LES ENFANTS DE LA MER : Ayumu Watanabe, la relève de l’animation japonaise ?

Il n’est pas chose facile que de résumer ou de raconter LES ENFANTS DE LA MER, le premier film de Ayumu Watanabe distribué en France. Le réalisateur japonais nous livre une expérience visuelle insaisissable et iconique en nous plongeant dans un univers aquatique à la fois merveilleux et effrayant.

Au tout début de l’été, Ruka, une collégienne, se retrouve livrée à elle-même. La jeune fille trouve refuge dans le grand aquarium où travaille son père, océanologue, et rencontre Umi, un garçon recueilli avec son frère Sora, et qui fait l’objet de recherches scientifiques pour avoir été élevé par des dugong. Les deux frères évoluent dans l’eau et entraînent Ruka sur la piste d’un phénomène inhabituel : une météorite récemment échouée au large du Pacifique provoque la migration en masse de la faune sous-marine et déclenche un son incroyable venu des baleines. L’écoute du chant des baleines réveille chez Ruka des souvenirs enfouis. Son esprit et son corps entrent en résonance avec les phénomènes naturels, tandis qu’elle assiste à la métamorphose de ses deux amis et qu’elle se retrouve emportée dans une sorte de rituel marin qui semble être au cœur du monde.

Il s’agit de l’adaptation d’un manga a succès, du même nom, créé par Daisuke Igarashi. Il a été doublement primé pour cette série. Il a reçu le prix d’excellence Japan Cartoonist Awards pour les dessins des Enfants de la mer en 2009 ainsi que le prix d’excellence des Japan Media Arts Awards au Japan Media Arts Festival de 2009. Une adaptation avec le Studio 4°C, à qui l’on doit déjà les films d’animation Mutafukaz ainsi que les trois films Berserk. A savoir que c’est un studio d’animation japonais fondé en 1986 et le nom vient de la température de quatre degrés Celsius qui correspond à la température à laquelle l’eau est la plus dense. Un rapport avec le milieu aquatique déjà présent qui rend encore plus cohérent l’envie d’adaptation du studio d’un manga parlant du monde marin et du rapport des hommes à l’univers et la nature. Il est d’ailleurs assez incroyable de voir que le dessin, notamment des personnages principaux, a été gardé intacte entre le manga et l’adaptation numérique.

Le graphisme au cœur de cette expérience visuelle

Présenté lors du dernier festival du film d’animation d’Annecy, le film de Watanabe modernise l’animation japonaise que nous connaissons tous. Le graphisme de son œuvre est totalement distinct autant sur les traits de certains des personnages, que sur les couleurs, les formes, les décors : exit les lignes rondes et les visages type mangas. Il y a une palette de détails assez incroyable chez Watanabe qui a décidé de travailler autant en 2D qu’en 3D en mixant le dessin traditionnel et les techniques numériques modernes de modélisations. Les détails renforcent l’impression d’immersion dans ce monde aquatique foisonnant. Le message écologique que beaucoup semblent avoir reçu de manière très brutal est pour moi bien plus subtil. Le réalisateur nous plonge dans une expérience visuelle profonde qui nous oblige a ouvrir les yeux en grand et à observer le monde et l’univers. Il s’agit plutôt d’une tentative de prise de conscience de tout ce qui nous entoure, de tout ce dont le monde est fait et de notre place au sein de cet univers. Et c’est l’un des points forts du film, Les enfants de la mer est un film grandiose doté d’une sensibilité incroyable. La déclaration d’amour du réalisateur pour la nature est flagrante et nous transporte. La beauté de l’animation est assez incroyable. Certains plans sont de véritables peintures, des plans larges emplis de détails, de couleurs et de sens. Le film varie constamment entre naturalisme et onirisme, plongeant Ruka dans un monde à mi chemin entre quotidien et imaginaire. Les sensations sont également très étranges et très bien représentées. En effet, Ruka parle souvent de voler, de se sentir légère et durant tout le film, on a réellement la sensation qu’elle vole. L’eau devient le ciel, on flotte puis on vole, on nage ou on plane : tout est constamment ambiguë et donne à l’image une dimension encore plus grande. La sensation de légèreté que nous ressentons tous lorsque nous sommes dans l’eau est représentée de manière très précise, et il s’agit d’une réelle prouesse à mon sens. Les enfants de la mer est une expérience visuelle unique qui peut parfois donner le tournis surtout vers la fin qui tend vers un psychédélisme très fort et où les détails se transforment en formes mouvantes mais qui questionne habilement la place de chaque être dans un cosmos bien plus grand que nous tous.

