YEARS AND YEARS : incontournable et anxiogène

C’est une tornade que vient de créer Russell T. Davies (Queer as Folk, Doctor Who..). Un vent de protestation souffle sur le monde et soudain, tout explose. Littéralement. Dans 5 ans, Trump lancera une bombe nucléaire sur le sol Chinois, et le monde ne sera alors plus comme avant. Le début de la série sonne comme l’angoisse que nous avons tous depuis 2017, mais est-ce vraiment ce qui changera notre monde? Produite (et diffusée) par la BBC et HBO, YEARS AND YEARS nous montre que non, d’années en années, cette famille britannique voit notre monde changer et personne ne semble réagir autrement que par des mots : deuxième mandat de Donald Trump, Grexit, France bloquée, Espagne qui passe aux mains de l’extrême gauche, effondrement des banques, réchauffement climatique, disparition de certains animaux et fruits, attentats, quartier londonien réservé aux riches avec test bancaire à l’entrée, fake news avec des politiciens recréés numériquement pour des vidéos virales, avancées vers le transhumanisme avec des téléphones intégrés, camps, génocides cachés. Russell T. Davies a écrit notre histoire, l’a anticipée et c’est effrayant.

Anxiogène est un terme parfait pour décrire YEARS AND YEARS. On est happés par ce qu’il se passe sous nos yeux pendant six heures (6 épisodes) et on reste ébahis. On rit aussi beaucoup, on trouve certaines choses improbables et puis, on finit par y réfléchir et on se demande si c’est réellement impossible. Le point de vue occidental est irritant parfois. Comme si l’autre partie du monde n’existait pas ou était déjà perdue. Mais il est également profondément efficace puisqu’il démonte justement toutes nos croyances. Vous pensez être privilégiés et à l’abri dans votre pays riche et développé? Vous pensez que ce qui arrive au Moyen-Orient, en Afrique ou en Amérique du Sud ne vous atteindra jamais et surtout, ça ne vous intéresse pas? La série s’adresse à nous tous, population privilégiée qui va voir son petit monde s’écrouler devant ses yeux. L’argent si durement gagné va disparaitre, vos maisons vont vous être enlevées, un tri sera fait à l’entrée des quartiers ou des écoles, vous ne pourrez pas voter si votre QI n’est pas assez élevé et votre liberté ne sera plus qu’un mirage. Et le coup de maitre de la série est de nous montrer tout cela via le prisme de la famille.

Une famille touchante, mixte, multi-culturelle, aimante et soudée. Une famille où l’un a beaucoup d’argent grâce à son travail au sein d’une grosse entreprise bancaire et où l’autre est partie depuis sept ans pour des voyages humanitaires et des coups d’états. Les enfants sont non-binaires ou ultras connectés. Les difficultés médicales ou financières ne leurs sont pas étrangères. L’homosexualité est au centre de la famille, le mariage mixte également et les avis politiques sont divers. La famille Lyons est faussement normale en somme, avec des souffrances, des secrets mais des gens biens. Comme vous et moi, des gens qui pensent aux catastrophes du monde avec tristesse mais qui continuent d’acheter leur t-shirt à 1e. Des gens qui sont tolérants, humains et aidants mais qui au quotidien, changent de chaine lorsque l’on parle trop de la Syrie ou des palestiniens. Et puis on découvre Daniel et son obsession féroce pour sauver son petit ami Viktor, réfugié Ukrainien. Edith et sa rage de vaincre ce système corrompu et dangereux. Bethany qui se fait instrumentaliser par/pour le gouvernement et qui finit par s’en servir contre eux. Céleste et son caractère bien trempé. Stephen dont la fragilité et la lâcheté explosera aux yeux de tous. Ou la grand mère qui ne cesse de vouloir réunir sa famille malgré les horreurs du quotidien. Un événement brutal fait basculer la famille (et nous aussi par la même occasion) et est certainement le coup de massue que la série nous porte. Un coup nécessaire pour affirmer son propos : les choses ne se passent pas uniquement chez nos voisins.

