillips danse avec ses références et sa lourdeur. Il fait quelques pas dans une direction artistique intéressante et hop, un revers, un pas de travers et il se retrouve à enchainer sur des mouvements de clichés ambulants. Incapable de laisser son égo de côté, il se retrouve à vouloir montrer de quoi il est capable, au détriment de son œuvre et de son acteur.

Joker, un film d’auteur?

JOKER est dépeint dans la presse comme un film d’auteur noir et psychologique qui prend le contre pied des films DC ou Marvel. Alors, oui, certes, on est loin du simple divertissement (si étant qu’on considère les films de ces deux franchises comme n’étant que du divertissement sans âme ce qui n’est pas totalement vrai). Mais, non, pour moi, un film d’auteur c’est un film qui a une pâte, une esthétique propre à son réalisateur. Là, excusez moi, mais ça n’est pas le cas.

Tout d’abord, parce qu’il assume énormément ses influences et particulièrement son amour pour le cinéma de Martin Scorsese. Alors c’est louable et l’hommage est certainement sympathique. Beaucoup admirent d’ailleurs ces références, comme ci pour être un bon réalisateur il fallait montrer sa cinéphilie et sa reconnaissance envers les maitres du genre. Mais dans un film de 2h, qui est potentiellement le premier film où Phillips avait carte blanche pour montrer son univers, avoir autant de références à un autre réalisateur c’est un peu too much. Joker c’est une sorte de patchwork des influences et des envies du réalisateur et à aucun moment on sent une véritable pâte Phillips.

Presque une réponse à La Valse des Pantins avec De Niro qui, cette fois, se retrouve dans la peau d’un animateur moqueur au lieu d’un comique raté. Comique raté qui, du coup, se retrouve sous les traits du Joker. Le plan, ultime référence à Taxi Driver, d’un clown dans un taxi qui regarde fixement Arthur en passant près de lui. Un plan au ralenti, qui accentue la lourdeur de la référence et qui rappelle le fantôme de Travis Bickle avec en voix off quasiment la même tirade du héros sur son sentiment d’inexistence aux yeux de la société. Son esthétique aussi, sombre et citadine, qui rappelle beaucoup celle de Scorsese notamment dans After Hours.

Joker (2019)
Joker (2019)
La valse des pantins (1982)
La valse des pantins (1982)

Mais au-delà de cet hommage assumé pour notre cher Martin, toutes les idées de mises en scène et de scénario de Phillips sont aussi originales qu’un baiser sous la pluie dans un film romantique.

Comment montrer la descente aux enfers du personnage, en symbolisant son acceptation de sa folie? Faisons le descendre des escaliers, se rendre dans des sous-sols et apprécier de plus en plus les bas fonds au fur et à mesure du film : cliché. Et surtout, appuyons cette symbolique au moins 5 ou 6 fois pour que le spectateur comprenne bien la psychologie qui en découle : lourdeur. Comment rendre le personnage attachant? Lisons Freud, parlons d’œdipe et laissons faire le reste. Mieux encore, et si on en faisait une victime?

NON. Le personnage du Joker est déjà un personnage apprécié du grand public. Sa personnalité est celle d’un homme qui ne supporte pas qu’on le contredise, qui n’hésite pas à tuer ses acolytes s’ils sont insolents, qui n’aime pas les blagues des autres et dont le comportement a construit Batman, et donné lieu à l’un des duos les plus intéressants de l’univers des supers-héros. En faire une victime, qui porte un message de société (dans un discours plus mielleux et lourd que jamais, dans la séquence finale) est sincèrement une idée qui ne me séduit pas. La folie qui fait partie de Arthur Fleck est déjà très intéressante. Et le thriller psychologique, noir et tendu qui raconte l’histoire de la création du personnage du Joker aurait été bien plus fort. Raconter la maladie mentale, le mal égocentrique, le rejet extérieur et l’ambition de Arthur Fleck pour parler des origines du Joker, oui. Mais en faire la victime d’une société décadente qui, finalement, n’a que ce qu’elle mérite c’est franchement lourd. Là, on tombe dans des clichés et des facilités scénaristiques qui, à mon sens, enterrent totalement le film.