Un fil narratif exagéré et anodin

Le point faible du film à mon sens est sa narration. Dans un soucis de contextualisation qu’il a cru indispensable pour le spectateur, peut-être, Ayumu Watanabe a inséré quelques éléments narratifs à son film. Des éléments qui n’apportent pas grand chose et dont on se souci très peu. Pire encore, ils ont tendance à desservir l’expérience donnée à vivre au public. Entre la petite histoire familiale de Ruka avec ses parents, la dimension gouvernementale des recherches sur le son des baleines et sa signification, la pseudo romance entre Ruka et Umi : la narration se perd et devient parasite pour le reste du film. Le seul fil narratif intéressant et totalement pertinent est celui sur les évènements surnaturels et le rôle de Ruka dans tout cela. Les discours sur l’univers et sur la nature sont pertinents et passionnants. Mais tout le reste semble avoir été ajouté pour tenter de rendre le film accessible, classique ou encore moins expérimental. Un sentiment qui se confirme avec les scènes post génériques qui n’apportent vraiment rien à la compréhension du film ni a sa cohérence et qui ont été ajoutées juste pour montrer l’impact de ces expériences sur Ruka. Encore une chose dont on avait conscience et qu’il était inutile d’exagérer a postériori. Et c’est dommage car la force de l’œuvre est justement l’expérience incroyable qu’elle propose et qui, à mon sens, aurait été bien plus intense si elle avait été assumée jusqu’au bout.

Les enfants de la mer est donc pour moi une expérience immersive assez forte pour laquelle il faut être prêt à se laisser aller et à apprécier le spectacle qui nous est offert. Les émotions sont très fortes et le choc visuel assez impressionnant. On regrette cependant que l’intrigue soit restée à l’esprit du réalisateur comme quelque chose dont il ne fallait pas totalement s’échapper.

Les enfants de la mer de Ayumu Watanabe, japonais, 1h51. En salles depuis le 10 Juillet 2019.

ALABAMA MONROE : expérience sensorielle bouleversante

Avant de vous parler d’un des plus beaux films d’amour de ces dernières années, commençons par parler de son réalisateur, Felix Van Groeningen : belge, touchant et qui a désormais une belle carrière que je vous recommande de suivre de près.

Son premier long métrage , Dagen Zonder Lief en 2006, est une comédie dramatique dans laquelle la vie d’un groupe d’amis est perturbée par le retour de l’un d’entre eux après plusieurs années d’absence. En 2009, sa notoriété prend de l’ampleur avec son second long métrage, La Merditude des choses, adapté du roman autobiographique du même nom écrit par Dimitri Verhulst. L’histoire se concentre sur un garçon de 13 ans qui partage le toit de sa grand-mère avec son père et ses trois oncles dans un climat de beuveries effrénées. Le film est sélectionné, quelques mois avant sa sortie, à la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes où il remporte le Prix Art et Essai de la CICAE.  En 2016, il réalise Belgica, son cinquième film qui a l’honneur d’être présenté en première mondiale à Sundance, où il remporte le prix de la meilleure réalisation dans la catégorie « World dramatique ». Ce film, se base sur le vécu du réalisateur, puisque son père avait lui même tenu un bar très branché dans lequel les fêtes allaient bon train. Belgica permet par ailleurs à Groeningen de travailler une nouvelle fois avec Johan Heldenbergh, qui joue le rôle principal masculin dans Alabama Monroe. Après ça , Felix Van Groeningen décide de se lancer dans l’expérience américaine. Il sort My Beautiful Boy, en 2018, avec Steve Carell et le jeune acteur Timothée Chalamet, révélé par Call Me By Your Name. Adapté d’une histoire vraie, le film relate le parcours chaotique de Nicolas Sheff, un jeune homme de bonne famille qui développe une forte dépendance à la drogue. Son père décide alors de tout faire pour lui venir en aide.

