Sorry to bother you de Boots Riley : la satire qui bouscule les codes

Pour son premier film, le rappeur Boots Riley (The Coup) connu pour être très engagé politiquement, livre une critique acerbe du capitalisme et du racisme américain sous une forme absurde et absolument savoureuse. Si les films engagés sont nombreux sur nos écrans, peu ont un concept aussi profond que celui de Sorry to bother you. Le film a mis plus de 6 mois à arriver en France tant sa sortie était incertaine. Petite oeuvre indépendante et subversive, le film était bien parti pour finir dans le catalogue Netflix dans quelques temps sans que personne n’en parle vraiment. Heureusement pour nous, Riley a finalement trouvé un distributeur outre atlantique et le film est sorti dans les salles françaises le 30 janvier.

Cassius Green (à lire : cash is green) est un vendeur par téléphone, qui se découvre un talent surprenant : imiter la voix d’un homme blanc pour accrocher ses clients. Alors que ses collègues décident de se rebeller contre leurs conditions de travail, sa productivité va le conduire à obtenir une promotion rapidement pour devenir un Super Vendeur et travailler à l’étage supérieur. Là, ce qu’il va vendre sera totalement différent des produits de base et il devra prendre des décisions importantes pour tenter de ne pas perdre son humanité dans un monde qui lui promet la réussite et l’argent.

Ce film c’est un ovni qu’on a envie de chérir. Le plus gros talent de Boots Riley c’est d’aller au bout de son idée. Il a un souci du détail incroyable (les boucles d’oreilles de Detroit, les messages sur ses t-shirts, la photo du père de Cassius qui s’adapte aux situations et le juge du regard, etc.) et il fonce dans l’improbable jusqu’au bout. Il signe une oeuvre totalement barrée, remplie de gags plus absurdes les uns que les autres, mais qui cache une satire incroyablement intelligente de la société capitaliste américaine. Les exemples de ce parti pris génial sont nombreux : le bureau de Cassius qui débarque, littéralement, dans le quotidien de ses clients lorsqu’ils décrochent peu importe leur activité à ce moment là, le slogan « suis toujours ton script » qui donne lieu à des conversations totalement incongrues, encore le code de l’ascenseur ridiculement long pour monter à l’étage des Supers-Vendeurs ou encore la voix de blanc de Cassius tout droit sortie d’un cartoon. Rien qu’avec le titre du film, Sorry to bother you annonce la couleur : il est là pour déranger, nous démanger et nous faire serrer les dents. En surface, le film dénonce par la comédie. On rit de bon cœur mais, plus l’intrigue avance plus nos rires sont jaunes. L’absurde est totalement le genre qu’il fallait adopter ici.

Boots Riley nous propulse dans un monde totalement déconnecté de la réalité. Son personnage passe son temps à s’excuser d’être ce qu’il est et de faire ce qu’il fait. Mais il finit par s’y perdre et oublier son humanité au profit de l’argent qui tombe sur son compte en banque. Une humanité oubliée par une grande partie de la société également, qui adule un homme qui a « révolutionné » la productivité en usine. Steve Lift (joué par Armie Hammer) à créer une entreprise qui promet un emploi à vie à ses employés qui sont logés et nourris sur place mais n’ont pas de salaire. Adulé par les patrons, l’homme souhaite aller de plus en plus loin. Les SuperVendeurs, y compris Cassius, proposent aux clients les plus riches du monde entier d’acheter des ouvriers/esclaves pour augmenter la productivité de leur entreprise. Steve Lift est cocainomane, véritablement déconnecté de la réalité et plein aux as. Son personnage et l’univers dans lequel il opère sont un tableau grotesque du monde des affaires et de son inhumanité grandissante. Les violences policières envers les manifestants dénonçant les pratiques de l’entreprise, la mise en valeur des SupersVendeurs pour leur chiffre d’affaires, les postes de télévision qui diffusent constamment les spots publicitaires mensongers sur la qualité de vie des ouvriers (dortoirs, plats préparés, productivité) : Boots Riley n’oublie rien et dénonce avec intelligence le capitalisme et l’oppression des plus riches sur le reste de la société.