D’ailleurs, comment faire comprendre la solitude et la folie qui habite le personnage? Incluons une histoire d’amour fantasmée dans le scénario en faisant croire qu’elle est réelle. Puis, quand on arrivera à la scène de révélation, appuyons ce twist en montrant à nouveau les scènes antérieures mais sans la présence de la jeune femme, au cas où le spectateur ne comprendrait pas. Spoiler alert, Todd, le public n’est pas stupide.

Car oui, un des autres points dérangeant du film c’est son besoin d’exagération constant. Certaines scènes auraient pu être réellement intéressantes et construire la tension et la psychologie du personnage de manière très forte : la scène où Arthur débarque dans le salon de sa voisine qui ne semble pas le reconnaitre, ou quand il se rêve sur le plateau de son émission favorite ou qu’il lit le dossier médical de sa mère etc. Seulement voilà, Phillips a eu ce besoin de donner les clefs de compréhension au public de manière exagérée. Comme s’il avait eu peur que son film ne soit pas assez grand public et qu’il perde une partie de son audience. Mais non, le public n’est pas stupide et quand bien même certaines choses n’auraient pas été comprises du premier coup, cela aurait apporté un cachet supplémentaire au film. Un côté mystérieux, psychologique, un parti pris intéressant que Todd Phillips a décidé de gâcher pour rajouter des scènes supplémentaires qui cassent totalement le rythme du film et rendent un résultat beaucoup moins fort. Et pourtant, il s’était donné les moyens d’avoir une plus grande liberté et une belle authenticité notamment en refusant d’utiliser un fond vert et en filmant quasiment tout le film en décors réels, en ville, et en faisant vivre Gotham. Mais encore une fois, ces idées sont faibles face à celles qu’il a choisies de mettre en avant et qui font de Joker un film frustrant à bien des égards.

Nuances

Nuançons un peu mon propos : je pense que Todd Phillips avait une flopée de bons sentiments et d’envies incroyables pour ce film. C’est un énorme projet et un film attendu de tous. Mais il est évident que son envie de changer son image et d’obtenir une reconnaissance du grand public en tant que réalisateur a pris un peu le dessus. Vouloir faire autant de choses pour ne pas se faire effacer par un projet bien trop gros pour lui et un acteur phénoménal, c’est légèrement dangereux et là, ça ne fonctionne pas. Il s’agissait d’un projet très grand mais qui demandait aussi une bonne dose d’humilité et de subtilité. Le réalisateur a choisi le too much, le trop plein et finalement a rendu son film bien moins captivant qu’il n’aurait pu l’être et c’est vraiment dommage.

Surtout que, lorsque l’on regarde la communication autour du film (affiches, teaser etc) c’est le nom de Joaquin Phoenix qui figure en premier et en gros sur tous les supports. Les affiches officielles du film ne mentionnent Todd Phillips qu’en tout petits caractères au bas de l’affiche. On assume donc le côté « performance » du film mais, dans les faits, le réalisateur n’a pas réussi à s’y tenir et a réalisé un film lourd et au final, peu intéressant.

Cela étant, pour rester objective, certains plans sont vraiment appréciables. Encore une fois, très appuyés, mais je n’enlèverai pas à Todd Phillips son envie de faire plaisir au spectateur en lui offrant des images incroyables. Je pense notamment au plan qui verra le titre du film s’inscrire en superposition, celui de la cuisine après qu’Arthur ai décidé de s’enfermer dans le réfrigérateur ou encore le plan juste avant qu’il entre sur le plateau de l’émission de Murray. On sent une envie de spectacle qui est louable et qui pour le coup marche assez bien dans les rares scènes où elle est exploitée correctement. De plus, quand il parvient à s’effacer pour mettre en lumière son personnage (et son acteur) cela donne de véritables séquences comme celle où Arthur s’exerce pour son entrée dans l’émission de Murray, en regardant l’entrée en scène d’anciens invités. La caméra le suit, l’observe sous tous les angles, Joaquin Phoenix a toute la place et la séquence est vraiment captivante. Il n’y a pas de fioritures, d’exagération au niveau du type de plans ou de l’esthétique : là, Todd Phillips était au service de son film.