Autre coup de maitre : la mise en place de la carrière de Vivienne Rook, politicienne démesurée et dangereuse digne d’une Donald Tump ou d’un Bolsonaro au féminin. Des propos qui choquent le pays mais qui amusent, une voix proche du peuple et des soucis internes au pays, une femme forte qui ose dire ce que nous pensons tous même les pires horreurs : Rook est digne des guignols que l’on voit sur chaque chaine depuis des années et qui pensent être ce qu’il nous faut pour (re)devenir un grand pays. Riche, provocatrice, politicienne du dimanche et dangerosité au maximum. Une carrière en fond tout au long de la série mais qui rythmera de nombreux événements. De son apogée à sa chute, elle deviendra le cœur du monde pour cette famille et un monstre à qui il faut couper la tête. Un monstre, joué par l’incroyable Emma Thompson qui nous glace le sang mais que le créateur de la série choisit de ne pas nous mettre au premier plan. Il est là, il se prépare et on ne se rend compte de son pouvoir que lorsqu’il est au sommet. Un moyen intelligent de nous montrer à quel point l’insouciance et le détachement des citoyens face a ces figures ridicules peuvent les amener à gouverner sans que nous n’ayons eu le temps de nous rendre compte de ce qui se passait.

Emma Thompson est Vivienne Rook

La série est extrêmement bien écrite. Russell T. Davies réussit en seulement six épisodes a brasser de nombreux sujets. Et surtout il parvient avec brio à changer d’échelle. Il passe d’un évènement aux retombées mondiales, au destin d’un pays avant de revenir a l’intimité d’une famille. L’effet papillon par excellence, pour nous montrer la portée de certains évènements, sur plusieurs années. Et comme cette famille, nous avons tous les mêmes questions en tête : que sera notre monde dans un an? Dans cinq ans, dix ans, vingt ans? Le secret de la série est justement de parler de notre présent (la série commence en 2019) et d’avancer petit à petit vers notre avenir (15 ans plus loin environ). Sans parler de robots dans tous les foyers, de clonages ou de vie sur mars, non non, l’angoisse vient justement du quotidien : ces petites ou grandes choses qui arrivent dans le monde chaque mois, chaque année et que nous oublions après quelques temps. Ce sont ces choses qui changeront notre monde à jamais : le climat que nous laissons partir en vrille depuis des décennies, les extrêmes que nous laissons grimper dans nos pays et nos gouvernements, le racisme que nous laissons impuni, les guerres auxquelles nos gouvernements participent, les droits de l’homme que nous laissons être bafoués un peu partout. Et comme le montre si bien la série, nous ne verrons pas les choses arriver. Parce que nous allons fermer les yeux, oublier et continuer sans réagir. Parce que tant que les choses ne seront pas devant notre porte, nous n’y croirons pas. On est aveuglés par nos écrans, par les médias et nous ne pensons plus par nous mêmes. Nous allons laisser ce monde nous échapper … jusqu’à ce qu’on réagisse enfin. Par amour, par peur, par conviction ou simplement pour survivre. Est-ce le message de Davies? Pour lui, l’avenir c’est un monde de chaos dans lequel nous allons vivre pendant des années avant de nous révolter et de reconstruire quelque chose? Notre monde actuel doit-il exploser pour nous permettre de créer un monde meilleur? Peut-être.

Ce qui est sûr, c’est qu’il faut vous attendre à être secoués par YEARS AND YEARS. La série rejoint Black Mirror sans ce coté moralisateur, va au delà de House of Cards avec un monstre bien plus gros que celui incarné par Kevin Spacey, au delà de tout ce que nous avons pu regarder avec effroi ces dernières années. Plus réaliste, moins fantaisiste et du coup beaucoup plus angoissante : cette fois ci, on nous offre l’une des séries d’anticipation les plus réussies.