Il va même plus loin et c’est là que le film prend tout son sens. Les vingt dernières minutes du film sont incroyables et totalement loufoques. Pendant une soirée absolument hors du temps (drogues, sexe, télés immense, argent etc) Steve Lift invite Cassius à le rejoindre dans son bureau pour lui proposer un nouveau concept. Il lui montre alors une vidéo expliquant les expériences faites par Lift pour rendre ses esclaves de plus en plus productif. Son idée : en faire des hybrides, mi-homme, mi-cheval. Il propose à Cassius un CDD de cinq ans, pour devenir le leader de ses hybrides et tenir le cap entre les employés et la direction. Une proposition totalement absurde qui encore une fois, est une idée de génie de la part du réalisateur. Evidemment, Cassius prends alors la fuite et tombe nez à nez avec des hybrides déjà créer. A partir de là, Cassius changera de camp et va tenter de faire comprendre au monde ce qui est en train de se passer. S’ensuit d’improbables scènes de violences, de plateaux télés, de manifestations et j’en passe. Cassius retourne alors dans le garage de son oncle, en n’oubliant pas de ramener les objets de luxe qu’il avait pu s’acheter lorsqu’il était un SuperVendeur. Et alors qu’il pensait être sorti de son monde dicté par l’argent et le pouvoir : il se rend compte que Lift lui avait administré le produit changeant les hommes en hybride. La fin du film achève l’idée de Boots Riley sur l’embrigadement dont on est tous victime dans la société actuelle. Il conclut son oeuvre en allant au bout de l’absurdité des choses qu’il dénonce, et c’est génial.

Sorry to bother you est une claque. Boots Riley propose une oeuvre entière qui secoue avec une bande son évidemment incroyable. Sans parler du casting absolument divin notamment Tessa Thompson que j’aime énormément mais aussi Steven Yeun, Forest Whitaker ou encore Terry Crews. Avec ce premier film qui secoue les genres et fait entendre sa voix, Boots Riley fera sans doute parti des noms dont on aura envie d’entendre parler ces prochaines années. Le film a déjà fait des millions d’entrées aux Etats-Unis et j’espère qu’il en fera autant en France. Allez-y, vous serez ravis d’avoir été dérangés.

En salles depuis le 30 janvier.

Et pour découvrir un peu plus l’univers de Boots Riley :

The Guillotine issue de l’album SORRY TO BOTHER YOU du groupe The Coup mené par Boots Riley

Les Invisibles de Louis-Julien Petit

Co-Ecrit par Claire Lajeunie, dont le documentaire Femmes Invisibles, survivre dans la rue sorti en 2014 (ainsi que le livre qu’elle a écrit ensuite) a inspiré le réalisateur : Les Invisibles est un film nécessaire.

C’est compliqué de critiquer un film aussi important et utile dans le paysage cinématographique français que celui-ci. Il dépeint une réalité très souvent oubliée ou ignorée par le reste de la société. Une dureté mais aussi un espoir que l’on ne voit pas toujours. Il met en avant le courage de ces femmes, de celles et ceux qui se battent pour les aider mais aussi de l’inhumanité dont peuvent faire preuve les organismes sociaux. Avec humour et panache, le film fait un tableau de la rue mais surtout des moyens dont on dispose pour aider ces gens, et ils sont peu nombreux. Audrey Lamy est extrêmement juste et touchante dans ce rôle. Corrine Masiero rappelle une nouvelle fois son talent et quand on connaît son passé (ancienne SDF également) son personnage prend une ampleur toute autre. Elle connaît la réalité de cette situation et n’hésite pas à être dure dans certaines scènes. Elle livre une prestation très belle qui m’a profondément touché.