Et pour parler très rapidement des accusations d’ode à la violence ou autres idées qui tournent autour du film : il n’en est rien. Mais cela mérite un peu de nuances également. Les rares scènes de violence (car oui il y en a très peu au final) sont assez bien mises en scène et se rapportent à la folie et la colère qui s’emparent d’Arthur. Il y a d’ailleurs une interdiction qui a été mise en place sur le film pour les moins de 12 ans, ce qui est un indicatif à prendre en compte également. Cependant, et je n’aurai pas le temps de débattre sur ce sujet fort intéressant ici, il me semble que le débat sur le cinéma (ou tout autre type d’art) qui influence et prône la violence (ou toutes autres idées répréhensibles) est assez stérile en 2019. Malgré tout, je dois reconnaitre que l’on ne sait pas trop où se placer. Certains critiques ont mis en avant qu’il n’y a aucun moment où le film tente de nous faire ressentir de l’empathie pour le Joker. C’est faux, à mon sens on tombe clairement dans une victimisation du personnage ce qui amène des sentiments contraires à son égard. Il est évident que le film ne prône pas la violence comme moyen de révolte mais la frontière est assez faible. D’autres y voient un tableau sombre de la société américaine actuelle, ce qui est possible aussi, bien qu’un peu ambitieux à mon sens et surtout (si c’est le cas) très mal traité.

En bref, JOKER est un film qui, pour moi, n’aurait jamais eu cet engouement autour de lui si Joaquin Phoenix n’avait pas été le visage d’Arthur Fleck. Prenez n’importe quel autre acteur, même s’il est très bon, et le film de Todd Phillips serait passé à la trappe sans faire autant de bruit. Joaquin Phoenix sauve ce film du crash en proposant une prestation tellement incroyable que les défauts du film ne semblent pas avoir été assez importants pour être relevés. Cependant pour ma part, c’est justement ces défauts et cette lourdeur dus aux choix du réalisateur, qui ont gâché mon expérience. Ce qui me rend du coup assez curieuse de la suite de la carrière de Phillips, car sur un projet moins gros ou un film qui ne sera pas sauvé par la prestation d’un acteur incroyable, arrivera-t-il à convaincre encore le public? Rien n’est moins sur. Ce qui est certain c’est que Joaquin Phoenix vient de prouver, une nouvelle fois, qu’il est l’un des plus grands acteurs au monde. Et rien que pour ça, je vous encourage à découvrir sa prestation dans JOKER. Pour le reste, cela reste subjectif et le mieux est encore de vous faire votre propre avis !

En salles depuis le 9 octobre 2019.

LES SAUVAGES : le coup de maître de la rentrée

Je vous en parlais dans mon article sur les séries de la rentrée (à lire juste ici) : Canal + à dévoilé ce Lundi 23 Septembre sa nouvelle série française. LES SAUVAGES réalisée par Rebecca Zlotowski (rien que ça) est une série politique française qui met en scène l’arrivée au pouvoir d’un président pas comme les autres. Idder Chaouch est élu, et la France s’embrase. La tentative de meurtre dont il est victime le soir de son élection va changer le pays et la vie de nombreuses personnes. Enquête policière, crise identitaire, fresque politique et familiale : LES SAUVAGES est un réel coup de maitre dans le paysage audiovisuel français.

La férocité de Rebecca Zlotowski

Les premières minutes de la série sont déjà percutantes : on emploie des termes controversés, on met en avant une population rejetée et stigmatisée etc. LES SAUVAGES c’est d’abord des romans, écrits par Sabri Louatah, né à Saint-Étienne dans une famille d’origine algérienne. Il écrit quatre tomes, traduits dans de nombreux pays, sur l’arrivée au pouvoir du premier président français d’origine algérienne. On est en 2012, Barack Obama est président des États-Unis depuis trois ans et Sabri Louatah se sert énormément de cette révolution outre atlantique pour construire son histoire. Sept ans plus tard, on découvre LES SAUVAGES sur le petit écran et l’histoire est encore plus poignante. Co-scénariste de la série, il laisse la réalisation à Rebecca Zlotowski, réalisatrice controversée qui aime détourner les clichés et qui revendique son envie de faire bouger les consciences. Présente à Cannes cette année avec son film UNE FILLE FACILE avec Zahia Dehar, la réalisatrice a déjà fait beaucoup de bruit cette année et n’est pas prête de s’arrêter.