YEARS AND YEARS de Russell T.Davies, six épisodes, avec Emma Thompson, Russell Tovey, Anne Reid etc. Disponible en totalité sur mycanal/OCS

CALLS de Timothée Hochet : le frisson par le son

La série crée par Timothée Hochet a été diffusée pour la première fois sur CANAL + en 2017. Le concept ? Dix épisodes d’une vingtaine de minutes maximum, audio uniquement et qui vous plonge chacun dans un univers différent. Il s’agit d’une série dramatique dans laquelle la tension est au maximum. Les personnages sont tous interprétés par des acteurs français avec notamment Matthieu Kassovitz, Jérémie Renier, François Civil, Marina Fois, Sara Forestier et j’en passe. Un casting cinq étoiles pour une série qui s’écoute? Le projet a beaucoup plu et la saison 2 est disponible depuis quelques jours.

Et c’est un coup de maitre. Malgré quelques épisodes un peu plus faibles narrativement parlant, la série porte une tension qui est véritablement prenante. Chaque épisode vous prends aux tripes et votre esprit divague. Votre imagination suit son cours, il s’agit presque d’une série ludique où vous avez le pouvoir des images que vous lui associerez. Comme un bon bouquin, CALLS allie écriture, interprétation, questionnement, frissons et imagination.

La saison 2 ne se centre plus uniquement sur le drame mais glisse vers la nostalgie avec quelques épisodes sur le souvenir, l’amour et la mémoire. Les thèmes sont quant à eux toujours très divers : du thriller de base au questionnement politique il y a de tout ! Certains sont fortement inspirés de certains scénarios comme celui de THE GUILTY de Gustav Moller pour l’épisode 5. Il y a rarement une fin heureuse dans CALLS mais toujours des émotions, des frissons et des interprètes vraiment très bons. On retrouve notamment dans ce nouveau casting : Swann Arlaud, Ramzy Bedia, Lambert Wilson, Ludivine Sagnier ou encore Alban Lenoir. Et ne vous étonnez pas si chaque épisode vous laisse sur votre faim, la mécanique de la série est souvent de ne vous donner aucune réponse sur les évènements que vous venez d’entendre/de vivre. Un très bon moyen de vous rendre accroc !

Certains épisodes sont disponibles sur YOUTUBE pour ceux n’ayant pas accès à MyCanal. Je vous mets quelques liens ci dessous :

Je vous conseille fortement de mettre des écouteurs pour être bien plongé dans chaque épisode. Certains épisodes peuvent vraiment être malaisants (vous voilà prévenus !) mais l’expérience est réellement intéressante et sensorielle. Bonne écoute !

GENTLEMAN JACK : la série anticonformiste jouissive

1832, l’âge d’or du charbon (pétrole de l’époque) est en marche et Anne Lister, propriétaire terrienne à Halifax (Angleterre), toute de noir vêtue, décide d’en faire commerce. Déjouant les conventions et les attentes liées aux femmes à l’époque, (à savoir : se marier, faire des enfants et être entretenue par son mari/sa famille) Anne Lister s’impose et dérange. Sa posture « masculine » lui vaut le surnom de « Gentleman Jack » et provoque de vives réactions. Sa vie sentimentale est taboue. Attirée par les femmes et méprisant le statut imposée à celles ci, Anne est en avance sur son temps et s’en délecte, tout en souffrant secrètement des regards portés sur elle.