Malgré ces éléments, et un casting de femmes absolument merveilleux, le film ne m’a pas convaincue totalement. En terme de narration je le trouve un peu bancal. Certains propos m’ont dérangé , comme par exemple la scène de speed dating où l’une des femmes est stigmatisée comme étant une immigrée cherchant un homme uniquement pour la nationalité française. J’ai trouvé que certaines scènes étaient maladroites (la plupart des dialogues avec Angélique, la jeune femme recueillie par Manu) et le rythme bien trop inégal.

Cependant, il faut reconnaître que le sujet et le jeu des actrices permet de faire du film un beau moment de cinéma. Les femmes sont toutes très touchantes, certaines scènes sont drôles sans en faire trop, les actrices sont justes et le traitement du sujet est assez efficace.

Les Invisibles est un film que je conseille. Il est différent, utile et touchant. Ce n’est pas du grand cinéma mais ça n’a pas l’ambition de l’être. On sourit, on est ému et touchés : les émotions sont là et la qualité aussi. Le message passe et c’est pour moi l’essentiel.

Les Invisibles, en salles depuis le 9 janvier 2019.

Green Book : sur les routes du sud de Peter Farrelly

Le nouveau film de Peter Farrelly (connu notamment pour son Dumb and Dumber devenu culte) est inspiré d’une histoire vraie. Green Book est un film biographique sur une tournée réalisée dans les États du Sud en 1962 par le pianiste noir Don Shirley (Mahershala Ali) et son chauffeur et garde du corps blanc Tony Lip (Viggo Mortensen) . L’histoire de deux hommes que tout oppose et qui se retrouvent sur les routes du sud des Etats-Unis, confrontés au racisme et à l’intolérance sous toutes ses formes.

Favori des Oscars et grand gagnant des Golden Globes, Green Book a su combler une bonne partie du public. Éloignons tout de suite les polémiques autour du film qui ne m’ont pas semblé pertinentes à analyser ici. Seule celle provoquée par les réactions de la famille de Don Shirley (notamment son frère) sur la véracité des propos du film est a souligner. Il semble en effet que les libertés prises par Farrelly sur l’histoire soient assez nombreuses. Prenons donc en compte le film pour ce qu’il est : une fiction inspirée par un contexte réel.

Malgré un début un peu long, le film finit par nous embarquer dans un road trip passionnant. Au delà de l’aspect politique et historique du film, qui est assez prenant, c’est la relation entre les deux personnages qui est le plus intéressant. Farrelly dépeint deux personnalités très fortes et très antagonistes qui finissent par apprendre beaucoup l’une de l’autre. On met du temps à s’attacher aux personnages et c’est une réussite à ce niveau là. Car ils sont très différents et aucun n’inspire vraiment l’empathie au début. Entre un videur de club italien, grossier, raciste par principe, violent et un musicien snob, maniéré et alcoolique : le tableau n’est pas très reluisant. Cependant, l’essence même des deux personnalités est véritablement intéressante et chacun des acteurs a su en tirer parti. Viggo Mortensen réussit à nous attendrir en faisant de son personnage un homme un peu bourru mais loyal, quant à Mahershala Ali, il crève l’écran et parvient à jouer la dualité de son personnage à la perfection.

Mahershala Ali as Dr. Donald Shirley in Green Book, directed by Peter Farrelly.