La famille et les émotions qu’elle nous procure , les drames que l’on vit avec elle et les relations fusionnelles ou non font partie des thèmes chers à Félix Van Groeningen. Sous le prisme de la comédie, de l’alcool souvent et des scènes de fêtes incontrôlées, le cinéaste tente de questionner la famille sous tous les angles : celle que l’on choisit et celle que l’on subit. Et le film qui reprend a la perfection cette thématique tout en la centrant pour la première fois sur le couple et la relation amoureuse, c’est ALABAMA MONROE.

Quatrième film du cinéaste belge, ALABAMA MONROE est l’une des histoires d’amour les plus réussies et les plus bouleversantes de ces dernières années. César du meilleur film étranger, succès critique et public quasi unanimes : le cinéaste belge a su nous prendre aux tripes avec ce film, sorti en 2013, qui s’éloigne quelque peu de son travail habituel et qui nous plonge dans un de ses thèmes de prédilection : les relations familiales bouleversées par un drame. En filmant l’amour dévorant et passionnel de Didier et Élise, joués par les talentueux Johan Heldenbergh et Veerle Baetens, le réalisateur témoigne de son talent de capturer ces instants de vies, ces émotions et ce déchirement lorsque tout s’effondre. Une histoire d’amour bouleversante et une expérience sensorielle qui laisse des traces sur le corps, l’esprit et l’âme.

Didier et Elise vivent une histoire d’amour dévorante ponctuée par leur passion commune de la musique. Mais leur relation se retrouve mise à rude épreuve lorsqu’ils apprennent que leur petite fille est atteinte d’un cancer. Comment surmonter une telle annonce? Comment appréhender l’avenir et surtout, comment continuer à aimer la vie comme ils ont pu le faire auparavant?

ALABAMA MONROE est une fresque profondément déchirante et qui questionne de manière crue les bouleversements du corps et de l’esprit face au drame.

Les corps , instrument de désir et de mémoire

Le sublime par Felix Van Groeningen c’est quelque chose que nous n’avions pas encore vu dans ses films. Bien sur, il avait déjà montré tout son talent pour la mise en scène et son regard si particulier sur les corps qui bougent, qui boivent et qui dansent notamment dans Belgica. Mais le corps comme arme de séduction, comme outil de mémoire (tatouages) , comme marqueur du temps et de la douleur ( plis, rides, sourires ou larmes) : ça, c’est nouveau, et c’est magnifique. Lumière artificielle, plans travaillés , corps sublimés : tout est pensé pour donner à la mise en scène quelque chose de magique et de crue a la fois. Le glissement d’une scène a l’autre est également parfaitement réfléchit et la douleur qui remplace la passion nous frappe comme un coup de poignard. Une authenticité fabriquée par le cinéma, et qui devient presque aussi belle que la vie elle même.

La musique, moment de grâce et de pudeur

Le cinéaste belge n’est pas connu pour sa subtilité et il en fait parfois trop. On sent le poids des émotions, des larmes et des dialogues parfois lourds de sens. Mais dans ALABAMA MONROE, malgré ce manque de subtilité encore présent par instant, Felix Van Groeningen a trouvé un moyen de faire parler sa pudeur : la musique. Comme une vitrine des émotions les plus enfouies des protagonistes, la musique devient un moment de grâce et de pudeur. La caméra du réalisateur se détend, se pose, et laisse le temps à la musique d’opérer ce petit miracle. Le chant suffit, les émotions sont crues elles aussi et elles n’ont pas besoin d’être sublimées tant elles sont criantes de vérité. Le parallèle entre ces moments de pudeur et les scènes plus écrites, est une réelle réussite dans la filmographie du cinéaste.

Ce film est profondément bouleversant, d’une beauté folle et contient des vérités qu’il est parfois difficile de mettre en images. Felix Van Groeningen parvient a proposer un tableau authentique et déchirant d’un amour sans limites que les différences et la douleur peuvent totalement détruire. Il est l’un des films qui m’a le plus touché et qui marque pendant longtemps. Un conseil : ne le laissez pas de coté plus longtemps. Et revenez me dire ce que vous en avez pensé !