Anne Lister en écrivant son journal, avait à l’esprit « un mémorial à moi seule destiné, que je pourrai plus tard lire, avec peut-être un sourire, quand le Temps aura gelé le cours de ces sentiments qui s’écoulent aujourd’hui si vivement »

Suranne Jones (à gauche) dans le rôle de Anne Lister (à droite)

Sally Wainwright, scénariste et co-réalisatrice de la série, est passionnée par l’histoire incroyable de Anne Lister depuis plus de vingt ans. Aujourd’hui elle signe ce biopic victorien avec un talent fou et propose une série différente, féministe et avant-gardiste. Une série se basant sur le journal de Anne Lister (comportant plus de vingt volumes dont certains seraient codés pour ne pas apporter de preuves supplémentaires de son homosexualité) et portée par Suranne Jones, qui est définitivement une actrice hors pair. Le rôle est difficile, Anne était une femme profondément intelligente, passionnée, curieuse, énergique mais aussi très désagréable avec ses opposants. Une femme dotée d’une grande éloquence, insolente presque et qui n’avait pas le temps pour les broutilles. Une femme qui, après avoir été exclue des bonnes écoles, a multiplié les aventures avant de rencontrer Anne Walker, une riche héritière névrosée et homophobe.

Homophobe c’est le terme que l’on emploierait aujourd’hui. Mais comment nommer cela si l’on se réfère à l’époque? L’homosexualité n’existait pas pour l’opinion publique. Les relations homosexuelles étaient considérées comme étant inconcevables, malsaines et contre-nature (oh, coucou les propos de la manif pour tous du XXe siècle…). Ces relations n’étaient donc pas définies et il n’y avait aucun terme pour en parler. Pas étonnant donc que les jeunes femmes ressentant de l’attirance pour le même sexe ne sachent pas comment nommer ces sentiments, les définir ou les vivre pleinement. Anne Lister ne s’est jamais préoccupée de ça, elle a accepté ses désirs mais n’a jamais pu se soustraire à l’opinion et n’a jamais pu assumer publiquement ses relations, et notamment son mariage secret avec Miss Walker. Les mariages à cette époque étaient très souvent arrangés par la famille, et surtout pour les riches jeunes femmes. L’amour n’avait pas sa place dans ce type d’union et refuser de se marier était très mal vu.

Sophie Rundle (Miss Walker) et Suranne Jones (Anne Lister) dans GENTLEMAN JACK

GENTLEMAN JACK est une série extrêmement passionnante. L’époque y est dépeinte de manière incroyable et juste. Les actrices sont époustouflantes, surtout Suranne Jones qui est définitivement l’une des actrices anglaises les plus douées de ces dernières années. Vous avez du l’apercevoir notamment dans le rôle principal de la série Doctor Foster, diffusée sur France Télévision en 2015 et disponible sur Netflix depuis peu. Elle est également connue pour son rôle dans Unforgiven (série anglaise également écrite par Sally Wainwright) diffusée depuis 2009. Mais sa prestation dans le rôle de Anne Lister est véritablement incroyable. Un talent au service des dialogues exceptionnels de S. Wainwright. Des textes absolument délicieux et qui rendent justice à l’éloquence du personnage. Des tirades tantôt profondes, comiques ou même romantiques. Dans cette époque victorienne réalisée comme un western féminin, tout est fait pour vous surprendre et vous émoustiller. Certaines scènes sont tellement sensuelles que vous ne pourrez pas y être insensibles. La mise en scène et la réalisation accompagnent le personnage principal et mettent en lumière l’impact que Anne a sur son entourage. La peur, le mépris ou l’admiration mais aussi le désir et l’amour : tout est subtil et à la fois omniprésent. Un accompagnement très intime auquel est également invité le spectateur : Anne Lister s’adresse souvent à nous. Elle s’approche de la caméra, nous regarde, et nous emmène avec elle. Clin d’œil, regard caméra profond ou amusé, texte directement adressé au spectateur : cette particularité récurrente rythme la série et permet d’être encore plus proche du personnage et de ses émotions.

Cette série est une petite pépite qui saura vous surprendre, vous émouvoir et vous instruire. Suranne Jones est jouissive dans ce rôle de propriétaire terrienne qui terrorise les hommes avec qui elle fait affaire. Touchante lorsqu’il s’agit de sa vie privée et des injonctions à son encontre. C’est une ode à la féminité libre, c’est avant-gardiste et c’est réussi.