Don Shirley (ici) est un homme qui s’est élevé dans la société grâce à son talent et à sa musique. Il a de l’argent, des serviteurs, de beaux vêtements et des manières : tout ce que les noirs n’ont pas à cette époque. Il a conscience de sa chance mais semble renier totalement les conditions de vie des autres personnes de couleurs. Il est seul, et c’est le gros point sur lequel insiste le film (et qui explique aussi la relation qui va se nouer entre les deux hommes), il en souffre mais ne le montre pas. Il est gay également, alors est-ce réellement un élément important ça je n’en suis pas sure, mais cela accentue sa marginalité dans le monde. Son départ en tournée dans le sud des Etats-Unis est une manière de se prouver sa valeur et son talent mais, aussi, de vivre son lot de racisme, d’insultes et se retrouver face à la réalité de sa condition : il joue pour des blancs, et hors de scène il redevient un homme dont personne ne veut serrer la main et qui ne partagera jamais les mêmes sanitaires que les autres. Pendant une bonne partie du film, nous comprenons tout ça de nous même. Mais le réalisateur se cache bien de révéler vraiment les sentiments de son personnage tant bien qu’au bout d’un moment, j’ai eu peur de la finalité. En effet, sans la scène d’explosion du mal être de Don Shirley face à Tony, on aurait eu du mal à comprendre sa position. Cette scène permet à la relation des deux hommes de prendre de l’ampleur mais également au personnage de Don Shirley d’exprimer tout ce qui avait été souligné par la mise en scène ou par ses expressions à savoir : sa solitude, son impression de n’appartenir à aucune communauté et pire d’être rejeté des deux dans lesquelles il pourrait prétendre appartenir, être un noir applaudit par les blancs sans vraiment avoir obtenu leur respect mais n’être jamais accepté non plus dans la communauté des gens de couleurs. Alors même s’il s’agit d’une scène un peu cliché (route, pluie, nuit, etc.) elle était nécessaire pour le film et fait basculer son personnage que l’on trouvait déjà extrêmement touchant et intéressant.

La relation entre Don Shirley et son chauffeur, Tony, est également réussie. Elle est improbable et devient quelque chose de vital pour les deux personnages. Pendant une bonne partie du film, Don Shirley passe son temps à vouloir « éduquer » Tony (il l’empêche de voler, lui fait la morale, le traite comme un enfant, lui apprend à mieux parler etc.) tandis que Tony rattrape le musicien quand il flanche (sortie en pleine nuit pour cotoyer du monde alors qu’il est dans un environnement raciste, arrestation pour avoir été surpris en pleine action avec un autre homme, etc.). Les deux hommes finissent par accepter les aspects particuliers de la personnalité de chacun et s’apportent énormément. Tony s’assagit et finit par revoir ses valeurs, il apprends à écrire, à contrôler sa violence et revient auprès des siens dans la peau d’un homme grandi. Quant à Don Shirley il finit par se révolter face au racisme latent dont il est victime lors de ses concerts et se retrouve à jouer dans un pub entouré de personnes de couleur qui lui font une ovation.

Ce qui me permet de finir avec deux aspects très importants du film également : la politique/le contexte de l’époque et la musique. Car les deux sont liés et c’est un des aspects les plus réussi du film. Les scènes de racismes, parfois violentes parfois passives et donc presque plus violentes au final, sont ponctuées souvent par le silence de Don Shirley. C’est Tony qui réagit au quart de tour mais Don Shirley semble l’accepter comme s’il s’agissait de règles dont il ne pouvait pas se détacher et qui le dépasse. Petit à petit cette idée changera, mais dans les premiers temps, c’est avec sa musique et les scènes de concerts que son ressenti est visible. Et j’ai trouvé ça très intelligent de la part de Farrelly et surtout, ça fonctionne. Lorsque l’on retrouve Don Shirley sur scène, au fur et à mesure du film, ses expressions et son intensité au niveau des mains sur le piano sont portées par sa colère, son indignation et sa marginalité. Les scènes ne sont pas très longues mais suffisantes et nécessaires à la compréhension du personnage et du monde qui l’entoure.

