SHAME (2011) : le vide sous toutes ses formes

En ce mois de Novembre, mois gris et pluvieux, je me suis dis qu’il était temps de vous sortir ma critique sur ce film que j’ai vu pour la première fois il y a quelques semaines. Alerte : il semble y faire chaud, mais pas forcément bon vivre, vous voilà prévenus !

SHAME est un film de Steve McQueen avec Michael Fassbender et Carey Mulligan, sorti en 2011. Ce drame raconte, de manière assez brutale, l’histoire de Brandon trentenaire célibataire, bosseur et accroc au sexe. Il se perd dans une addiction qui devient glauque, dangereuse et malsaine. Sa petite sœur Sissy, débarque alors chez lui sans prévenir. Sa présence va pousser Brandon dans ses retranchements.

Interdit aux – de 12 ans, le film est par moment assez difficile à regarder. L’addiction de Brandon l’a rendu très solitaire et chaque interaction avec une autre personne se transforme en une rencontre malsaine, douloureuse, empreinte d’un besoin contrôlé de posséder l’autre peu importe ce qu’il est. Les séquences de sexe sont parfois extrêmement violentes psychologiquement, car Brandon est un véritable monstre dans ces moments là. Sans âme, il s’évade tout en ayant la sensation de n’être vivant que par ces quelques minutes de plaisir. Tel un animal se jetant sur sa proie, Brandon évalue l’environnement et le contexte avant d’attraper sa victime. Il n’y a pas de scènes sans consentement, que l’on s’entende bien, Brandon parvient à contrôler son addiction à ce stade ci. Cependant, entre les prostituées, les collègues, les amies ou un mec dans une ruelle : le sexe n’a pas de visage. Encore plus perturbant, son addiction aux films pornos qui défilent sans cesse sur son écran que ce soit chez lui ou au travail. Brandon est seul, perturbant, mais solide addict, mais non-violent : c’est un homme moderne, accroc à la seule chose qui lui donne l’impression d’exister.

L’arrivée de Sissy dans cet appartement presque immaculé est comme une tornade. On comprend très vite que leur relation est également très destructrice et qu’elle a subi les conséquences de l’isolement volontaire de Brandon. On le découvre agressif face à une jeune femme envahissante, mais aimante. Sissy aime son frère, mais elle sait que quelque chose ne va pas chez lui. Elle tente de le faire réagir, tout en essayant elle même de se retrouver. Une séquence déchirante, où ils s’expriment tous les deux sur leur enfance et leur relation, va faire basculer Brandon dans une rage folle. Ils sont très proches, McQueen joue constamment sur cette proximité qui n’ira pas jusqu’à l’inceste. Comme ci la seule réponse à l’amour platonique était le rejet et la violence. Brandon ne sait pas aimer sa sœur, il ne voit en elle qu’un corps qui empiète sur son quotidien et qu’il ne peut pas posséder.

Sissy est une jeune femme sublime mais perdue également. Son personnage va servir à révéler davantage les blocages et la souffrance de Brandon. Mais aussi de mettre en lumière la vision qu’il peut avoir de lui même. Ses insultes et ses gestes envers Sissy lorsqu’elle couche le premier soir avec un de ses collègues, montrent toute la haine et le dégout qu’il ressent envers le sexe. La présence de Sissy va également mettre en avant l’isolement de Brandon, qui n’a pas d’amis et qui ne parvient pas à faire l’amour à une femme si elle lui apporte autre chose que du plaisir. Ce blocage, cette impuissance lorsqu’il s’agit d’une femme pour laquelle il ressent d’autres choses que juste une pulsion sexuelle est un aspect qui ne trouvera jamais d’issue dans le film. McQueen nous laisse dans un chaos et il n’est en aucun cas question de nous réchauffer le cœur, mais plutôt de faire un constat glacial du monde et de ses déviances.

L’un des rares films traitant le sexe qui ne vous donne pas envie de vous jeter sur votre partenaire. Le sexe est ici très froid, distancié, animal : à l’image du personnage. Le film, et c’est bien là toute sa réussite, parvient à garder cette distance malgré les larmes, le sang, le sperme, la sueur qui se déverse à l’écran. SHAME est un film incroyablement calibré, écrit et réalisé. C’est son aspect presque clinique qui fait de ce film une sorte d’installation plasticienne démontrant les rouages d’une société malade et impudique.

SHAME est un chef d’œuvre, sur la solitude et sur le vide qui nous ronge. L’addiction au sexe peut être remplacée aujourd’hui par l’addiction aux réseaux sociaux. Le mal moderne que l’on côtoie constamment et dont on ne sait pas se défaire. Le thème choisi par McQueen n’est qu’une énième expression de la solitude moderne. Le film est d’une noirceur vertigineuse qui vous dérange et vous rend mal à l’aise tout le long. Dans chaque plan, la composition est précise et illustre ce vide profond qui entoure Brandon.

La séquence finale du film est d’une puissance sans nom et, dans sa violence, condamne le personnage à perpétuité. Il reste froid, mécanique et le peu de chaleur émanant de lui n’est qu’une façade face à l’impuissance dont il fait alors preuve. Michael Fassbender a reçu de McQueen l’un des plus beaux cadeaux de sa carrière. Ce personnage vit à travers lui et on le sent habité profondément par son histoire. Si ce n’est pas le rôle de sa vie, ça en a quand même les traits. Une œuvre totale qui en dérangera plus d’un tant elle est proche de ce que nous redoutons le plus.

Un film à voir, en ayant le cœur bien accroché et l’œil bien affuté.