Rebecca Zlotowski chez Clique pour LES SAUVAGES

Pour sa première série, il était donc légitime de la retrouver à la tête d’une œuvre aussi puissante. On reconnait Rebecca Zlotowski partout : son envie de ne rien cacher, de sublimer les mots et les gens, de se servir des clichés et des préjugés, d’être crue et d’aller au fond des choses. C’est avec férocité que la réalisatrice, s’alignant avec les romans de Sabri Louatah, donne sa vision des choses. Avec un rythme magistral qui réussit à condenser les quatre romans en six épisodes, elle en conserve les ambitions et dépeint une fresque sociale et politique incroyable, complexe et nuancée.

Avec au centre de la série, cette question de la haine qui est traitée de manière très complète. La haine de l’autre, la haine de soi, la haine de ses origines qui vient aussi de la haine que l’on reçoit et que l’on reproduit. Haïr sa famille ou son pays, c’est aussi haïr son histoire. Vision extrêmement féroce des sentiments qui règnent en France, dans chaque communauté et aussi, au sein d’une même famille. Le discours de fin de Roschdy Zem est poignant, froid et bouleversant. Qu’est-ce que veut dire « être français » aujourd’hui? La série répond, et cela ne va pas plaire à tout le monde.

Un casting extrêmement convaincant

Au delà du propos, c’est également le casting qui fait de cette série une belle réussite. Pour porter une histoire aussi forte, il fallait trouver des personnes capables de faire résonner tout ça et le pari est réussi. On retrouve des acteurs français très connus comme Marina Fois, Amira Casar ou encore Roschdy Zem (qui explose de justesse) qui côtoie des nouvelles têtes dont certaines assez inattendues. Le rapeur Fianso, de son vrai nom Sofiane Zermani, joue la figure menaçante de la série avec un talent assez impressionnant. Jamais dans l’excès, il parvient à convaincre et à prendre sa place à l’écran. Une vraie révélation, également, pour la jeune actrice suisse Souheila Yacoub, que l’on a déjà pu voir chez Gaspard Noé pour Climax ou dans le clip de Lomepal : « Trop beau ». Elle joue également à Paris, au théâtre, sous la direction de Wadji Mouawad. Un parcours intriguant et prestigieux pour cette actrice de 27 ans qui joue ici une fille aimante mais aussi une redoutable directrice de campagne. En tête d’affiche, on retrouve aussi Dali Benssalah, un jeune acteur français que vous avez sans doute vu dans le clip fou de The Blaze, sorti il y a deux ans, qui a fait le tour du monde. L’acteur alors inconnu a été repéré et sera à l’affiche du prochain 007, rien que ça ! Dans Les Sauvages, il joue le rôle de Fouad, fil rouge entre les deux familles et qui incarne parfaitement cette honte de ses origines presque aussi destructrice que la haine dont il est victime. Mention spéciale aussi pour le reste du casting qui est tout aussi puissant, notamment le jeune tireur, joué par Iliès Kadri.

Un casting qui, véritablement, apporte du cachet à la série. Roschdy Zem est magistral dans ce rôle de politicien qui ne veut pas faire comme les autres, de père, de mari et d’homme tiraillé par son histoire. Il ressemble à chacun des personnages, tous tiraillés par une forme de dualité. Une dualité que nous connaissons tous. Notre sexualité, notre famille, notre histoire, notre religion ou nos choix : on est tous catégorisés, jugés, emprisonnés. Les Sauvages montrent le pire mais aussi le meilleur de l’être humain lorsqu’il est confronté à sa condition.