ALABAMA MONROE de Felix Van Groeningen, avec Johan Heldenbergh et Veerle Baetens, 2013, 1h52.

PAUVRE GEORGES ! l’intrus sous toutes ses formes

Le nouveau film de Claire Devers (Chimère, Max et Jérémie etc) est sorti en salles cette semaine. Avec à l’affiche Monia Chokri (dont le premier long métrage en tant que réalisatrice est toujours en salles, La femme de mon frère) et Gregory Gadebois (Le jeu, Angèle et Tony, etc) qui jouent un couple en proie a de nombreuses problématiques.

Georges et Emma ont quitté la France pour venir s’installer dans la campagne québecoise non loin de Montréal. Georges enseigne le français dans un collège et Emma est en « convalescence » sans que l’on sache réellement pourquoi. Un jour, en rentrant, Georges tombe sur Zack, un adolescent déscolarisé qui se balade dans la maison. Georges voit en lui un nouveau projet et va se lancer pour défi d’aider Zack, malgré tout. Cette intrusion dans leur vie va engendrer de nombreuses réactions.

L’intrus, sous toute ses formes

Le scénario de PAUVRE GEORGES! est une adaptation d’un roman du même titre écrit par Paula Fox en 1967 et qui traitait déjà des relations domestiques et du quotidien chamboulé par une intrusion. Claire Devers reprend donc l’idée tout en transposant les lieux et les personnages. La « visite » de Zack n’est qu’un prétexte pour explorer le quotidien de ce couple mais aussi de ses voisins. L’intrusion est au cœur du film : Zack, les voisins, la maitresse, l’alcool etc. Il y a un intrus dans chaque maison, que l’on tente de chasser ou d’apprivoiser. Et chaque famille se retrouve l’intrus de l’autre par ses regards ou son comportement. Chacun se toise, se fixe, se regarde sans arriver à s’apprivoiser ou a se comprendre. Entre le mépris de l’une et le regard provocateur de l’autre, les relations se construisent et se détruisent à coups d’œils et de jugement. Un comportement intrusif qui pousse constamment les personnages dans leurs retranchements jusqu’à les amener au pire. Le personnage de l’intrus est constamment redistribué et confronte chacun face a ses propres peurs et fantasmes.

Une mise en scène active et témoin d’une violence sourde

Le film se base sur une mise en scène qui joue subtilement avec les détails et les décors. Mieux que les mots, l’architecture exprime davantage les émotions profondes et inavouées des personnages. La maison de Georges et Emma par exemple, ressemble à un petit labyrinthe dans lequel on se perd et on se rencontre violemment. Les escaliers, les étages, les vitres, les miroirs : tout est oppressant et renforce le sentiment d’enfermement du couple et surtout de Emma. Georges ne semble pas donner d’importance à ce qu’elle ressent ou ce qu’elle pense. Elle est comme un fantôme qui hante cette maison et les alentours. L’intérieur des autres voisins ne fait pas exception, avec pour les uns, une maison totalement épurée et luxueuse exprimant le mépris du couple pour la différence. Et pour les autres, un chaos total exprimant la perte de contrôle de la jeune mère alcoolique et l’absence de son mari infidèle. Et chacune de ces maisons est entourée d’arbres, de buissons, de graviers et cailloux comme une forteresse personnelle. Le sens du détail et la mise en scène de Claire Devers sont les véritables atouts de son film. Le regard dérangeant mais non moins intéressant qu’elle pose sur ce monde de bienséances et de conventions qui donne de la matière a ceux dont la vie semble si harmonieuse et qui est pourtant si vide. Un regard sans vraiment de parti pris, qui observe sans jamais agir et qui nous laisse admirer l’éclatement des situations. Une violence sourde qui émane de chaque plan, de chaque dialogue, de chaque geste et qui va finir par étouffer tout ce beau monde.