En bref : GREEN BOOK, sur les routes du sud est un film que j’ai beaucoup aimé. Que les faits racontés ne soient pas exactement ceux vécus par Don Shirley ou que sa relation avec son chauffeur n’est pas été véritablement si intense n’est pas vraiment important (pour moi, je conçois que ça le soit pour la famille). La fiction fonctionne, les acteurs sont très bons, la réalisation est belle (le road-trip n’est pas facile à réaliser généralement, et là je trouve que c’est réussi). Le réalisateur joue avec nos attentes et c’est assez agréable. Et surtout : la musique et les scènes improbables entre les deux hommes achève de me faire aimer le film. Les seuls points négatifs que je pourrais relever sont : le début un peu trop long à se mettre en place notamment en ce qui concerne le personnage de Tony (les premières minutes ne sont pas passionnantes) et le manque d’informations ainsi que le peu de références au Green Book justement, sorte de guide à l’époque pour les gens de couleurs qui leur indiquait dans quels établissements ils avaient le droit d’aller. C’est le titre du film et on le voit deux ou trois fois dans les mains de Tony mais il n’y est pas vraiment fait référence et on ne parle pas de son importance à l’époque. Et surtout, un conseil : aller le voir en VOST. Si vous avez le malheur de le voir en VF vous risquez de passer à côté de certaines émotions. Le doublage n’est vraiment pas très bon.

GREEN BOOK de Peter Farrelly avec Viggo Mortensen et Mahershala Ali, en salles depuis le 23 Janvier.

Le Parfum : la série qui fait mal à la tête

Le Parfum tout le monde connait son histoire. Le roman éponyme de Patrick Suskind raconte l’histoire incroyable de Jean-Baptiste Grenouille qui détient un sens olfactif hors du commun et tente de s’approprier certaines odeurs, notamment celles de jeunes femmes rousses. Une adaptation cinématographique plutôt réussie a été réalisée en 2006 par Tom Tykwer.

La série, allemande, produite par Netflix et disponible depuis le 21 décembre 2018 sur la plateforme n’est pas une adaptation du bouquin. La série parle de six adolescents qui se sont « liés » lors de leur séjour en pensionnat notamment à cause de leur passion commune pour le parfum et l’oeuvre de Suskind. Adultes, l’une d’entre eux se fait assassiner et son meurtre fait remonter de nombreux secrets.

Parlons peu, parlons bien : la série ne m’a pas convaincue. Entre l’enquête policière et les secrets des cinq « amis » restants, elle se perd complètement. Les épisodes sont très longs et peu sont vraiment intéressants. On s’attarde à la fois sur la vie amoureuse, turbulente de l’inspectrice en charge de l’enquête, sur sa vie privée et son passé puis sur le passé peu glorieux de chacun des protagonistes au cœur de l’intrigue. Je mets des guillemets chaque fois que je parle de la relation entre les cinq personnages, car on ne peut clairement pas parler de lien sain et d’amitié pure. Leur relation est malsaine, violente et toxique pour chacun d’entre eux. Les nombreux (très nombreux) flashbacks nous montrent à quel point leurs liens se sont créer via une obsession commune pour K, une jolie rousse qui, on le comprendra plus tard, avait une odeur qui rendait fous les hommes. Les adolescents ont quasiment tous eu des relations sexuelles avec elle, parfois à plusieurs, ce qui provoquait de la jalousie et de l’obsession constante. L’un d’entre eux, Roman, continuait même sa relation avec elle étant adulte. Elena, la seconde femme de la bande est une victime de cette obsession : en recherche perpétuelle d’amour, elle accepte de se faire violer constamment par les autres et finit par se marier avec Roman qui continuera à la violenter même après la venue au monde de leur fille. Quant aux trois autres, entre un proxénète, un parfumeur et un paumé dépendant de sa psy : ils ont tous les trois des destins peu reluisants et dictés par l’obsession dans tous les aspects de leurs vies.

La série ne parvient pas à maintenir une quelconque tension. Le scénario est totalement déconstruit. On ne comprend pas vraiment où ça va ni pourquoi. La relation entre les personnages met mal à l’aise et l’ambiance globale de la série est lourde et pesante. Les personnages sont tous caricaturaux (le procureur infidèle, l’inspectrice frêle en maîtresse docile, les femmes sont toutes en mal d’amour frigides ou au contraire volages, les hommes sont soit impuissants soit des violeurs) et le seul qui tire son épingle du jeu est le parfumeur qui est resté cohérent en amoureux des odeurs et dont la personnalité est assez intéressante. Un parfumeur joué par August Diehl (que vous avez pu voir notamment dans L’Empereur de Paris aux cotés de Vincent Cassel l’année dernière) que j’aime beaucoup et qui est le seul à réussir à tenir son personnage dans quelque chose d’assez pertinent. Mais ce qui achève le spectateur est surement le jeu d’acteur de l’autre moitié du casting : dénués de charisme, d’intentions et de justesse.