Un discours percutant

Il y a deux scènes de vrai « discours » : la scène de débat qui ouvre la série et le discours de fin du dernier épisode. Ce choix d’ouvrir et de fermer la série par deux moments politiques très forts en France (le débat des présidentielles et l’investiture) est extrêmement puissant. Les propos de Idder Chaouch résonnent alors tout au long de la série et servent de fil rouge. Le silence, les questions sur l’origine, sur la légitimité à être français. Et la question qui va animer toute la série, et tous ses protagonistes, c’est bien cela. Qu’est ce que cela veut dire, aujourd’hui, d’être français? Dans une France en lambeaux et en flammes, la question se pose encore. Et en tant que spectateurs, on finit par se questionner aussi. Et c’est là la grande réussite de la série : parvenir à cogner là où ça fait mal. En six épisodes, dans un rythme effréné, avec un spectre politique et familial, Les Sauvages questionnent tout le monde sur son histoire et sur ce que nous sommes prêts à accepter pour notre avenir. Idder Chaouch répond finalement à cette question dans son discours de fin, et nous fait frissonner tant il est droit, froid et profondément changé. L’idée qu’il représente à la fin, entouré par son histoire (notre histoire) est très puissante.

Vous l’aurez compris, je ne peux que vous conseiller de jeter un œil à cette nouvelle série. Déjà parce qu’elle est française et qu’il est très rare de retrouver une telle qualité (malheureusement) dans notre paysage télévisuel. Ensuite car Les Sauvages parle à tous et sert avec une sacrée puissance un discours qu’il est important d’écouter. Il ne s’agit pas de faire la morale, Rebecca Zlotowski est bien plus subtile que cela. Il s’agit de combattre les préjugés tout en plongeant la tête la première dans ce qu’ils provoquent. Enfin, car au delà de la fresque sociale et politique, c’est une profonde histoire familiale complexe absolument passionnante. Ajouter à tout cela une très belle qualité d’écriture et de mise en scène et vous obtenez le coup de maitre de cette rentrée.

LES SAUVAGES de Rebecca Zlotowski et Sabri Louatah, disponible sur My Canal.

PERDRIX de Erwan Le Duc : l’absurde au service de la tendresse ?

N’est pas Dupieux qui veut ! Le premier long métrage de Erwan Le Duc se perd un peu dans son projet initial : mettre l’absurde au service de la tendresse et réinventer la comédie romantique française. Et malgré quelques petits instants merveilleux, PERDRIX peine à trouver le bon filon pour se démarquer. L’absurde n’est pas seulement un genre, c’est aussi un art et Erwan Le Duc n’y a pas encore trouvé sa place. Quentin Dupieux l’assume et en fait des merveilles (Wrong, Rubber, Au poste etc). Son secret : aller au bout de ses idées, quitte à perdre le public. L’absurde c’est un art difficile, complexe et merveilleux à la fois. On s’éloigne de l’attendu, du classique et de la logique pour toucher à quelque chose de plus libre et de plus abstrait. Là où Dupieux excelle, Le Duc se range dans la case des timides malgré de très belles idées.

Réinventer le genre de la romance française c’est une bonne idée. Les comédies romantiques sont de plus en plus insipides et leurs schéma narratif de plus en plus similaire. Découdre ce schéma et se lancer dans un rapport plus complexe a l’amour est donc un point de départ intéressant. PERDRIX raconte la rencontre entre Pierre Perdrix, chef de la police locale d’un petit village dans les Vosges où il ne se passe jamais rien, et Juliette Webb, une nomade avide de liberté et allergique aux règles. Exit le rythme affolant de la rencontre amoureuse de base, les péripéties, les rendez-vous sous la pluie et la réconciliation : ici, l’amour est silencieux. Il se construit par des regards, quelques mots et beaucoup d’absurdité. Des nudistes extrémistes, des carnets remplis de moments de vie, une radio love dans un garage, un spécialiste des vers de terre et un chef du village totalement insignifiant; voilà de quoi se compose le scénario de cette comédie pas comme les autres. Le tout porté par un casting bancal mais efficace avec Fanny Ardant en mère de famille dévouée et en épouse endeuillée, Nicolas Maury en père enfantin et passionné par les vers de terre, Maud Wyler en jeune nomade fuyant le monde et Swann Arlaud, beau et doux dans ce rôle de chef de famille et de village totalement dépourvu d’ambition personnelle. Mention spéciale pour la jeune Patience Munchenbach impressionnante de justesse dans son rôle d’adolescente en conflit avec son père.