Une tension qui s’annonce mais qui ne prend pas

Cependant, malgré ces quelques éléments très intéressants idéologiquement et visuellement, le film ne parvient pas à accrocher son public. Les acteurs sont tous très bons, Monia Chokri n’a pas énormément de texte mais son jeu est véritablement impressionnant. De même pour Mylène MacKay qui joue le rôle de la jeune mère alcoolique et trompée. Gregory Gadebois livre une prestation tout en retenue qui convainc mais qui ne parvient pas à nous faire ressentir quoi que ce soit pour son personnage. On est également ravis de voir Stéphane de Groodt s’incruster vers la fin et mise à part Pascale Arbillot que je ne supporte décidément vraiment pas (son jeu est vraiment en dessous du reste du casting et son rôle de mère dépassée et bêta n’aide vraiment pas à l’apprécier) le reste du casting est assez juste, notamment Noah Parker, l’interprète de Zack qui impressionne particulièrement. Malgré ça, la tension globale du film ne prends pas. C’est trop long, trop lent, trop théâtral par moment : on s’ennuie un peu. On devient légèrement passif et voyeur, sans forcément comprendre ce que l’on voit. Et même si cela semble avoir été le choix de la réalisatrice, je n’ai pas réussi a entrer dans ce jeu là.

«Pauvre Georges !», comédie dramatique franco-canadienne de Claire Devers, avec Grégory Gadebois, Monia Chokri, Pascale Arbillot, Noak Parker, Mylène MacKay, Stéphane de Groodt… 1 h 53.

SHORTBUS : orgie libératrice et psychologique

Il y a des films dont on met du temps à se remettre. Il y en a d’autres dont on a envie de parler immédiatement. Et puis il y a ceux qu’on a vu très jeune, qui nous ont marqué, questionné et qu’on revoit plus tard en comprenant enfin ce qui nous échappait. SHORTBUS c’est un peu le film que j’ai gardé en tête durant des années, que j’ai revu, montré et assimilé. Il était donc temps d’en parler, au plus grand nombre.

Pour commencer, si vous n’aimez pas les films qui questionnent le désir, parlent de sexe et surtout qui en montrent : passez votre chemin, le film ne vous intéressera probablement pas.

Pour les autres : bienvenue dans cette parenthèse étrange et touchante qu’est SHORTBUS, réalisé par John Cameron Mitchell et sorti en 2007.

Un couple homosexuel dont l’un des garçons est rempli de névroses et obsédé par le corps. Une dominatrice touchante qui ne se laisse pas aimer. Une sexologue qui ne parvient pas à jouir seule ou avec son mari. Il y a une multitude de profils et de personnages qui se questionnent et tournent autour du sexe, de la liberté et du plaisir. Ils se retrouvent tous dans un club échangiste où la liberté est de mise (et le consentement également bien sur, mais est-il encore nécessaire de le préciser?) et où le monde extérieur, les jugements, les regards n’existent plus. A travers ce lieu commun et leur problématique propre à chacun, les personnages vont évoluer mais aussi apprendre énormément sur eux mêmes et sur les autres. La particularité de ce film c’est qu’il est à la fois personnel et universel. Le sexe est quelque chose d’extrêmement intime et à la fois l’une des rares choses que l’on partage sans forcément y mettre beaucoup de pudeur. Le plaisir peut être solitaire ou commun, ce qui est sur c’est qu’il est au centre de nos préoccupations depuis bien longtemps et que SHORTBUS parvient (dans une certaine mesure) à questionner cette obsession.

Il s’agit d’un film dont on pourrait critiquer allégrement l’esthétisme parfois trop simple, certains plans assez mal construits ainsi que le scénario parfois déconstruit et totalement improbable. Certaines scènes sont parfois très artificielles comme la scène de fin qui bascule dans un registre plus fantastique et dans laquelle j’ai eu du mal à plonger au premier visionnage. Mais je souhaite vous parler ici beaucoup plus de la beauté et des émotions que John Cameron Mitchell parvient à extraire de ce qu’il nous montre. Il ne s’agit pas d’un énième film avec des culs partout, des jeunes qui font l’amour n’importe où et avec n’importe qui. Ce n’est pas une œuvre qui prône la sexualisation des jeunes, qui montrent du sexe pour faire vendre ou que sais-je. Ce n’est pas non plus un film avec une histoire d’amour brulante et des scènes à vous faire chavirer. Ce n’est pas comparable à la sensualité de EYES WIDE SHUT ou à l’amour brulant dans L’EMPIRE DES SENS et il n’y a pas de scène extrêmement culte comme dans BASIC INSTINCT.