La séquence finale aurait pu être intéressante, notamment concernant l’inspectrice et son besoin de retrouver l’amour de son amant, mais cela retombe rapidement et je n’ai absolument pas accroché à la mise en scène. En bref, Le Parfum est une série qui fait mal à la tête. Elle est déconstruite, lente, pesante et ne parvient pas à tenir le spectateur en haleine. Les personnages et l’histoire sont écrits à la va-vite, les meurtres sont finalement un détail en fond pour parler des relations obsessionnelles et toxiques tant au niveau des personnages (insupportables et abjectes) principaux qu’au niveau de l’inspectrice : on s’ennuie.

GLASS de Mr. Night Shyamalan

Comme un soufflé qui retombe, le dernier film de Mr. Night Shyamalan, qui clôture sa saga après Incassable en 2000 et Split en 2016, est une déception.

Attention, cet article contient des spoilers

GLASS, ça raconte quoi? Et bien…on ne sait pas trop à vrai dire. On retrouve rapidement les trois personnages,que nous connaissons déjà, dans le même établissement. Ils sont tous les trois enfermés dans un institut psychiatrique et une psychiatre leur annonce qu’elle a trois jours pour tenter de les « soigner ». S’ensuit alors d’innombrables flashbacks sur la vie de chacun ainsi qu’un nombre incalculable de transformations pour Kevin Crumb.

Les premières minutes du film sont assez intéressantes et on sent que le réalisateur joue sur les codes des films de supers-héros de ces dernières années. On est happé par l’ambiance, les plans inspirés des comics et par la musique. Mais après un bon quart d’heure prometteur, le film tombe véritablement dans une flopée de clichés et on finit par s’ennuyer.

On a la sensation que le film a voulu surfer sur la popularité du dernier personnage fort du réalisateur à savoir Kevin Crumb et ses 24 personnalités quitte à nous en dégoûter totalement. Le nombre de changements de personnalité dans le film est chouette au début. On découvre enfin les 24 facettes du personnage mais, à la longue, ces changements sont limite grotesques et rendent James McAvoy ridicule. On voit clairement que c’est du sensationnel mais, qui ne fonctionne pas. Ça perds de son sens, de son impact et c’est totalement inutile. La (longue, très longue) scène où le gardien/soignant/infirmier enchaîne les flash en face de Kevin pour provoquer un changement de personnalité est dénué d’intérêt et de sens. Au bout de deux flash, Kevin était l’une de ses personnalités inoffensives (Patricia ou Hedwig). Pourquoi insister et en faire une scène gadget? Et ce n’est que la première des longues scènes montrant Kevin sous toutes ces formes. L’’intérêt du personnage perd immédiatement en crédibilité.