La famille Perdrix est une famille qui ne se parle pas beaucoup, endeuillée par la perte du père quelques temps plus tôt. Ils sont quatre survivants, happés par le fantôme du père qui trône au dessus de la table à manger. Une famille figée qui va voir débarquer un ouragan dans son quotidien avec l’arrivée de Juliette, dont toute la vie tient dans sa voiture. Mais au delà du casting qui fonctionne plutôt bien, le film peine à trouver son rythme. Comme ci le réalisateur oscillait constamment entre narration classique, histoire familiale incongrue et tendresse pudique. On ne sait plus trop où regarder, et malgré quelques belles idées, le film finira par résoudre ses conflits internes grâce à la venue d’une tierce personne tout en débouchant sur une belle histoire d’amour : une issue classique et attendue qui fait perdre au film son unicité et son originalité. Swann Arnaud confirme son talent, mais c’est malheureusement tout ce qu’on finira par retenir de PERDRIX. Dommage.

BANDE ANNONCE

PERDRIX de Erwan Le Duc avec Swann Arlaud, Fanny Ardant, Nicolas Maury et Maud Wyler.

En salles depuis le 14 aout 2019.

L’ŒUVRE SANS AUTEUR 1/2 de Florian Henckel von Donnersmarck : fresque historique et romantique.

Deux parties, deux films, trois heures et un récit sur plus de trente ans : le nouveau film de Florian Henckel von Donnersmarck est, dans sa distribution et sa construction narrative, une œuvre totale et intrigante. Cinéaste oscarisé pour sa Vie des Autres (2006) déjà très remarqué par sa construction et sa vision esthétique, il revient cette fois avec une fresque historique et romantique, se basant sur une époque bien précise (de 1937 à 1970 environ) et la vie d’un peintre allemand reconnu il y a peu : Gerhard Richter. Le titre du film, L’œuvre sans auteur est le nom attribué par les critiques à l’œuvre du peintre Richter, qu’ils jugeaient trop neutre et manquant de personnalité.

Le film s’ouvre sur une exposition commanditée par les nazis, en Juillet 1937, et qui se centre sur ce qu’ils appelaient « l’art dégénéré ». Il s’agissait pour eux de démontrer que l’art moderne des allemands tels que Otto Dix, mais aussi des artistes comme Chagall ou encore Picasso n’est pas recommandable, en présentant en parallèle des œuvres glorifiant la race aryenne. Au milieu de cette exposition, on découvre le petit Kurt Barnet, âgé de 6 ans accompagné de sa jeune tante, Élisabeth. Kurt est déjà attiré par l’art, la peinture précisément, et est déjà très talentueux. Encouragé par sa tante, ils sont devenus très proche. Élisabeth est jeune, belle, pianiste et « fantasque ». Une scène, au début du film, va sceller leur destin à tous les deux. Un jour, elle joue du piano toute nue, sous les yeux de Kurt qu’il tient baissés par pudeur. La scène est fondatrice pour les deux personnages. Pour Élisabeth, elle la conduira à se faire emporter par les nazis eugénistes et pour Kurt, cette même scène sera au cœur de sa quête artistique, puisque c’est à cette occasion que sa jeune tante, sentant derrière son dos ce regard baissé, lui dit : « Ne détourne jamais les yeux. Tout ce qui est vrai est beau ». Une phrase qui hantera la vie, les peintures et les créations de Kurt jusqu’au bout, mais qui permettra à son art de lui révéler de sombres secrets, à son insu.

Ce film est multiple, il a différent niveaux de lecture et c’est ce qui fait sa force. Sa construction narrative parle d’Histoire avec les tragédies allemandes comme le bombardement de Dresde ou les nazis eugénistes et leur idée d’empêcher les « impurs » de se reproduire. On nous parle aussi d’histoire de l’art, entre le réalisme socialiste en RDA, seul art accepté et le modernisme « scandaleux » à l’Ouest qui pense que la peinture est morte et ne peux plus rien dire de neuf. Et on finit par resserrer l’histoire en parlant d’amour et de famille. Le tout étant étroitement lié pour donner une ampleur incroyable au récit et aux images.

La première partie du film est consacrée au contexte familiale et historique dans lequel le jeune artiste se construit : entre sa tante schizophrène qui disparaît, les bombardements de sa ville, ses questionnements sur l’art et sur la vérité, son parcours artistique etc. La forme est quelque peu classique et sans grande surprise, mais pose de bonnes bases et la force de mise en scène du réalisateur suffit à rendre certaines scènes assez magistrales (concert de klaxons, chambre à gaz etc).