GENTLEMAN JACK, écrite et réalisée par Sally Wainwright, produite par HBO et la BBC, avec Suranne Jones et Sophie Rundle. Une saison (la deuxième a déjà été annoncée), huit épisodes.

MA de Tate Taylor : un thriller maladroit

Les studios Blumhouse sont connus pour être les rois des films d’horreur ou de suspens à succès depuis de nombreuses années. C’est à eux que vous devez notamment GET OUT et US de Jordan Peele (dossier dispo sur le blog), SINISTER de Scott Derrickson ou même le SPLIT de Mr Night Shyamalan. Ils ont également produits de nombreux films « franchise » comme la saga Paranormal Activity, Insidious ou American Nigthmare. Une boite de production créée par Jason Blum qui a su se faire un nom depuis presque vingt ans. L’annonce d’un nouveau film produit par Blum n’était donc pas forcément synonyme d’intérêt pour moi. Jusqu’à ce que l’équipe autour du film se fasse connaitre … : Tate Taylor aux commandes et surtout, Octavia Spencer en tête d’affiche. Deux noms qui ont su attirer mon attention. Octavia Spencer est une actrice que j’aime énormément et que vous avez du voir, récemment, dans Hidden Figures de Melfi en 2016 ou The Shape Of Water de Del Toro l’année suivante. Mais elle a surtout été médiatisée en 2011 pour son Oscar reçue grâce à sa prestation dans La couleur des sentiments réalisé par… Tate Taylor ! Un film certes imparfait mais qui est une très belle adaptation du roman du même nom et qui a su toucher le monde entier. Retrouver ses deux noms dans une production Blumhouse m’a paru surprenant et du coup, assez intéressant.

MA ça parle de quoi? Un groupe de jeunes cherche à acheter de l’alcool sans se faire prendre. Sue Ann, une femme solitaire, accepte et leur propose même de faire leurs petites fêtes chez elle afin de boire de manière plus « sécurisée ». Une sorte d’amitié se créée alors entre Sue Ann, « Ma », et les lycéens. Une amitié à sens unique, qui va s’avérer malsaine et qui va provoquer des évènements dramatiques. Sue Ann semble connaitre les parents des jeunes qu’elle accueille et le lycée ne lui es pas inconnu. Que cache cette femme seule et intrusive ?

Je vous conseille d’ailleurs de ne pas regarder la bande annonce qui dévoile beaucoup (trop) de choses et qui risquerait de gâcher les quelques surprises du film.

MA est vendu comme un film d’horreur mais, navrée de vous décevoir, il ne fait pas vraiment partie de la famille des œuvres d’épouvantes. Malgré quelques petits bonds et un peu de sang en fin de séance, vous n’aurez pas à vous inquiétez pour votre sommeil en rentrant chez vous. Bien plus thriller qu’autre chose, c’est un film qui manque de profondeur, de crédibilité et de rythme. Malgré un thème plutôt intéressant, le harcèlement scolaire poussé à l’extrême et des conséquences que cela peut avoir sur le long terme, le film rate ses effets avec une absence presque totale de tension et son manque de prise de risques.

Octavia Spencer est cependant délicieuse dans ce rôle de psychopathe touchante et on sent qu’elle s’éclate dans ce nouveau type de personnage. Certaines scènes sont réellement malaisantes voir glauques et elle excelle dans ce nouveau genre. Quelques flashbacks bienvenus expliquent petit à petit la folie qui s’empare du personnage et le film tombe (dans sa dernière partie) clairement dans un coté plus gore. Malheureusement, l’actrice principale est la seule valeur ajoutée du film. Le scénario est lent, pas vraiment très crédible (la crédulité des jeunes, la montée trop rapide de la violence, le lien maladroit fait entre Ma et ses anciens camarades etc) et la tension a du mal à prendre. La dernière partie du film est assez bien rythmée mais elle arrive un peu de nulle part. Le personnage de Ma est vraiment la seule vraie réussite du film. Complexe, touchant et effrayant à la fois : elle parvient à créer un personnage ambiguë mais totalement angoissant qui finit par perdre pied dans sa folie.