En ce qui concerne la réalisation, elle est très aléatoire : les gros plans sur les visages constamment, les plans un peu différents, mais qui font tache ou qui débarque de nulle part ou encore ce montage qui fait mal au crane. La musique angoissante présente également dans SPLIT pour avertir de l’arrivée du danger, de la violence chez Kevin et donc de la transformation en « bête » est utilisée de manière forcée et constante. Le rythme est également très inégal, et tous les axes dramatiques se retrouvent larmoyants et forcés. Incassables et Split ont été des succès incroyables. Les films étaient intéressants, bien faits, avec un scénario ficelé, des tensions, une histoire intéressante et des acteurs incroyables. Une suite (ainsi qu’une rencontre entre les personnages) était une idée alléchante qui, selon le réalisateur, était prévue depuis le début. Mais alors, si GLASS était prévu depuis presque 20 ans, comment est-ce possible de l’avoir autant raté? Est-ce le fait de l’avoir laissé de coté trop longtemps, ou de l’avoir réécrit trop de fois? Peut être même que c’est au contraire, le fait de ne pas l’avoir retouché depuis vingt ans. Incassable, était important à l’époque et n’avais encore aucune concurrence réelle dans ce genre. SPLIT quant à lui, 17 ans plus tard, était vraiment bon, plus qualitatif en terme de réalisation et Shyamalan avait dans ses filets un personnage exceptionnel qu’il pouvait exploiter à l’infini. Mais dans GLASS, tout le potentiel des personnages est gâché, la fin est tellement longue qu’on décroche dès les premières minutes et surtout elle n’a aucuns sens. Ce qui avait été impressionnant dans Split ou novateur dans Incassable, n’est plus intéressant ici. On apprend rien de plus qui soit pertinent (le fait que le père de Crumb soit mort dans l’accident de train, est-ce réellement un élément incroyable?) : GLASS donne l’impression d’une synthèse des deux premiers films et ce n’est pas très intéressant. Le réalisateur à raté son final et c’est l’une des plus grosses déceptions que j’ai eu depuis bien longtemps.

L’axe sur les comics aurait pu être intéressant, mais on y adhère pas. Il nous ramène à celui qu’avait Elijah dans Incassable mais la cohérence est ici complètement mise de coté. On continue à se complaire dans des clichés (entre les révélations sur l’accident de train dans Incassable, la mort larmoyante de certains personnages, la victime avec un syndrome de Stockholm qui revient aider son agresseur, les scènes de bagarres totalement surréalistes, les gros plans sur certains détails au cas où nous les aurions loupés ou le moment où Sarah Paulson comprend que Elijah avait un autre plan) et surtout, on légitime l’existence de cette pseudo société secrète qui débarque de nulle part et qui a décidé d’éliminer les supers-héros. Bruce Willis est absent, totalement déconnecté de son personnage et il en devient presque oubliable. James McAvoy est incroyable, mais fait de son personnage une caricature loin de l’homme torturé intéressant que nous avions découvert dans Split. Quant à Samuel L.Jackson, il reprend son rôle à la perfection mais n’en fait pas grand chose de plus, à part se balader en fauteuil dans un hôpital dénué de sécurité et avoir un plan diabolique en tête.

Et c’est dommage, car l’idée de Shyamalan ainsi que sa réflexion sont visibles. Le questionnement sur le monde des super-héros et la place qu’on leur donne aujourd’hui est véritablement intéressant. Malheureusement, je n’accroche pas à la manière dont il met en place tout ça. La fin n’a pas vraiment de sens, et lui qui parle de son amour pour les plans qui veulent dire quelque chose et qui sont réfléchis : pourquoi en avoir autant abusé ? L’un des plans qui me vient en tête est celui sur le poignet des gens de la société secrète. Ce plan intervient trois fois de suite. C’est cliché au possible et surtout, absolument pas subtil. Est-ce une nouvelle fois, une manière de démontrer la grossièreté de certains retournements de situation dans les comics? Peut-être, mais ici, ça ne fonctionne pas. Même effet lors de la mort de Kevin Crumb : le gros plan sur son visage, la musique et la phrase romantique, tout était d’un cliché absolu et a clairement mis de la distance entre ce qu’il se passait à l’écran et moi. Le combat et l’issue finale du film deviennent ridicules et malgré ce qu’il a voulu questionner, je ne pense pas que c’est l’effet qu’il a souhaité faire transparaître,comme il l’explique dans l’extrait de l’interview qu’il a donné à Télérama pour la sortie du film :


« Je vois Glass comme une fiction qui prend part à un débat plus vaste : comment les superhéros et l’univers des comic books sont-ils devenus si importants dans notre culture ? Pourquoi les gens en parlent-ils autant, qu’est-ce qui les intéresse vraiment dans tout ça et leur donne tant de plaisir ? Que s’est-il passé dans le cinéma depuis que j’ai tourné Incassable ?