La seconde partie développe le coté artistique de Kurt. Sa rencontre avec Ellie, ses recherches de style et de vérité, sa fuite à l’Ouest juste avant la création du Mur, les rencontres qui vont déterminer son avenir artistique ainsi que, évidemment, sa quête de vérité et les révélations qui s’ensuivent. Une deuxième partie plus rythmée, plus profonde, où l’on accompagne l’artiste et ses questionnements. Et où les liens entre grande Histoire et petite histoire se recoupent.

Professor Antonius van Verten (Oliver Masucci)
Tom Shilling is Kurt

Une réflexion sur l’art est également au centre de la deuxième partie, notamment avec le professeur Van Verten joué par l’excellent Oliver Masucci. Comment recommencer à créer après le nazisme ? Tout comme le cinéma, qui était censuré pendant de nombreuses années car on refusait de montrer ou de parler des horreurs commises par les nazis, les autres arts ont également été victimes d’une certaine censure. En obligeant les artistes à ne peindre que d’une certaine manière, on emprisonnait la créativité et le besoin de liberté du peuple. Le professeur, dans une scène assez forte, va expliquer à ses élèves que voter n’est plus envisageable. La politique ne détient plus la vérité et ne leur offrira plus jamais de réelle liberté, puisqu’elle a honte et qu’elle n’acceptera jamais de libérer la parole. La seule manière d’être libre c’est par l’art. Et cette notion de liberté, le film en parle avec douceur et violence à la fois. Le professeur Van Verten à une histoire particulière très touchante qu’il ne racontera qu’en face de Kurt, en lui expliquant que son art doit lui ressembler. Une quête de vérité, que Kurt va atteindre inconsciemment en peignant sans s’en rendre compte, les réponses aux questions qu’il n’a jamais posé. Un coup de maître du réalisateur, qui lie avec brio les trois niveaux narratifs de son film, et réussi à nous toucher alors même que nous, spectateurs, connaissons la terrible vérité depuis le début.

Sebastian Koch

Une vérité portée par le grand Sebastian Koch, terrifiant dans ce rôle de gynécologue aux idéologies nazies. Koch est absolument incroyable et complètement effrayant dans sa froideur et ses actes. Il a une prestance magistrale qui fait mouche face à la douceur et la quête de Kurt. Ils sont tous deux liés, violemment, sans le savoir. Et la vérité finira par les réunir sans que le film ne s’attarde forcément sur une confrontation quelconque. Encore une réussite, à mon sens, pour le film. Florian Henckel von Donnersmarck ne fait pas tomber son film dans une quête de vengeance ou de destruction. Il orchestre habilement la vérité, et l’horreur silencieuse qu’elle provoque chez le spectateur qui a envie de tout expliquer à Kurt qui regarde son œuvre sans comprendre tout ce qu’elle lui raconte. Une boucle qui se referme, après trois heures de film, dans une scène peut être moins subtile mais tout aussi forte où Kurt rejoins sa tante dans son monde en reproduisant l’un de ses comportements étrange mais libérateur.

L’œuvre sans auteur est un film , a priori, difficile à appréhender. En réalité, il est extrêmement passionnant. Quoique peut être trop académique, mais on pourrait aussi se dire que la forme se cale sur le fond en essayant de rester dans quelque chose qui, visuellement, aurait été accepté à l’époque ? Mais je m’égare sûrement. C’est un film extrêmement beau, très intéressant, habilement construit et porté par un casting incroyable : Tom Shilling dans le rôle principal, Saskia Rosendalh , Paula Beer, Sebastian Koch, Oliver Masucci ou encore Hanno Koffler.

Un film à voir, sans hésitation. En salles depuis le 17 juillet 2019.