Une ambiguïté que l’on retrouve également dans les sous-textes sociaux du film, et c’est un peu plus dérangeant. Le thème du harcèlement scolaire est loin d’être moderne mais il est actuel, et son traitement est plutôt bien amené. Cependant, on tombe encore une fois dans un système de vengeance et le message du « donnant-donnant » est assez fatiguant à la longue et surtout, pas vraiment formateur à l’heure actuelle. De plus, la place des femmes est également assez maladroit et sans nuances : elles sont soit passives, soit des trainées alcooliques soit des victimes. Seul l’acte final de Maggie, l’adolescente principale, appuie le fait que les femmes d’aujourd’hui ne regarde plus les choses sans agir. Une morale finale assez maladroite encore une fois et qui ne fonctionne pas vraiment.

Malgré un thème assez intéressant et un personnage principal vraiment bien traité, MA peine à nous satisfaire. La séquence de fin, plutôt gore, est vraiment là pour que le spectateur ai l’impression d’en avoir pour son argent. Mais elle n’était pas vraiment nécessaire. La psychologie du personnage de Sue Ann était tellement intéressante qu’il est presque dommage de l’avoir embarquée dans un final totalement irrationnel et violent. Le traumatisme qu’elle a vécu est profondément ancré en elle et son désir de vengeance n’apparait que parce qu’elle trouve l’opportunité de le laisser sortir. Cependant, il n’est pas prémédité ni réfléchit. Elle bascule dans la vengeance après plus de vingt ans alors qu’elle vivait dans la même ville que ses agresseurs depuis la fin du lycée. La crédibilité et la logique des actes des personnages est donc assez mal amené par le scénario qui aurait pu prendre une tout autre direction si l’idée de base n’avait pas été d’en faire un film dit d’horreur. De plus, on ne retrouve pas du tout le talent de réalisation de Tate Taylor. On aurait pu penser qu’avec un tel scénario et une telle actrice, le réalisateur réussirait à moderniser et à innover en terme de réalisation. Mais ce n’est pas le cas. Les plans sont assez banals, les jumps-scares bien (trop) présents et la réalisation vraiment simple. On sent davantage le manque de budget que la signature du réalisateur. On est loin de la poésie et de la précision de son travail dans La couleur des sentiments.

MA est donc un film relativement intéressant mais qui rate son objectif. Il sort malgré tout du lot et je vous encourage à aller le découvrir en salles. Les ingrédients du film d’horreur y sont présents dès le départ (est-il possible de commencer un film Blumhouse sans un plan sur une voiture entrant dans un nouveau monde/ville?) et le gore est au rendez-vous, bien qu’un peu tardif. Pour ceux qui s’attendent au film d’horreur par excellence, vous risquez d’être un peu déçus. Pour ceux qui y voyait un renouveau avec un scénario plus élaboré, vous le trouverez intéressant mais trop sage. Et pour les autres … vous ne vous ennuierez pas mais il passera vite aux oubliettes. En un mot? Dommage !

MA en salles depuis le 05 juin 2019.