SHORTBUS est une sorte de parenthèse dans laquelle on accepte d’entrer et qui vous touche profondément ou vous laisse totalement indifférent. La caméra de Mitchell est vraiment douce, les corps sont filmés avec une véritable aura bienveillante et les scènes de sexes sont réalistes, belles et même parfois très drôles. Le partage et le désir sont vraiment au centre du film. On questionne cette obsession de l’orgasme, ce besoin de se sentir aimé, désiré. On analyse la liberté, le sexe consenti et total. On se laisse glisser dans cette bulle de plaisir et de douceur, et on s’y sent bien. C’est décomplexant et presque éducatif. On assiste à des essais, des ratés, des exercices ou des véritables échanges amoureux.

Mais SHORTBUS ce n’est pas que du sexe. C’est aussi de l’amour, et beaucoup de souffrance. Le regard que l’on a sur soi, les difficultés à lâcher prise, les démons avec lesquels on vit, la douleur liée à certains traumatismes et qui influencent forcément notre rapport à l’autre : il y a de nombreuses parts d’ombre dans chaque personne et les relations amoureuses ou juste physiques sont constamment remises en causes lorsque nous ne parvenons pas à nous séparer de nos souffrances. Le personnage de James est particulièrement construit dans ce sens. Il a de nombreuses fêlures et tente de les apaiser ou de trouver un moyen de guérir quitte à dépasser ses limites. Son parcours est à la fois dérangeant et éprouvant. Certaines scènes sont véritablement marquantes et démontrent une très grande souffrance du personnage.

Je pense qu’il faut être dans un certain « mood » pour voir ce film. Il faut accepter ce que l’on va voir, il faut être à l’aise avec les images, se questionner soi même et se préparer à ce que l’on va potentiellement pouvoir ressentir (excitation, désir, questionnement, tristesse, mal être ou gêne etc). En étant plus jeune, certaines choses me parlaient déjà. Mais certains propos du film, certains comportements ou certaines souffrances étaient bien trop difficile à assimiler. Aujourd’hui, je pense que SHORTBUS est l’un des films qui m’a le plus fait réfléchir sur mon rapport au corps et à l’esprit, et à quel point notre regard envers nous mêmes peut être dur et dangereux. C’est un film qui ne plaira pas à tout le monde. Le film avait perturbé un bon nombre de spectateurs cannois lors de sa nomination en 2006. Il me semble d’ailleurs qu’à l’époque il n’était pas sorti en salles ou alors dans très peu, mais je me trompe peut-être. Cependant, si l’expérience vous intéresse, je vous conseille fortement de vous poser et de vous lancer. Au pire, vous verrez des choses sympathiques ou alors vous trouverez ça ridicule et au mieux cela vous touchera vraiment. N’hésitez pas à venir m’en parler ensuite, je serais ravie de discuter de ce film.

Bon visionnage !

SHORTBUS de John Cameron Mitchell

La femme de mon frère : hystérie parfaite chez Monia Chokri

Après avoir été aux cotés de Xavier Dolan dans Les amours imaginaires notamment, Monia Chokri a décidé de se tenir derrière la caméra et de faire éclore son premier long-métrage. La femme de mon frère est sorti en salles cette semaine, mais a été présenté pendant le festival de Cannes en ouverture de la compétition « Un certain regard » et a obtenu le prix coup de cœur du jury. Un film qui a donc déjà un bon pedigree et qui me faisait de l’œil depuis Cannes. Après m’être rafraichit dans ma petite salle de cinéma, j’ai donc enfin pu apprécier le beau et long premier film de Monia Chokri.

L’histoire est simple : Sophia, 35 ans, vit chez son frère Karim à Montréal, le temps qu’elle trouve un emploi. Elle a un doctorat et aucune perspective d’avenir, quand lui s’amuse à droite à gauche tout en étant psychologue. Un duo détonnant et extrêmement touchant qui va exploser au fur et à mesure notamment à cause de l’arrivée de Éloïse, la nouvelle petite amie de Karim (qui n’est autre que la gynécologue de Sophia).