SHORTBUS : orgie libératrice et psychologique

Il y a des films dont on met du temps à se remettre. Il y en a d’autres dont on a envie de parler immédiatement. Et puis il y a ceux qu’on a vu très jeune, qui nous ont marqué, questionné et qu’on revoit plus tard en comprenant enfin ce qui nous échappait. SHORTBUS c’est un peu le film que j’ai gardé en tête durant des années, que j’ai revu, montré et assimilé. Il était donc temps d’en parler, au plus grand nombre.

Pour commencer, si vous n’aimez pas les films qui questionnent le désir, parlent de sexe et surtout qui en montrent : passez votre chemin, le film ne vous intéressera probablement pas.

Pour les autres : bienvenue dans cette parenthèse étrange et touchante qu’est SHORTBUS, réalisé par John Cameron Mitchell et sorti en 2007.

Un couple homosexuel dont l’un des garçons est rempli de névroses et obsédé par le corps. Une dominatrice touchante qui ne se laisse pas aimer. Une sexologue qui ne parvient pas à jouir seule ou avec son mari. Il y a une multitude de profils et de personnages qui se questionnent et tournent autour du sexe, de la liberté et du plaisir. Ils se retrouvent tous dans un club échangiste où la liberté est de mise (et le consentement également bien sur, mais est-il encore nécessaire de le préciser?) et où le monde extérieur, les jugements, les regards n’existent plus. A travers ce lieu commun et leur problématique propre à chacun, les personnages vont évoluer mais aussi apprendre énormément sur eux mêmes et sur les autres. La particularité de ce film c’est qu’il est à la fois personnel et universel. Le sexe est quelque chose d’extrêmement intime et à la fois l’une des rares choses que l’on partage sans forcément y mettre beaucoup de pudeur. Le plaisir peut être solitaire ou commun, ce qui est sur c’est qu’il est au centre de nos préoccupations depuis bien longtemps et que SHORTBUS parvient (dans une certaine mesure) à questionner cette obsession.

Il s’agit d’un film dont on pourrait critiquer allégrement l’esthétisme parfois trop simple, certains plans assez mal construits ainsi que le scénario parfois déconstruit et totalement improbable. Certaines scènes sont parfois très artificielles comme la scène de fin qui bascule dans un registre plus fantastique et dans laquelle j’ai eu du mal à plonger au premier visionnage. Mais je souhaite vous parler ici beaucoup plus de la beauté et des émotions que John Cameron Mitchell parvient à extraire de ce qu’il nous montre. Il ne s’agit pas d’un énième film avec des culs partout, des jeunes qui font l’amour n’importe où et avec n’importe qui. Ce n’est pas une œuvre qui prône la sexualisation des jeunes, qui montrent du sexe pour faire vendre ou que sais-je. Ce n’est pas non plus un film avec une histoire d’amour brulante et des scènes à vous faire chavirer. Ce n’est pas comparable à la sensualité de EYES WIDE SHUT ou à l’amour brulant dans L’EMPIRE DES SENS et il n’y a pas de scène extrêmement culte comme dans BASIC INSTINCT.

SHORTBUS est une sorte de parenthèse dans laquelle on accepte d’entrer et qui vous touche profondément ou vous laisse totalement indifférent. La caméra de Mitchell est vraiment douce, les corps sont filmés avec une véritable aura bienveillante et les scènes de sexes sont réalistes, belles et même parfois très drôles. Le partage et le désir sont vraiment au centre du film. On questionne cette obsession de l’orgasme, ce besoin de se sentir aimé, désiré. On analyse la liberté, le sexe consenti et total. On se laisse glisser dans cette bulle de plaisir et de douceur, et on s’y sent bien. C’est décomplexant et presque éducatif. On assiste à des essais, des ratés, des exercices ou des véritables échanges amoureux.

Mais SHORTBUS ce n’est pas que du sexe. C’est aussi de l’amour, et beaucoup de souffrance. Le regard que l’on a sur soi, les difficultés à lâcher prise, les démons avec lesquels on vit, la douleur liée à certains traumatismes et qui influencent forcément notre rapport à l’autre : il y a de nombreuses parts d’ombre dans chaque personne et les relations amoureuses ou juste physiques sont constamment remises en causes lorsque nous ne parvenons pas à nous séparer de nos souffrances. Le personnage de James est particulièrement construit dans ce sens. Il a de nombreuses fêlures et tente de les apaiser ou de trouver un moyen de guérir quitte à dépasser ses limites. Son parcours est à la fois dérangeant et éprouvant. Certaines scènes sont véritablement marquantes et démontrent une très grande souffrance du personnage.

Je pense qu’il faut être dans un certain « mood » pour voir ce film. Il faut accepter ce que l’on va voir, il faut être à l’aise avec les images, se questionner soi même et se préparer à ce que l’on va potentiellement pouvoir ressentir (excitation, désir, questionnement, tristesse, mal être ou gêne etc). En étant plus jeune, certaines choses me parlaient déjà. Mais certains propos du film, certains comportements ou certaines souffrances étaient bien trop difficile à assimiler. Aujourd’hui, je pense que SHORTBUS est l’un des films qui m’a le plus fait réfléchir sur mon rapport au corps et à l’esprit, et à quel point notre regard envers nous mêmes peut être dur et dangereux. C’est un film qui ne plaira pas à tout le monde. Le film avait perturbé un bon nombre de spectateurs cannois lors de sa nomination en 2006. Il me semble d’ailleurs qu’à l’époque il n’était pas sorti en salles ou alors dans très peu, mais je me trompe peut-être. Cependant, si l’expérience vous intéresse, je vous conseille fortement de vous poser et de vous lancer. Au pire, vous verrez des choses sympathiques ou alors vous trouverez ça ridicule et au mieux cela vous touchera vraiment. N’hésitez pas à venir m’en parler ensuite, je serais ravie de discuter de ce film.

Bon visionnage !

SHORTBUS de John Cameron Mitchell