Les Crevettes pailletées : petit budget et grands sentiments

Il n’est pas chose facile, aujourd’hui, de proposer un film totalement original quand on se lance dans la comédie. Les scénarios se ressemblent, le schéma narratif classique est difficile à abandonner et les thèmes abordés sont souvent les mêmes. Pas évident, donc, pour nos cinéastes de proposer des œuvres innovantes et réussies. En 2018, Gilles Lellouche réussissait l’exploit d’une histoire originale avec un casting imposant, un humour grinçant et une comédie française innovante en réalisant « Le grand bain« . Il est difficile de ne pas voir les (tentatives de) ressemblances avec le premier film de Cédric Le Gallo (co-réalisé avec Maxime Govare) : Les Crevettes pailletées, prix du jury du Festival de film de comédie de l’Alpe d’Huez. Une minorité qui se retrouve autour d’une piscine et qui doit se préparer pour un championnat, sur fond de comédie et d’ode à la tolérance : que vaut Les Crevettes Pailletées ? Inspiré par sa propre équipe de water-polo, Cédric Le Gallo propose un road-movie aussi rafraichissant que touchant mais malheureusement très peu novateur.

Le film raconte la rencontre entre Matthias Le Goff, vice champion du monde de natation, et Les Crevettes Pailletées, une équipe de water-polo gay bien plus portée sur la fête que sur le sport en lui même. Après avoir proféré des propos considérés comme homophobes, Matthias est condamné par sa fédération à entrainer l’équipe de water-polo afin qu’elle se prépare pour les Gay Games, la grande compétition sportive LGBT qui se déroulera en Croatie quelques semaines plus tard.

Un scénario qui ne surprend pas

Là où Le Grand Bain apportait au fur et à mesure, de la profondeur à ses personnages et à leurs liens, le scénario des Crevettes reste très plat. On reste très en surface de chaque personnage, malgré quelques tentatives de montrer les difficultés des uns et des autres dans leur quotidien. Même Matthias n’est pas réellement exploité : on comprend qu’il a toujours mis sa soif de victoire avant tout le reste (sa fille s’appelle Victoire d’ailleurs, ce qui montre une nouvelle fois la subtilité du scénario…) mais on ne s’attarde pas vraiment sur ce qu’il ressent réellement. Il ne s’exprime d’ailleurs jamais sur les propos qu’il a tenu et on ne le voit ni comme quelqu’un de méchant ni comme un sauveur. Quant à la bande d’amis, on n’en saura jamais vraiment plus. Une scène entre Jean et Matthias explique en quelques minutes les problématiques de chaque personnage mais c’est grossièrement amené et pas très profond.

Au delà de ce manque d’étoffement des personnages, le scénario en lui même est extrêmement prévisible et chaque rebondissement est attendu. Les conflits, les réconciliations, la révélation puis le changement de direction : il n’y a pas grand chose qui surprend et c’est terriblement dommage.

Du moins … jusqu’à la séquence de fin, qui là pour le coup est un choix audacieux et agréable à voir à l’écran. Le film ne tombe pas dans le cliché de la fin « heureuse » attendue et emmène les personnages dans une séquence réellement touchante (tout en expédiant un peu son scénario de base sans prévenir) mais qui, pour une fois, est véritablement inattendue quoiqu’un peu maladroite.

Un manque de subtilité très présent

Que ce soit en ce qui concerne les ressorts humoristiques utilisés ou sur le scénario : la subtilité n’est pas au rendez-vous. Le manque de budget explique certainement pas mal de raccourcis (et apaise donc mon agacement) mais on sent malgré tout que certaines scènes auraient pu être un peu plus nuancées afin d’apporter une profondeur qui manque cruellement au film. Cédric Le Gallo s’est exprimé en expliquant qu’il n’avait pas souhaité édulcorer sa bande de potes qui sont, parait-il, dix fois plus excentriques que ce que le film montre. Certes, mais l’excentricité et la personnalité des personnages n’a rien à voir avec l’écriture du film. Il aurait fallu trouver un rythme peut être moins lourd pour insuffler un brin de subtilité ou nuancer un peu plus la lourdeur de certaines scènes. La scène où deux des membres de l’équipe se font « gentiment » tabasser par une bande de voyous tombe de nulle part et n’est pas assez exploitée. Le rôle de Fred, membre transgenre de l’équipe, est à peine effleuré alors qu’il est profondément intéressant. Par contre certaines pastiches humoristiques comme le tatouage de l’anus, l’application Grindr qui les fait s’arrêter sur le bord de la route pour prendre un auto-stoppeur sexy ou encore les deux leaders qui s’emparent des vêtements des autres pour leur faire une blague : toutes ces scènes prennent de la place et ne sont pas forcément utiles pour l’histoire.