BLACK SNAKE MOAN de Craig Brewer : fable dérangeante, érotique et poisseuse

Le meilleur rôle de Samuel L.Jackson et de Cristina Ricci ? Sans aucun doute. BLACK SNAKE MOAN est un ovni, sorti en 2007 et réalisé par Craig Brewer (Hustle and Flow, Footloose). Ce grand amoureux de la musique, aux gouts éclectiques (rap, moderne, jazz), nous offre une pépite cinématographique pleine de jolis défauts et portée par le blues, la musique des âmes en peine et des émotions. Un film qui ne tiendrait pas sans son duo d’acteurs aussi improbable que parfait : le grand Samuel L.Jackson dans le rôle de Lazarus, un ancien musicien brisé, et Cristina Ricci, jeune et belle, dans la peau d’une femme enfant, nymphomane, détruite et torturée. Un duo qui crève l’écran et nous offre des moments d’une beauté et d’une violence inouïe.

Lazarus, ancien musicien au grand cœur, n’est plus que l’ombre de lui-même. Un jour, aux abords de sa ferme, il tombe sur le corps meurtri d’une jeune fille de mauvaise fréquentation très connue en ville : Rae. Rouée de coups, elle est à demie-morte quand il l’accueille chez lui. Lazarus et Rae vont alors entamer une vie commune mêlée de violence, de traumatismes, de musique et d’amour.

Enchainée, c’est comme ça que va débuter leur relation. Le coté nymphomane de Rae est « contenu » par Lazarus avec cette énorme chaine qui la laisse a sa merci. Mais contrairement a ce que l’on pourrait attendre au vu de l’affiche du film, le coté dominant/dominée n’est pas vraiment exploité par Brewer qui mise sur l’humain et les blessures de chaque personnage pour faire évoluer la relation de Rae et Lazarus. A la fois paternel, conflictuel, violent, apaisant : leur lien ne cesse d’évoluer et se révélera dans toute son intensité dans une scène portée par un long morceau de blues. Et la voix de Samuel L.Jackson (en version originale bien sur) est clairement une merveille.

Malgré le ton un peu moralisateur et débordant de bons sentiments dans la deuxième partie du film, Black Snake Moan est réellement étonnant. Le duo d’acteurs est certes l’une des forces du film, mais l’écriture des personnages est également à souligner. Chaque personnage du film, qu’il soit principal ou secondaire, est torturé : qu’il s’agisse de la white trash délurée ou du fou de Dieu en passant par le soldat en proie aux crises d’anxiété, les personnages souffrent et cherchent chez l’autre le remède qui viendra les sauver. On y retrouve d’ailleurs Justin Timberlake, en troisième roue du carrosse, convaincant et perdu dans le rôle de l’amoureux intrusif et passionné. Trois personnages qui se pensent foutus, et dont la rencontre malsaine, tordue, improbable et pourtant essentielle va tout changer.

Un patchwork de personnalités toutes plus torturées les unes que les autres, et qui finit par être écrasant. La musique et la mise en scène prennent alors le relai, et confirment le talent de Brewer et sa particularité. L’esthétisme poisseux qu’il affectionne tant et qui rappelle son Tennessee natal, les plans au ralenti, des scènes magistrales où le blues et la météo se mêlent ou encore les plans presque picturaux des personnages : Brewer est doué et nous offre des instants de magie.

La musique adoucit les mœurs, dit-on. Brewer en fait non seulement un remède contre la violence mais aussi contre la solitude. Unique moyen d’apaisement et de communication pour ces deux âmes perdues, le blues renait de ses cendres et les embarque dans un tourbillon d’émotions. Avec une esthétique aussi sale que réaliste : Black Snake Moan est un hymne à la vie. Le duo improbable entre Cristina Ricci et Samuel L. Jackson revisite le classique rapport père/fille avec une violence inouïe et une beauté folle. La relation qui se construit sous nos yeux est un réel tour de force mêlant la fragilité d’une âme brisée et la force d’un espoir immortel de s’en sortir et d’être aimé. Une relation qui glisse parfois dans l’érotisme, dérangeante alors mais tout aussi magistrale. Le film est bancal par moment, moralisateur sur la fin, mais le duo d’acteurs est tel que Brewer parvient à les laisser prendre toute la place. On oublie les écarts de scénario et on se sent emporté dans ce tourbillon qui entraine les personnages. Érotique, poisseux, dérangeant, magistral et envoutant : Black Snake Moan est un film audacieux, vintage et violent. Une petite bulle de rêverie sale et délicieuse qui m’a profondément remuée et que je conseille à tous de visionner.