Un film qui dure (près de 2h), mais qui vous plonge dans une petite bulle de sincérité. On décortique les stéréotypes et on s’intéresse aux oubliés. Ces trentenaires trop vieux, trop jeune, trop diplômés et pas assez expérimentés. Dans une société catégorisante, qu’advient-il de vous lorsque vous n’entrez dans aucune case? Vous n’avez pas assez d’expérience, pas assez de diplôme ou alors trop, vous n’êtes pas assez jeune et pourtant déjà trop vieille, vous ne voulez pas d’enfants alors que bon sang, c’est le plus beau jour de la vie d’une femme ! Sophia, jouée par l’excellente Anne-Elisabeth Bossé (Les amours imaginaires ou Laurence Anyways, décidément Dolan est partout!) est totalement perdue, désespérée par sa situation professionnelle, névrosée, fusionnelle avec son frère et à la fois assez indépendante dans ses choix (avortement, refus des conventions etc). Des choix qu’ils s’amusent à faire constamment en se mettant l’un et l’autre face à des dilemmes improbables (tu préfères plonger dans une piscine remplie de ton vomi ou d’asticots?). Cette relation presque trop fusionnelle est touchante. On y sent beaucoup d’amour, de soutien, d’attachement. Comme un vieux couple, le frère et la sœur ne passent pas un instant sans se crier dessus, se chamailler mais ils se soutiennent coûte que coûte. Lorsque Karim tombe amoureux de Éloïse, c’est le drame. Les jeux qu’il faisait avec sa sœur se transforment en complicité amoureuse dont elle est totalement exclue. Petit à petit, la seule chose qui raccrochait Sophia à la réalité lui échappe. Elle s’évade alors chez ses parents, un vieux couple divorcé depuis des années mais qui vit encore ensemble. Une relation peu commune mais profondément touchante. Le sempiternel repas de famille qui tourne au drame arrive alors. Mais au lieu de recréer ce que l’on connait déjà et ce que l’on attend, Monia Chokri s’amuse et nous déroute. Les personnages sont si bien écrits que tout fonctionne. Les dialogues avec le père, bourré d’humour malgré lui, les phrases assassines entre Sophia et Karim, le regard perdu d’Éloïse etc. L’humour est au centre de ce film au charme fou, et certains dialogues sont très aiguisés et très drôles. Ajoutez à cela le charme du québécois et vous obtenez des répliques divines.

Au delà de l’écriture qui est vraiment de qualité pour un premier film, malgré quelques scènes qui ne fonctionnent pas très bien (notamment les scènes avec Jasmin, le date de Sophia, qui sont au début assez chaotiques), c’est également le choix de la musique et du montage lié à celle-ci qui m’a énormément plu. La BO est vraiment géniale, entre tubes pré-existants et compositions de Olivier Alary : Monia Chokri s’est amusée et ça se ressent. Le tube groove Only You de Steve Monite, la pop française de Petula Clark, Bach ou encore Beethoven ainsi qu’un thème récurrent de flute qui ponctue le film. Certaines transitions (assez brutales) sont exclusivement musicales et je trouve que ça donne au film une dimension fantaisiste absolument délicieuse et qui fonctionne très bien au vu du ton général du film.

Le premier film de Monia Chokri domine tout : féministe, libre, dérangeant, hilarant et totalement jouissif. La femme de mon frère est une véritable réussite où se côtoient l’amour, l’humour, la vie et ses désillusions. La jeune réalisatrice filme avec douceur et brutalité à la fois. Il n’est fait aucun cadeau aux personnages et pourtant, on sent tout l’amour qu’elle a pour eux. Le plan de fin, long et métaphorique, est digne d’un Renoir ou d’un Rohmer : plan large, nature, musique, banalité embellie. On ressent son admiration pour son ami Xavier Dolan qui a lui même livré l’un de ses films les plus personnels cette année à Cannes (Matthias et Maxime) et qui s’amusait aussi des relations et du quotidien, entre amitié et amour, relation fraternelle ou charnelle. Encore une actrice qui se glisse derrière la caméra et qui j’espère le restera !

La femme de mon frère de Monia Chokri avec Anne-Elisabeth Bossé, Patrick Hivon, Evelyne Brochu, Sasson Gabai etc..