Une recette déjà vue pour un résultat finalement pas si inintéressant

La recette des Crevettes pailletées est vieille comme le monde. Deux mondes qui se rencontrent et finissent par tisser des liens sur fond d’acceptation et d’amitié : tout ça avec une bonne dose de situations coquasses et de grands discours. Une recette connue notamment dans le cinéma français et qui fatigue un peu. Le scénario n’est plus original même si on l’adapte à un sujet différent à chaque fois. La tolérance c’est bien, mais la tolérance racontée de manière originale et profonde c’est mieux. Non?

Au delà de la recette de la comédie française par excellence, le film tire quand même son épingle du jeu. En effet, il est impossible de ne pas s’attacher aux personnages et notamment de ne pas apprécier la séquence finale. Dans ce type de film, on aurait pu s’attendre à l’apothéose du genre avec une fin heureuse et un générique musical joyeux. Mais non, Cédric Le Gallo et Maxime Govare choisissent une fin douloureuse mais pleine de bienveillance. Un hymne à la différence jusqu’au bout et qui, enfin, est un peu plus profond.

*attention spoilers dans le paragraphe suivant*

La mort de Jean provoque une coupure violente du scénario. On ne saura jamais si ils ont gagné les Gay Games. On suppose qu’ils sont tous rentrés après leur qualifications pour les quarts de finale. On les retrouvent à l’enterrement de leur camarade, tous vêtus de noir (ce qui étonne au vu des personnalités qui nous ont été dévoilées tout au long du film) et avec le visage grave. Alex, son compagnon, se lève et commence un discours tout à fait conventionnel. Puis, il termine en disant que Jean aurait détesté cette cérémonie et qu’il faut lui faire honneur. Les Crevettes se lèvent alors, se débarrassent de leurs costumes et arrivent devant le cercueil pour un show digne de ce nom. De nombreuses personnes quittent l’église, outrés, quand d’autres ont les yeux qui pétillent et remplacent leurs larmes par un sourire. Cette scène, est extrêmement touchante et grave à la fois. Une ode à la différence, un doigt d’honneur bien haut pour les conventions et un hommage fort à l’amitié. Le générique de fin démarre alors sur un arrêt sur image et la voix de Eddy de Pretto résonne dans la salle. Son titre « Kid » sur la virilité imposée par la société est extrêmement bien choisi et achève le film d’une manière très intéressante. Mais c’est vraiment dommage d’atteindre cette qualité là dans les dernières minutes du film.

Au delà des facilités scénaristiques, du petit budget (visible à l’écran), du manque de profondeur des personnages et de la grossièreté de certaines séquences : Les Crevettes Pailletées à su me toucher dans les dernières scènes et me donner envie de me souvenir de cette bande d’amis. Malgré le manque d’originalité du scénario, c’est un feel good movie qui vous fera certainement rire et pleurer. Certaines scènes valent le coup (le duo sur du Celine Dion, la pool party sur le toit du bus ou la fête en plein Gay Games etc) et les acteurs sont tous plutôt crédibles.

Une question me taraude alors après visionnage : quand va-t-on voir ce type de film avec des femmes? Encore plus que dans les histoires « classiques », les femmes dans les fictions concernant l’homosexualité sont constamment absentes. Vu la volonté des nouveaux réalisateurs sur l’ouverture d’esprit, la tolérance et la différence, il serait peut être temps d’inclure les femmes dans ces « nouvelles » histoires. Les lesbiennes aussi ont le droit à leurs figures héroïques sur grand écran.

Les Crevettes pailletées, en salles depuis le 08/05/2019.