A l’époque, le fait que mon film soit lié à l’univers des superhéros n’intéressait personne. Aujourd’hui, on ne parle plus que de cela. Est-ce qu’il s’agit d’un trouble dont tout le monde est atteint ? Est-ce une illusion à laquelle chacun a envie de croire, en se projetant dans la peau d’un superhéros ? J’ai imaginé que cela pouvait littéralement devenir une maladie, qui serait traitée dans un hôpital psychiatrique »


« C’est ce que j’aime le moins dans les films de superhéros, le grand combat final. C’est le moment où je perds les personnages, leur intégrité et le monde autour. Dans Glass, j’ai voulu m’amuser mais j’ai également voulu ancrer l’histoire et les personnages dans la réalité. Tout peut s’expliquer. Mr Glass, le personnage de Samuel L. Jackson, veut que David Dunn, joué par Bruce Willis, affronte Crumb-James McAvoy pour que les gens comprennent que l’univers des comic books est fondé sur la réalité et qu’il a donc lui aussi, Mr Glass, une place dans le monde réel.
Tout a un sens dans le film, les combats aussi. Je joue avec l’idée qu’ils vont s’affronter au sommet d’un gratte-ciel, comme dans les films de superhéros, mais bien sûr, cela ne se passe pas comme ça. Glass est un petit film qui fait semblant d’être un film énorme ! E.T. de Spielberg a eu une grande influence sur moi. L’idée de faire un film très personnel basé sur une idée spectaculaire, j’aime beaucoup cela. Car le cinéma garde une dimension humaine et on a en même temps tout le bénéfice de l’idée énorme, qui agite notre imaginaire. On n’a pas besoin de faire s’écrouler toute une ville pour ressentir quelque chose de gigantesque. »

Entretien de Mr. Night Shyamalan pour Télérama, 2018

Comme le confirment les propos du réalisateur, les idées et les influences sont bien présentes. On comprend mieux certaines choses en lisant les nombreuses interventions du cinéaste. Mais à mon sens, Glass est certes audacieux, mais pas convaincant. Tout a un sens, pour lui peut etre mais, à l’ecran ce n’est pas le ressenti que j’ai eu. Il tente de nous vendre un film d’action excentrique et absurde dans lequel on a du mal à plonger. Entre son caméo totalement improbable en client lambda donnant la réplique à David Dunn et son fils, ses jolis plans travaillés mais sortis de nulle part ou son esthétique tantôt froide tantôt digne d’un Marvel : Shyamalan s’est amusé et son film lui ressemble. C’est du Shyamalan, donc on aime ou on déteste comme à chaque fois. J’ai adoré Signes, Le Village, Incassable, Split ou encore 6e sens. J’ai beaucoup moins apprécié Phénomènes ou The Visit tout en leur trouvant des qualités malgré tout. C’est un grand cinéaste, mais, qui a son propre univers et parfois, il est difficile de se plonger dans ce qu’il propose. Glass est un melting-pot des idées du cinéaste, du questionnement qui l’anime sur le monde des comics et sur l’importance qu’il a pris depuis plusieurs années. Mais à l’écran, cela ne fonctionne malheureusement pas, pour moi en tout cas. Au delà des questionnements sur le cinéma et sur notre monde, au delà du talent du cinéaste c’est le film en lui même qui ne fonctionne pas et que j’ai trouvé raté.

Certains vont adorer GLASS, le trouver ingénieux et terriblement efficace. D’autres, comme moi, comprendront le questionnement derrière sans vraiment voir où il veut en venir et du coup, n’accrocherons pas avec les propositions du réalisateur. Et enfin, je pense qu’une partie du public n’y verra pas un grand intérêt. Et c’est dommage parce que cette saga aurait pu être l’une des plus inventives de ces 20 dernières années. 

GLASS, sorti le 16 janvier.

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